Interviews de MM. Antoine Waechter, porte-parole des Verts, et Brice Lalonde, président de Génération écologie, à Antenne 2 le 30 août et dans "Le Parisien" du 16 septembre 1992, sur la coopération entre Les Verts et Génération écologie et sur le traité de Maastricht.

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Média : Antenne 2 - Le Parisien

Texte intégral

Antenne 2 : 30 août 1992

H. Sannier : Est-ce qu'on peut parler d'un tournant ?

A. Waechter : C'est l'accélération d'un processus engagé depuis plusieurs mois. Nous avons choisi de privilégier pour les prochaines législatives un pôle écologiste fort. Nous avons la volonté d'avoir des élus dans la prochaine AN de manière autonome. Cela suppose un accord contractuel avec Génération Ecologie, et nous en avons défini les conditions. Une décision définitive sera prise en novembre.

B. Lalonde : Ça ne fait que deux ans que je propose aux Verts de s'unir avec Génération Écologie. Ce qui nous rapproche et probablement plus important que ce qui nous différencie. Je vais examiner les conditions que les Verts nous proposent. Il s'agit de proposer aux Français quelque chose d'enthousiasmant, de nouveau. Il s'agit de proposer une autre façon de faire de la politique qui soit un peu plus morale; on y croit, on a des projets, on veut se bagarrer, proposer des choses aux Français, et montrer que les écologistes ne sont pas simplement des défenseurs de l'environnement, mais aussi des défenseurs de leur pays, des défenseurs de l'économie.

A. Waechter : Pour nous il ne s'agit pas seulement d'un accord électoral, il s'agit aussi de définir ce que nous allons faire ensemble. Il reste maintenant simplement à aplanir certains problèmes.

H. Sannier : Le PS aurait proposé 50 circonscriptions aux Verts, est-ce que vous avez eu droit aux mêmes propositions.

B. Lalonde : Non. Le PS a préféré dialoguer avec A. Waechter, c'est son problème. Les Verts ont bien eu raison de dire que c'était les électeurs qui choisissaient, qui élisaient des hommes et pas des partis. Ça ne renvoie pas à une conception de la politique très reluisante.

H. Sannier : Est-ce Maastricht qui vous a réunis ?

B. Lalonde : Je suis un peu déçu qu'il y ait eu une difficulté des Verts à prendre position en faveur de Maastricht, mais je suis content que devant tous les électeurs qui nous regardent, devant les indécis, A. Waechter et moi-même nous sommes parmi les responsables du mouvement écologiste, nous appelons très fermement à voter oui à Maastricht. Je suis heureux de faire campagne avec A. Waechter.

H. Sannier : Oui, mais qui fera campagne à titre personnel. Car les Verts c'est 50/50.

B. Lalonde : Oui, car à titre personnel, il s'est engagé sans détour. Si les partisans du oui, ils ont été un peu absents cet été, avaient expliqué très nettement pourquoi il fallait voter oui, peut-être que l'on n'aurait pas laissé le champ libre au non. Il faut que les Français comprennent que nous ne sommes pas ni dans le gouvernement ni dans la majorité ou l'opposition, mais nous sommes très favorables à Maastricht, c'est un pas vers l'Europe, même si ce n'est pas assez.

A. Waechter : Il faut un signe symbolique, la France doit dire oui à l'Europe pour envoyer un message aux autres Européens. Et tous les problèmes ne peuvent se régler aujourd'hui qu'à l'échelle européenne. Il y a une politique de cohésion sociale et économique qui est envisagée par le traité, cette politique est destinée à réduire les différences qui existent entre les pays; et c'est une manière de favoriser la paix entre les peuples de la Communauté.

B. Lalonde : C'est un excellent traité. Car c'est l'achèvement de ce que nous avions commencé. Et parce qu'il y a beaucoup de choses nouvelles dans ce traité qui apportent ce que chacun réclamait depuis longtemps: la citoyenneté européenne, chacun aura le droit de pétition, c'est le début de l'Europe sociale, c'est l'Europe de l'environnement : il y a de l'argent pour l'environnement. C'est le début de l'Europe de la justice, c'est le début de la démocratie puisque le Parlement peut intervenir. Je suis consterné de voir que les défenseurs du traité ne nous expliquent pas en quoi il est bon. Et en tant que ministre de l'environnement : les pots catalytiques, l'essence sans plomb, l'eau propre, la directive sur les plages, tout ça c'est grâce à l'Europe.

A. Waechter : Il y a peut-être division sur la position à adopter pour le référendum, mais il y a communauté de vue sur ce que doit être l'Europe. Maastricht est peut-être une étape insuffisante, mais positive. Il nous reste à construire une Europe qui soit plus démocratique, plus sociale plus environnementale encore.

H. Sannier : Les frères ennemis sont réconciliés ce soir ?

B. Lalonde : Moi je n'ai jamais été fâché, alors vive l'écologie et qu'on avance.

A. Waechter : C'est en bonne voie.


Le Parisien : 16 septembre 1992

Le Parisien : Votre oui à l'Europe est-il franc ou hésitant ?

Brice Lalonde : C'est un oui enthousiaste.

Antoine Waechter : Je ne suis pas tout à fait d'accord. Il existe dans le non des inquiétudes que l'on peut partager. Celles des agriculteurs ou des petits entrepreneurs qui ont peur de disparaître, des gens qui craignent de voir leur quotidien confisqué par des technocrates. À ceux-là, il faut expliquer que le traité de Maastricht contient des directions politiques qui font que l'Europe n'est pas seulement un espace économique.

Brice Lalonde : Maastricht, c'est la volonté politique d'avoir de la volonté !

Antoine Waechter : En gros, c'est ça.

Brice Lalonde : Maastricht, c'est un excellent traité, tout à fait foisonnant. Je suis d'accord avec Antoine, il permet d'amorcer un virage, de créer une citoyenneté européenne, une politique sociale, une politique de l'environnement. Il faut dire aux partisans du non qui sont pour l'Europe qu'ils n'auront pas davantage d'Europe en rejetant ce traité mais qu'ils auront moins d'Europe.

Antoine Waechter : Il faut leur expliquer pourquoi.

Brice Lalonde : Parce que ce sera la crise.

Antoine Waechter : Voilà. Il existe un risque d'arrêter l'Europe sur une vision purement économiste si Maastricht n'est pas ratifié. C'est cela qu'il faut éviter.

Le Parisien : Quels arguments purement écologistes justifient votre défense de Maastricht ?

Brice Lalonde : L'autre jour, à Carcassonne, j'ai rencontré des viticulteurs heureux. Ça va te faire plaisir, Antoine. Ils produisent du vin bio en appellation contrôlée et ils exportent leur production.

Antoine Waechter : Les trois quart de la production bio vont vers l'Allemagne.

Brice Lalonde : Exactement. Ils sont enchantés, ces agriculteurs. Ils sont heureux de l'Europe.

Antoine Waechter : Depuis le nuage de Tchernobyl, nous savons que les frontières n'arrêtent pas la pollution. L'air se gère à l'échelle du continent. Les grands fleuves supposent aussi une action internationale. L'Europe bleue est la première politique commune. Il faut éviter la surexploitation des ressources naturelles et seules des politiques communes peuvent le permettre.

Brice Lalonde : Il faut aussi dire clairement que l'Europe de l'environnement a tiré l'Europe vers le haut. Au 1er janvier 1993, toutes les voitures seront équipées de pots catalytiques. Ce n'est pas Jacques Calvet qui a gagné, mais ceux qui voulaient rendre les voitures moins polluantes. Maintenant vont commencer les discussions sur la consommation d'essence. Là, ce sont les Allemands qui devront faire des efforts.

Le Parisien : Pourtant tous les écologistes ne sont pas d'accord et certains amis d'Antoine Waechter appellent à voter non le 20 septembre. Comment expliquez-vous ces divergences ?

Antoine Waechter : Les Verts sont d'accord sur l'Europe qu'ils veulent construire, leur différence est d'ordre stratégique. Certains veulent renégocier pour avoir plus d'Europe. C'est la stratégie de la résistance. Je préfère personnellement une stratégie de la dynamique. Il faut aller plus vite. Maastricht n'est qu'un premier étage.

Brice Lalonde : Les Verts qui refusent Maastricht sont inspirés par le gauchisme. Ceux qui appellent à voter non sont des extrémistes et des adjudants, y compris ceux qui se réclament de l'écologie. Là encore, je suis d'accord avec Antoine : il faut agir et pas gémir.

Antoine Waechter : Plutôt que du gauchisme, je pense que les écologistes qui veulent voter non sont davantage des gens timides qui mesurent mal le poids politique des écologistes aujourd'hui.

Le Parisien : Ils en prendraient mieux conscience si les deux familles écologistes que vous représentez s'unissaient. Où en êtes-vous de votre dialogue à ce sujet ?

Antoine Waechter : Nous reprendrons nos discussions après le 20 septembre.

Brice Lalonde : Moi, je considère très importante la décision d'Antoine Waechter et de ses amis de dire oui. Ils veulent agir et la décision de construire l'Europe est capitale. Il y a des écologistes qui ne veulent participer à rien. Ce n'est pas possible.

Antoine Waechter : Il est clair qu'il y a un virage culturel à prendre chez les Verts. À un moment, quand on est dans une voiture, il faut savoir prendre le volant.

Le Parisien : Vous êtes tous les deux d'accord sur l'Europe, vous réfléchissez à la possibilité de présenter des candidats aux prochaines élections législatives. Ces convergences peuvent-elles vous conduire à fusionner vos deux mouvements ?

Antoine Waechter : Si nous sommes d'accord sur l'idée d'une supranationalité nécessaire en Europe, nos modalités d'organisation et de vie interne ne sont pas les mêmes. Nous avons fait le choix d'une organisation complètement démocratique. Ce n'est pas le choix de Génération Écologie.

Brice Lalonde : Tu veux dire le choix d'une organisation complètement bordélique ! Il me paraît en tout cas qu'une partie de nos divergences est en train de s'atténuer. Il y a peut-être la place, aujourd'hui, pour une formation écologiste unifiée, j'ai appris des Verts. Nous avons évolué tous les deux. Nous devons explorer davantage nos accords.

Antoine Waechter : Nos sociétés ont besoin de lieux ou de formations où s'élaboreront des projets susceptibles de trouver des réponses nouvelles aux problèmes du moment. Ceci passe par des organisations démocratiques qui peuvent paraître bordéliques. La formation de Brice Lalonde connaîtra davantage de demandes de sa base.

Le Parisien : Quel est, aujourd'hui, le meilleur candidat écologiste pour une élection présidentielle, Antoine Waechter ou Brice Lalonde ?

Brice Lalonde : Ce sera celui qui pourra être au second tour.

Antoine Waechter : Je préfère ne pas répondre à la question.

Brice Lalonde : Nous ne présenterons plus des candidats pour témoigner. Les écologistes vont peser et doivent proposer une véritable fraternité sociale. La faillite des partis traditionnels représente une chance historique que nous devons saisir.

Antoine Waechter : L'optimisme est une vertu qu'il faut consommer avec lucidité.