Interview de MM. Pierre Bérégovoy, Premier ministre, et Antoine Waechter, porte-parole des Verts, à TF1 le 24 février 1993, sur l'appel à un "big bang" politique de Michel Rocard et les relations entre le PS et les écologistes.

Prononcé le

Intervenant(s) : 

Média : TF1

Texte intégral

D. Bromberger : Êtes-vous d'accord pour participer au big bang de M. Rocard ?

A. Waechter : Je ne crois pas que B. Lalonde ait envie de participer à ce big mac que propose M. Rocard. Big mac, une feuille de salade entre deux tranches roses et un zeste de tomate rouge. Je ne crois pas que B. Lalonde ait envie de cela, mais il souhaite attirer vers Génération Écologie M. Rocard. Soit. Je crois que le projet que nous avons conclu, B. Lalonde et moi, c'est de construire un pôle écologiste autonome. Il n'est pas question pour nous de le dissoudre demain, même dans un PS rénové. Par contre, qu'il puisse y avoir un travail, avec des personnes comme M. Rocard, et avec d'autres, de quelque horizon qu'ils viennent, pour peu qu'ils soient d'accord sur un projet commun et un projet inspiré par l'écologie, ça oui, peut-être.

D. Bromberger : Êtes-vous d'accord pour reprendre la formule de B. Lalonde qui est : j'accepte la main tendue de M. Rocard ?

A. Waechter : Je ne sais pas très bien ce que B. Lalonde veut dire sur « la main tendue ». J'admets a priori qu'il est d'accord pour travailler un jour avec lui si les circonstances se présentent. Je rappelle que notre condition est que nous ayons un groupe parlementaire à l'assemblée. Malheureusement, M. ROCARD a été de ceux qui a refusé la proportionnelle, qui aurait permis la constitution d'un tel groupe.

D. Bromberger : Êtes-vous d'accord avec B. Lalonde sur tout ?

A. Waechter : Il y a une différence de perspectives, d'histoire, mais sur ce point et à court terme, nous convergeons.

D. Bromberger : Vous déclarez à Globe que vous voulez éviter une majorité écrasante UDF-RPR. Comment ?

A. Waechter : Il faut que les électeurs comprennent qu'ils ont deux bulletins de vote. L'un qu'ils vont utiliser le 21 mars, et un autre le 28 mars. Si au soir du 21, ils constatent qu'il n'y a pas d'écologistes à l'assemblée, s'ils constatent que la future assemblée sera bleue horizon, il faudra que le 28, ils ne se sentent pas responsables de leur vote du 21, et qu'ils corrigent les effets pervers du scrutin majoritaire. Une majorité trop écrasante est fermée. Les enjeux sont importants: chômage, crise environnementale. Il faut des idées neuves. Elles n'ont jamais été portées par une majorité trop forte. Du reste, les futurs gouvernants de ce pays seront en difficulté s'ils ont une telle majorité.

D. Bromberger : Concrètement, c'est un désistement en faveur de la gauche, et réciproquement ?

A. Waechter : Non, cela signifie qu'il y aura 200, 300 écologistes présents au second tour, et il faudra que les électeurs se mobilisent pour combler le retard éventuel de ces candidats, et leur permettent de passer en première position. Ce n'est pas le PS, mais les écologistes qui constituent une alternative à cette majorité écrasante.

D. Bromberger : Comment interprétez-vous les propos de B. Lalonde ?

P. Bérégovoy : Je trouve très positif qu'il se soit exprimé comme il l'a fait. Il est en effet important de rassembler les femmes et les hommes de progrès dans une alliance d'un type nouveau. J'en ai parlé avec M. Rocard, L. Fabius et J. Delors. Telle est notre ambition. Pour les législatives, et pour ce qui suivra. B. Lalonde, je l'ai apprécié au gouvernement. Il se souvient sans doute que j'ai tenu une réunion électorale avec lui en 1988, et je lis toujours avec attention ce qu'écrit A. Waechter. Mon sentiment personnel est qu'il ne faut pas tomber dans les combinaisons politiques, et qu'il faut parler des problèmes de fond. L'environnement est une préoccupation majeure, et nous avons fait beaucoup pour cela. Les trois gouvernements, la loi sur l'eau, la loi sur les déchets, la conférence de Rio, et nous allons continuer. Et nous avons des idées communes. Par exemple: un nouveau type d'économie qui prenne en compte la dimension écologique. Nous avons aussi, avec nos amis verts, et beaucoup d'autres, la même conception du développement économique autour de ce qu'on appelle indifféremment le partage du travail ou la réduction du temps de travail.

D. Bromberger : Êtes-vous convaincu par ce que dit M. Bérégovoy ?

A. Waechter : Je crois que nous avons été méprisés par le PS pendant 10 ans, et cela fait 10 mois qu'il nous fait la cour. Nous avons donc des raisons d'être circonspects. Mais ce que le Premier ministre vient de dire à une part de vérité. La difficulté est que nous constatons sur le terrain que les candidats PS n'ont pas toujours ce discours. Et dans le passé, ils n'ont pas toujours eu des attitudes qui correspondent à cette démarche. La rénovation du PS, si le PS fait sa révolution culturelle, s'il remplit son projet sur le terrain d'une partie d'écologie, il devient en effet un partenaire possible pour nous.

P. Bérégovoy : Je voulais dire qu'il y avait beaucoup de points d'accord, et il y a aussi des sujets sur lesquels il nous faut approfondir les discussions. Un exemple : la construction des TGV et des autoroutes. Je pense que si nous avions pu en 1992, poursuivre la construction du TGV entre Lyon et Marseille, nous aurions créé des emplois, et c'aurait été bon pour l'économie française, car nous avons besoin d'infrastructures publiques. Nous avons choisi le débat avant la décision. Là, j'ai besoin de savoir si lorsqu'il y a un choix de cette nature, M. Waechter serait d'accord avec moi. Je suis d'accord pour que le débat soit transparent, pour qu'il y ait discussion, mais j'ai en même temps besoin de savoir si nous pouvons continuer à aménager le territoire, et à l'équiper des grandes infrastructures dont nous avons besoin. Sur Superphénix, sur la suspension des essais nucléaires dans le Pacifique, nous essayons de promouvoir la France comme un pays qui lutte pour le désarmement, et qui essaie de préfigurer ce que peut-être la société de demain. Je souhaite que nous parlions du fond des choses, non de leur surface politique.

A. Waechter : Les réponses à ces questions révéleraient aussi beaucoup de divergences, en particulier sur la politique des transports, sans doute sur la politique énergétique. Je crois qu'en effet, si l'on veut renouveler la vie politique, il faut discuter au fond. Pas seulement entre les Verts et le PS. J'ai engagé cette discussion avec l'ensemble des formations politiques. Les Français attendent aujourd'hui que l'on cesse nos querelles politiciennes, et que l'on essaie de travailler ensemble à relever les défis que sont le chômage ou la crise écologique. Demain, si les écologistes sont présents à l'Assemblée nationale, ce débat se poursuivra à l'Assemblée. Malheureusement, il faut bien reconnaître que le partenariat que j'évoquais tout à l'heure, et j'ai toujours mis deux conditions à cela: la présence à l'Assemblée nationale et un contrat. Ce partenariat-là, il faudra sans doute attendre des années pour qu'il se réalise.

P. Bérégovoy : Parlons du fond des problèmes, je trouve que le ton de M. Waechter est très positif. On ne peut en effet s'entendre si on n'a pas la même vision de l'avenir. Je crois que nos visions sont très proches.