Texte intégral
G. Leclerc : Quelle leçon faut-il tirer des manifestations violentes des marins-pêcheurs ?
P. Herzog : Ils ont raison, leur situation est catastrophique, et pour beaucoup, désespérée. Ils s'insurgent contre une construction de l'Europe qui consiste à en faire un champ de bataille économique. Les prix se sont effondrés, la pêche dans les zones côtières françaises n'est plus possible et la flotte française est dans un état déplorable, d'ailleurs on les a obligés à supprimer une bonne partie de leurs bateaux. Quand ils exigent que l'on mette en œuvre la clause de sauvegarde dans la Communauté pour stopper les importations extra-communautaires à des prix écrasés, ils ont raison. Je comprends donc qu'ils se battent.
G. Leclerc : Vis-à-vis du GATT que faut-il faire ?
P. Herzog : Il faut une vraie Communauté. Les États-Unis se protègent, le Japon se protège. En Europe il n'y a pas de solidarité commerciale et industrielle. Les États-Unis se battent et nous on s'écrase, c'est le ventre mou, comme avait dit un jour J. Calvet, et il avait raison. Par conséquent, il ne faut pas prêcher le libre-échange à Clinton lorsqu'il se protège, muscle son industrie et attaque sur l'Europe. Il faut dire nous nous fabriquons un grand marché, sur ce marché, il y a des droits et des devoirs, nous organisons une solidarité entre nous et le dumping social est interdit, les firmes doivent respecter des règles communes avec protection des travailleurs, des productions européennes. C'est tout à fait légitime, et c'est pourquoi je pense qu'il ne faut pas signer au GATT. Ce n'est pas une nécessité. D'ailleurs, des deux côtés de l'Atlantique, des gens disent au fond, le GATT est quelque chose qui tend à être dépassé. Un grand responsable français de l'époque de POMPIDOU, disait : c'est pas la peine de signer au GATT, l'avenir est à des négociations entre des grandes zones et quand on négocie, on défend ses intérêts. Je note la carence de la classe politique française. Nous avons accepté de construire le marché commun sans protection sociale, sans règle, avec une dérogation organique à la Grande Bretagne. Toutes les réexportations qu'on évoquait à propos de la pêche sont autorisées. Il est temps de dire : nous n'achèverons le Grand marché qu'en établissant des règles répondant à une éthique, à des principes de justice sociale qui sont chers aux Européens. Ceci exige une volonté politique que n'ont pas actuellement les dirigeants français et européens.
G. Leclerc : Les socialistes reculent mais bizarrement les communistes n'en profitent pas, comment ça se fait ?
P. Herzog : Les sondages ne sont pas mauvais pour les communistes, en ce sens qu'il y a un arrêt de la baisse antérieure, et même une légère progression. Mais pour aller au fond, effectivement nous sommes dans une situation très grave de récession en France, de remontée du chômage, et la situation est plus grave chez nous que ne le disent les dirigeants socialistes. Et du côté de la droite, il n'y a qu'aggravation : abaisser le coût du travail, les charges sociales comme on dit, privatiser, ce sont des vieux remèdes qui ont raté. D'ailleurs le néolibéralisme aujourd'hui, alors qu'un Clinton essaie de s'en sortir précisément pour faire de la croissance, c'est complètement à côté de la plaque et c'est dangereux ! Cela dit, c'est vrai que les dirigeants socialistes ne remettent pas en cause leur politique des dernières années qui a contribué à enfoncer le pays. Il n'y a pas de relève toute prête. C'est à ça qu'il faut travailler. Il faut s'opposer à l'arrivée de la droite, et à la politique dont elle est porteuse. D'ailleurs la droite est divisée. Et il faut surtout construire une perspective. Il y a des solutions. Sur la question de l'emploi, la France peut mieux faire, d'autres pays créent des emplois, ont un taux de chômage plus bas. Nous avons un problème économique et financier criant. Chacun sait en France qu'il s'est développé une économie de rentier, de spéculation, on gagne du fric facilement par des placements alors que le goût du travail, de la qualification, de la production en a pris un sacré coup dans notre pays. Il faut s'attaquer à cela. En même temps, il y a des enjeux de mutation de la société qui sont posés par certains écologistes qui disent : il faut le temps de vivre, il faut un temps disponible. Mais j'alerte sur une notion de partage du travail qui serait dangereuse en disant : il faut accepter moins de salaire pour que d'autres puissent être embauchés. C'est une politique qui peut conduire à une impasse et à l'appauvrissement des Français.
G. Leclerc : Comment voyez-vous la recomposition d'après les législatives, l'effet big bang ?
P. Herzog : Je pense que chaque parti doit se renouveler. Il a besoin de créativité, d'idées nouvelles pour changer la société. Ceci suppose un dialogue transversal. Les gens en ont marre que chacun reste dans son camp et lance des anathèmes aux autres : ça ne marche plus ! De ce point de vue, je considère que la proposition de Rocard ouvre des opportunités, celle de discuter, de travailler, de construire une perspective dont nous venons de dire qu'elle n'était pas prête aujourd'hui. Il tend une main, je la saisis avec mon indépendance et en toute autonomie de pensée. Je pense que cela permettrait aussi d'aller vers les futures échéances électorales, en mettant sur la place publique un vrai débat sur des options de transformations de société. Mais après il faut discuter au fond. Par exemple, M. Rocard, sur la politique économique et financière, ne remet pas en cause des choses qui ont failli. Sur l'Europe j'ai des problèmes, mais je dis il faut discuter. Quant à mon parti, je pense que ma position devrait être celle du PC et que ça contribuerait précisément à la remontée dont vous parliez.
G. Leclerc : Rocard, candidat unique de la gauche à la présidentielle c'est une perspective intéressante ?
P. Herzog : Il faut d'autres candidats, mais Rocard a une certaine possibilité d'arriver au second tour. Et il vaut mieux au lieu de se rallier à un candidat de second tour, sans avoir discuté les options et sans avoir fait prévaloir ses propres idées, il vaut mieux en parler avant que se rallier à la veille du second tour.