Texte intégral
Démocratie Moderne : 4 février 1993
Législatives : corriger le tir
Ce qui importe à nos yeux, c'est moins l'ampleur de la nouvelle majorité, au soir du 28 mars, que sa solidité, ses convictions et son courage pour adapter la France aux mutations du monde. Ne vaut-il mieux pas mieux dire la vérité, faire preuve de courage, prendre des risques et avoir 350 députés pour 5 ans que 400 pour un ou deux ans.
L'opposition n'a pas encore de projet bien précis. Or, ce qui pourrait différencier nettement les projets politiques, c'est moins la nature des mesures qu'une affaire de courage et de volonté.
Le courage est nécessaire pour affronter les corporatismes multiples afin de mieux gérer l'État et combler nos retards d'adaptation. Dans un entretien récent, le socialiste F. Hollande ne disait-il pas Les idées nous les avions mais nous n'avons pas eu le courage.
L'exemple type c'est le Xe Plan, le fil directeur en était l'emploi. Aucune des principales mesures proposées pour lutter contre le chômage n'a été mise en application faute de courage.
Un autre exemple, c'est le débat sur les acquis sociaux. Le problème n'est pas de les défendre, mais d'en assurer le financement. Une honnêteté élémentaire exigerait de regarder si la priorité des priorités sociales n'est pas de combattre l'exclusion des 4 millions de demandeurs d'emploi : la précarité qui s'étend; l'inégalité croissante entre catégories sociales mais aussi entre régions. Le chômage n'est pas une fatalité. Il est le produit de nos faiblesses collectives. Il exige des efforts de tous pour le combattre sur cinq fronts :
1. La psychologie des Français, dont la confiance ; nous avons de formidables atouts pour l'avenir. Il y a des pays à 2 ou 3 de chômage, d'autres à 6 ou 7, d'autres à 10. Nous avons des possibilités de réduire si nous en avons la volonté, y compris au niveau des comportements individuels.
2. La compétitivité de l'État lorsque les États sont en concurrence entre eux comme aujourd'hui, les débordements des dépenses publiques, les gaspillages et le laisser aller ne sont plus tolérables.
3. Stopper l'hémorragie des comptes sociaux ; leur croissance menace les emplois les plus vulnérables et les moins qualifiés.
4. Relancer la croissance, en particulier celle du bâtiment et des travaux publics et abaisser les taux d'intérêt appliqués aux PMI-PME.
5. Des réformes de structures pour assurer l'émergence de nouveaux emplois dans les services, développer la formation professionnelle ainsi que le partage du temps de travail.
Il faut aussi la volonté de réhabiliter la responsabilité à tous les niveaux : les sociétés qui réussissent sont celles qui font appel à la capacité d'initiative et à la responsabilité des citoyens. L'irresponsabilité s'est incrustée dans l'appareil d'État, dans la fiscalité, dans le système des prestations.
Pour dégager des marges financières nouvelles, pour fragmenter les difficultés que des réformes d'en-haut ne peuvent plus résoudre, il faut désormais aller beaucoup plus loin vers une décentralisation et vers une déconcentration des décisions au niveau local ou régional, par l'autonomie de gestion et le droit d'expérimenter. La loi uniforme s'appliquant de la même façon à des situations différentes n'apporte plus la solution.
Le signe de l'alternance réussie serait d'avoir remplacé le message « l'État le fera pour vous » par le message : « Faisons-le-nous-mêmes, au niveau où se pose le problème. »
Vos ennemis, dans cette campagne, s'appellent démagogie, clientélisme, irresponsabilité. Dire la vérité, prendre des mesures courageuses, y associer les Français, c'est le meilleur moyen de faire gagner le pays à moyen et long terme et d'emporter les élections d'après-demain.
Valeurs Actuelles : 8 février 1993
Valeurs Actuelles : Pourquoi n'avez-vous pas assisté au meeting que tenait, la semaine dernière, M. Chirac à Rennes ?
Pierre Méhaignerie : Le CDS a respecté ses engagements en Ille-et-Vilaine. J'aurais aimé que le RPR tînt les siens dans les Hautes-Alpes ! Alors qu'il était convenu, de longue date, de ne présenter à Gap qu'un candidat de l'opposition – un centriste –, le RPR est revenu sur cet accord pour présenter son propre candidat. Voyez-vous, je suis sensible dans la vie au respect d'un code de l'honneur. J'y suis d'autant plus attaché, dans cette affaire, qu'on sait que notre candidat. M. Jean-Claude Chappa, a été meurtri par la vie : il est handicapé.
Valeurs Actuelles : Selon certaines projections, qui se fondent sur les investitures, le CDS pourrait espérer une soixantaine de députés dans la prochaine Assemblée, contre une quarantaine aujourd'hui. C'est une progression modeste...
Pierre Méhaignerie : Ne préjugeons pas des résultats. Il est vrai que les négociations ont été difficiles. Et l'anicroche de Gap témoigne de leur âpreté. Mais il est logique que chacune des grandes formations tente d'obtenir une majorité de députés. Pour ma part. je souhaite évidemment que ce soit l'UDF, car je veux assurer au prochain gouvernement une inspiration européenne, décentralisatrice et sociale.
Valeurs Actuelles : Vous soutiendrez, avez-vous dit, le candidat de l'UDF à Matignon. M. Balladur n'est donc pas le candidat naturel de toute la future majorité ?
Pierre Méhaignerie : Mais tout dépendra de cette majorité... et du Président de la République. Il semble simplement normal que le futur premier ministre soit choisi dans la formation qui aura le plus de députés.
Valeurs Actuelles : Faut-il que ce soit le leader de l'une de ces formations ?
Pierre Méhaignerie : Bon débat ! Le problème se pose d'ailleurs plus au RPR qu'à l'UDF. J'entends des voix, au RPR, qui souhaiteraient que ce soit Jacques Chirac... Mais je n'ai pas à entrer dans ce type de débat.
Valeurs Actuelles : MM. Millon, Longuet et Carignon évoquent une participation des écologistes au futur gouvernement. Y êtes-vous favorable ?
Pierre Méhaignerie : Le CDS entretient depuis de longs mois un dialogue avec les écologistes. J'ai eu, voilà peu, une entrevue avec Brice Lalonde, ainsi qu'avec certains leaders des Verts, mais c'est un peu plus ancien. Nous avons pu mesurer nos convergences, mais aussi nos désaccords.
L'UDF et le RPR ont leur programme, qu'ils devront mettre en œuvre. Si, sur la base de ce programme, le cas échéant avec des amendements acceptables, les écologistes souhaitent nous rejoindre, je dis bien sûr : oui !