Interview de M. Bernard Kouchner, ministre de la santé et de l'action humanitaire, à Europe 1 le 17 novembre 1992, sur l'accueil des réfugiés bosniaques, et sur la polémique à propos des services d'urgence des hôpitaux et du dépistage du SIDA.

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Média : Europe 1

Texte intégral

J.-P. Elkabbach : Vous avez accueilli cette nuit des réfugiés de Bosnie, quelle limite mettez-vous à l'effort de la France pour l'accueil des gens venant de l'ex-Yougoslavie ?

Bernard Kouchner : Aucune limite de générosité, des limites techniques. Il faut qu'ils soient ensemble, que la famille soit réunie. Avec R. Teulade, nous avons accueilli les 300 premiers, il y en aura 1 300. Au total, il a plusieurs milliers d'enfants, les familles, et environ 50 000 réfugiés qui sont entrés sans visa pour rejoindre leur famille.

J.-P. Elkabbach : L'Allemagne fait beaucoup et la France ?

Bernard Kouchner : L'Allemagne fait beaucoup, mais maintenant le SPD vote contre le droit d'asile, cela provoque du racisme, des heurts. Il faut faire attention avec cela : solidarité, certes, mais bien organisée ; la France avait dit nous protégerons sur place. Il y a une opération de la France, 20 000 personnes prises en charge – cela coûte 150 millions – et un village d'enfants qui va être construit. La France fait énormément.

J.-P. Elkabbach : Vous aviez mobilisé les écoliers pour la collecte de riz pour la Somalie, or le riz a du mal à arriver ?

Bernard Kouchner : Les journaux vont un peu vite, car personne n'a arrêté le bateau à Djibouti pour le moment. Nous allons voir, aujourd'hui, si la Croix Rouge peut prendre en charge ce bateau. Mais s'il ne va pas à Mogadiscio, il ira à Djibouti et il y aura un pont aérien où il ira au Kenya à partir de quoi les avions du Programme Alimentaire Mondial largueront le riz sur les villages somaliens.

J.-P. Elkabbach : « 50 millions de consommateurs » a dressé la liste des 200 services d'urgence dangereux et vous disiez que 150 services devraient être fermés. Prendrez-vous les décisions urgentes ou est-il trop tard ?

Bernard Kouchner : N'affolons personne, cela veut dire simplement que dans certains services on est moins bien soigné que dans d'autres, et qu'il vaut mieux faire quelques kilomètres dans des SAMU pour aller là où des équipes sont capables de vous soigner. Grâce à ce débat, les Français vont comprendre qu'on ne peut pas faire des CHU dans chacun des villages de France et qu'il faut que les services soient harmonisés. Il faut que chaque Français puisse bénéficier des mêmes soins et de la même sécurité, cela ne veut pas dire proximité.

J.-P. Elkabbach : Vous aviez annoncé une réforme de la transfusion sanguine dont l'Agence du Sang est le pivot, votre réforme peut-elle être votée avant les législatives ?

Bernard Kouchner : J'espère bien, cette réforme est nécessaire pour assurer le maximum de sécurité et réorganiser ce qui ne l'était pas du tout. Lorsqu'on contemple le système de la transfusion sanguine, dont personne ne sait qu'il n'était pas dirigé par l'État mais qu'il était presque privé pour la majorité des centres, on comprend qu'on ait rien vu venir. Il faut transparence et responsabilité de l'État pour plus de sécurité.

J.-P. Elkabbach : Les industriels privés auront-ils le droit de fabriquer des produits pour l'exportation ?

Bernard Kouchner : Tout sera strictement réglementé, passera sous un certain nombre de fourches caudines. Gardons raison sur ce drame, essayons de construire, ça suffit l'hystérie !

J.-P. Elkabbach : Vous aviez dénoncé le laxisme de vos prédécesseurs ?

Bernard Kouchner : Non, pas du tout. J'ai dénoncé l'état des services de la Santé qui ne permettait ni contrôle ni avancée. J'ai obtenu du Premier ministre 75 postes, le déménagement, hier, de la Direction du Médicament et de la Pharmacie. J'ai dénoncé la carence et nous sommes en train de changer.

J.-P. Elkabbach : Vous sentez-vous maintenant plus solidaire de Laurent Fabius ?

Bernard Kouchner : J'ai trouvé Laurent Fabius très digne et très sincère. Je sais que Laurent Fabius a fait ce qu'il a pu, et que pour les tests, c'est la seule chose pour laquelle il a pu décider quelque chose, il a été très rapide.

J.-P. Elkabbach : Vous l'estimez innocent ?

Bernard Kouchner : Je l'estime sincère. Il faut que tout le fil soit tiré pour qu'on comprenne ce que l'on savait à cette époque. Je juge tout à fait excellente et rapide la décision qu'il a prise.

J.-P. Elkabbach : Êtes-vous favorable à un dépistage plus systématique du sida ?

Bernard Kouchner : Je ne suis pas favorable à la décision que vient de prendre Israël par exemple, qui me semble honteuse. Mais, par exemple, au niveau des grossesses, il faut arriver à 100 % de sécurité. Il faut obligatoirement proposer, et un jour peut-être décider autre chose. Il faut être efficace. Les étapes de la vie : mariage, grossesses, seraient marquées par des contrôles, mais des contrôles acceptés et obligatoirement proposés.

J.-P. Elkabbach : Le projet de loi sur la bioéthique : certain pensent que c'est pour la forme car il n'y aura pas de passage au Sénat et une seule lecture à l'Assemblée ?

Bernard Kouchner : Non, la forme est nécessaire, c'est indispensable. Mais je ne suis pas maître du calendrier. C'est une loi qui n'est ni de gauche ni de droite. C'est une loi nécessaire pour que les dérives possibles ne se produisent plus. C'est une loi de consensus intellectuel et de conviction.