Texte intégral
Les chefs d'entreprise sont très préoccupés. Ils ont raison. L'économie tourne au ralenti depuis deux ans, sans perspective de reprise. L'endettement accumulé à la fin des années 80 pèse sur le comportement de tous les acteurs économiques et sur la situation même du système financier. Les entreprises, et notamment les PME, s'affaiblissent. Le rythme de leurs disparitions s'accélère. Les actifs, notamment immobiliers, continuent de se déprécier et les problèmes de financement auxquels les banques doivent faire face se multiplient.
À la mi-septembre, la situation s'est aggravée avec les désordres monétaires en Europe. Puis la spéculation s'est portée sur le franc, conduisant à des taux très élevés. La crise monétaire, aujourd'hui close, a ravivé le débat sur la politique économique et monétaire.
Même après l'amorce de la toute récente décrue, les taux d'intérêt restent trop élevés en France et beaucoup se demandent si nous ne menons pas en pratique une politique de lutte contre l'inflation dans un pays qui n'a plus d'inflation. La gravité des difficultés économiques mondiales se trouve de fait amplifiée dans notre pays Le décrochage de la livre, de la lire, de la peseta et la glissade du dollar détériorent la position concurrentielle des entreprises françaises. Cette situation a trouvé son origine dans notre arrimage au mark, au moment où les autorités allemandes devaient lutter contre les effets inflationnistes de la réunification.
Défendre le franc
En baissant nos taux courts (les seuls sur lesquels on puisse agir) quitte à accepter le décrochage du franc qui s'ensuivrait, aurions-nous une chance d'améliorer la situation ? L'analyse la plus objective possible nous conduit à penser que cette politique serait dommageable pour notre économie, notre croissance et l'emploi, que la solution monétaire par la dévaluation est une fausse solution et un prétexte pour ne pas s'attaquer franchement aux causes profondes de la stagnation économique.
I. – Une baisse unilatérale de nos taux courts et l'acceptation d'un décrochage du franc ne soutiendront pas efficacement notre économie.
a) En premier lieu l'expérience nous prouve qu'un ajustement monétaire conduirait à la hausse des taux. Une dévaluation n'a, en effet, jamais permis une baisse durable des taux d'intérêt à court ou long terme : rapidement ceux-ci retrouvent un niveau comparable à celui de la monnaie de référence, augmenté d'une prime de risque.
En octobre 1981, le franc est dévalué et le deutschemark réévalué. L'écart des taux sur les deux monnaies, ramené de 13 points en septembre à 5 points en février 1982, s'élargit à nouveau pour culminer à 16 points en mai. D'où, en juin 1982, le franc est à nouveau dévalué et le deutschemark à nouveau réévalué. Le même scénario se produit : accalmie provisoire des taux mais retour rapide des tensions (écart record de plus de 21 points en février 1983). En mars 1983, s'impose un nouvel ajustement avec, cette fois-ci, une politique de rigueur qui permet de se rapprocher des taux allemands. La diminution de l'écart qui a suivi la nouvelle dévaluation du franc et la réévaluation du deutschemark en avril 1986 a rapidement pris fin, passant de 2,4 à 4,2 points en décembre de la même année. Après la réévaluation du deutschemark en janvier 1987, il aura fallu attendre près de dix-huit mois pour que l'écart se réduise à nouveau. Il avait presque disparu au printemps dernier.
Aujourd'hui nos voisins qui se sont mis en congé du SME se heurtent aux mêmes difficultés que celles que nous avons connues il y a dix ans.
Autre effet pervers d'un ajustement de change, les risques inflationnistes dont s'accompagnent les dévaluations appellent des mesures d'austérité qui accentuent le ralentissement des affaires. Nous les avons mises en œuvre en France en 1982-83. Elles sont aujourd'hui en place dans les trois pays qui viennent de décrocher leur monnaie. Une dévaluation doit s'accompagner d'une compression des dépenses publiques et d'une diminution de la consommation.
Les ajustements de change ne peuvent donc être le fondement d'une compétitivité durable. Entre 1980 et 1987, avec cinq dévaluations du franc, les prix ont augmenté trois fois plus vite en France qu'en Allemagne, et les exportations deux fois moins vite. Au cours de ces mêmes années, nous avons perdu 10 % de nos parts de marché et les Allemands en ont gagnées 7 %.
b) La deuxième raison pour laquelle il ne faut pas dévaluer le franc tient à l'absence de justification pour y procéder.
Les calculs de l'OCDE montrent que la parité égalisant les prix était en 1990 de 3,20 F pour un deutschemark et que le franc était en fait à cette date sous-évalué de 5 % par rapport au deutschemark. Compte tenu de l'écart d'inflation récent, ce pourcentage serait aujourd'hui de 7,6 %. La hausse des prix cumulée depuis le dernier réajustement monétaire a été pratiquement identique en France et en Allemagne. Nous en avons enregistré l'effet bénéfique sur notre compétitivité : les exportations françaises sont passées de 48 à 58 % des exportations allemandes entre 1988 et 1992. Nos entreprises ont reconquis des parts de marché sur leurs concurrentes européennes, ce qui a permis de redresser notre solde extérieur.
Nous sommes donc dans une situation radicalement différente de celle de la Grande-Bretagne, de l'Italie et de l'Espagne, dont les marchés ont sanctionné le surcroît d'inflation par rapport aux monnaies qui ont maintenu leur parité dans le SME.
Inflation-dévaluation
Avec une inflation plus faible et un change quasiment fixe, nous avons peu à peu accumulé un avantage compétitif notable ces dernières années. Les récents ajustements de nos voisins ont, pour l'instant, compensé, voire plus, cette avance, ce qui leur donne un incontestable atout qui va gêner certaines de nos entreprises. Même si ce commentaire peut paraître désinvolte à celles qui perdent actuellement des marchés ou doivent réduire leurs prix pour les conserver, il est certain que l'avantage des entreprises anglaises, italiennes et espagnoles est très provisoire et que l'inflation aura vite fait de compromettre à nouveau leur éphémère compétitivité.
II. – Il faut aller aussi vite que possible avec l'Allemagne vers une baisse des taux courts, et créer enfin les conditions durables de la reprise économique en renversant la tendance des déficits publics.
a) Nous avons de réelles raisons de penser que l'Allemagne a amorcé la réorientation de sa politique monétaire.
J'en veux pour preuve qu'après un ajustement des taux directeurs allemands les taux de marché ont entrepris depuis septembre un mouvement à la baisse qui représente désormais 0,8 point sur les taux à 3 mois et un demi-point sur les taux à long terme. Si ce mouvement se poursuit, et si la Bundesbank l'accompagne d'une baisse de ses taux directeurs, il y a tout lieu de penser que le carcan des taux français se desserrera sans que nous ayons à faire face aux conséquences d'un ajustement de change, tout en préservant l'avantage compétitif à moyen terme que nous donne un faible taux d'inflation.
Il nous appartient d'expliquer à nos amis allemands qu'à défaut d'une gestion solidaire de la politique monétaire nos entreprises ne pourront supporter indéfiniment le fardeau des taux actuels, et que si le noyau dur du SME devait éclater, c'en serait fini du processus d'Union économique et monétaire, seul capable d'affirmer la puissance économique européenne face aux États- Unis et au Japon.
Ce processus est le point d'arrimage profond de la construction européenne et de la conduite de nos politiques économiques. Certains peuvent croire que nous serons à même de mener seuls, dans une économie internationalisée, une politique économique et monétaire qui préserve notre compétitivité et nous évite le retour au cycle funeste inflation-dévaluation. Les hésitations de la politique britannique, visiblement privée de toute référence, alors qu'elle commençait à peine à amorcer le redressement que nous avons entrepris en 1982-83, montrent pourtant bien les dangers qui nous guettent.
Les responsables allemands ont-ils bien pris conscience des risques d'un éclatement durable du SME ? Nous pensons que, leur évolution économique aidant, nous sommes désormais proches d'une issue positive de la crise monétaire et que la détente des taux courts va se confirmer.
b) Mais tout ne sera pas pour autant réglé ; il faut s'attaquer à la cause profonde des difficultés économiques mondiales, à savoir le surendettement public.
Dans l'ensemble de l'OCDE, l'augmentation des besoins de financement publics entre 1989 et 1992 peut être évaluée à 2,2 points de PIB, soit près de 500 milliards de dollars. Ce montant considérable est supérieur à l'effet du ralentissement des investissements et de la remontée du taux d'épargne des ménages, ce qui explique la tension persistante sur les taux d'intérêt à long terme, en particulier en Europe, où l'explosion des déficits publics a été spectaculaire.
Tout se passe comme si les besoins de financement publics absorbaient, et au-delà, l'effort de désendettement des agents économiques. À moyen terme, une telle situation, loin de soutenir l'activité, conduirait à son étouffement.
On objectera que le redressement des finances publiques des grands pays alourdira la situation économique. Cette objection simpliste sert d'alibi à de nouveaux laxismes : il ne s'agit, bien entendu, pas de couper d'un seul coup tous les budgets, mais d'engager, dans une perspective à trois ou cinq ans, des plans de redressement sérieux. Les gouvernements des grands pays devraient s'accorder sur le constat de la gravité de la situation des finances publiques et décider chacun d'y porter remède dans la durée.
Nous ne pouvons admettre que les budgets publics, par la pression qu'ils exercent sur l'épargne disponible, freinent tant l'acquisition de biens durables (immobilier, gros équipement des ménages) que l'investissement des entreprises. Notre critique vigoureuse de la loi de finances pour 1993 ne saurait surprendre. Notre pays ne résiste pas à la facilité ; il donne en définitive priorité à la dépense publique, la moins utile, celle qui pèse durablement sur les frais de fonctionnement et ne stimule ni l'investissement, ni les infrastructures, ni le logement. Nous estimons qu'il compromet, ce faisant, nos chances de rester dans le peloton de tête des économies mondiales.