Article de M. Raymond Barre, député apparenté UDC, dans "Faits et arguments" de décembre 1992, sur les moyens de restaurer la confiance, la prospérité économique et la morale en politique, intitulé "1993 : le temps des disciplines".

Prononcé le 1er décembre 1992

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Média : Faits et arguments

Texte intégral

1993 : Le temps des disciplines

Il y a, en cette fin d'année, un contraste prononcé entre la situation générale de la France et l'opinion que s'en font les Français. L'inflation est maîtrisée ; la hausse des prix en novembre est nulle. Le franc, attaqué par une spéculation d'où ne sont pas absentes les intentions politiques de certains milieux internationaux, résiste aux assauts, soutenu qu'il est par les résultats satisfaisants de nos échanges avec l'extérieur. Dans un monde industrialisé frappé par un fort ralentissement de l'activité économique, sinon par la récession, la production se comporte mieux qu'ailleurs. Nos entreprises multiplient les succès sur les marchés internationaux. Les difficultés du marché immobilier sont grandes, mais moins graves qu'aux États-Unis, en Grande-Bretagne ou au Japon. Et pourtant, la morosité se déverse à pleins bords. Le chômage pèse lourdement sur la vie quotidienne des Français. Les agriculteurs, aux prises avec les conséquences d'une politique agricole commune dont la réforme a été trop longtemps différée doutent de leur avenir dans la société. Les citoyens sont déçus par les palinodies de la politique, et apprennent avec stupeur et irritation les divers "scandales" qui font craindre parfois la corruption, le plus souvent une irresponsabilité croissante.

Le désarroi est assez grand pour que les pêcheurs en eau trouble s'attaquent aux institutions, s'en prennent à la politique de maintien des équilibres économiques fondamentaux, appellent à un relâchement des contraintes, qui constitueraient un carcan insupportable pour le pays. Comme la France entre en période électorale, les critiques partisanes et les vaines surenchères font leur réapparition. Nos partenaires et concurrents étrangers en viennent à douter des chances de continuité d'une politique économique et financière étroitement associée à la politique européenne de la France.

Au risque d'aller à contre temps et à contre-courant, il est aujourd'hui nécessaire de rappeler la triple discipline dont notre pays ne saurait s'écarter :

Discipline dans le domaine des institutions

Le président de la République a soumis à un Comité consultatif constitutionnel une série de suggestions relatives à une "toilette" de la Constitution. Nombreux sont ceux qui reconnaissent la nécessité d'une certaine "mise à jour" de notre loi fondamentale, mais si l'on peut acquiescer à certaines réformes souhaitables (Conseil Supérieur de la Magistrature – Haute Cour de Justice – Saisine du Conseil constitutionnel par les citoyens – Extension du champ d'application du référendum), il serait dangereux de remettre en question l'équilibre des institutions – Président, Gouvernement, Parlement – défini par la Constitution de 1958-1962 et d'ouvrir de nouveau la voie au régime des partis d'abord, au régime d'Assemblée ensuite. La discipline institutionnelle dont nous bénéficions depuis 1958 est la garantie de l'autorité, de la stabilité, et de l'efficacité du gouvernement dont la France a besoin dans un monde difficile.

Discipline en matière économique, financière et monétaire

Maîtrise de l'évolution des prix, stabilité de la monnaie sont les conditions d'une croissance durable et d'un niveau satisfaisant de l'emploi. Dans le monde contemporain, elles assurent la compétitivité de l'économie plus efficacement que l'inflation, le protectionnisme et la dévaluation. Une telle politique n'empêche nullement, quand la conjoncture le requiert, une action de soutien de l'activité économique par l'utilisation de la dépense publique ou de la fiscalité. Elle exclut en revanche toute politique de relance par une baisse artificielle des taux d'intérêt, le recours au déficit budgétaire systématique, la manipulation des taux de change. Quand on entend ou quand on lit les déclarations et propositions de personnalités politiques influentes françaises sur les dommages infligés à l'économie française par la "politique du franc fort" ou par le contrôle de la masse monétaire, quand on observe les prises de position publiques de certains milieux patronaux en faveur de la dévaluation du franc ou de mesures protectionnistes, on est frappé de la résistance de certaines conceptions à la leçon des faits dans notre pays comme à l'étranger. La discipline en matière économique, financière et monétaire est la meilleure garantie de la prospérité de la France et du bien-être des Français.

Discipline morale au plan individuel et collectif

Dans les sociétés que caractérisent, selon l'expression de Gilles Lipovetsky, "le crépuscule du devoir", il ne faut pas hésiter à parler de morale, à rappeler que si l'individu a des droits, il a aussi des devoirs vis-à-vis de lui-même, d'autrui, de la société. Comment ne pas s'inquiéter des corporatismes, qui déclenchent une grève paralysante pour le pays parce qu'une décision de justice leur déplait (SNCF) ou parce que la situation de leur entreprise exige la réduction d'avantages excessifs, dont ils ont profité dans une situation de monopole (Air France). L'ambiance corrosive dans laquelle nous vivons à l'heure actuelle doit nous inciter à ne pas transiger dans un certain nombre de cas exemplaires ("affaires" et corruption), à restaurer les valeurs essentielles que sont l'effort, qui met à l'abri des mirages et des revers de l'argent facile, et la tolérance, qui détourne des affrontements insupportables, à faire renaître l'intérêt pour la politique au sens exact de ce terme, c'est-à-dire pour le service de la Cité.

C'est la responsabilité des partis, des organisations professionnelles, des médias, de chaque citoyen que l'avenir de la France ne soit compromis par le relâchement, et par la facilité.