Articles de MM. Pierre Méhaignerie et François Bayrou, président et député du CDS, dans "Démocratie moderne" du 25 février et 11 mars 1993, sur le décès de Jean Lecanuet et extrait d'une interview de M. Lecanuet sur la mort et la vie dans "Démocratie moderne" du 25 février 1993.

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Média : DEMOCRATIE MODERNE

Texte intégral

25 février 1993
Démocratie Moderne

Cher Président, 
Cher Jean,

Certaines vérités sont cruelles à admettre. Ces derniers mois, nous avions du mal à accepter l'évidence et en même temps plus ce courage nous manquait, plus nous admirions le vôtre.

En fait, nous avions du mal à imaginer que notre famille devrait apprendre à vivre sans vous ; sans votre rayonnante présence ; sans vos analyses talentueuses auxquelles l'intelligence et la culture donnaient des éclairages incomparables ; sans vos visions toujours prospectives ; sans vos conseils toujours pleins de finesse ; sans votre œil vif lorsque, sous la phrase bien tournée, affleurait d'un mot, parfois d'une pique, l'essentiel du message que vous vouliez délivrer ; sans votre force de persuasion et votre talent oratoire qui vous permettaient d'atteindre et de convaincre votre auditoire.

Vous étiez tout à la fois un inspirateur, un modèle, une référence et un symbole. Pour nous, engagés très tôt derrière vous, vous étiez surtout un père, le père de notre famille politique dont vous avez été le fondateur.

Par votre engagement total au service des valeurs auxquelles vous avez consacré votre vie : droits de l'homme, respect de l'autre, volonté de construire une France et un monde plus justes et plus fraternels, vision d'une Europe qui prenne toute sa dimension de communauté politique et humaine, vous nous avez ouvert la voie de la politique en nous montrant qu'elle pouvait être un idéal incarné, qu'elle exigeait du courage.

Nous nous sommes engagés derrière vous. Nous vous avons suivi. C'était facile, la voie était tracée… Vous nous avez fait vivre des moments très forts, exaltants. Nous avons mené à vos côtés des combats passionnés. Certains ont été perdus. Beaucoup ont été gagnés. Vous nous avez sans cesse rappelé que le déshonneur en politique ce n'est pas d'être battu mais de ne pas se battre pour ses convictions. Merci Jean.

Ce n'est qu'un au revoir

La disparition de Jean Lecanuet nous a tous bouleversés. Nous le savions gravement atteint mais nous gardions malgré tout l'espoir d'une impossible rémission.

L'image la plus forte et la plus chargée d'émotion restera pour moi celle des meetings des derniers mois. Atteint par la maladie, il avait su avec sa passion et son cœur, mieux que tout autre homme politique, défendre, argumenter et finalement convaincre du oui à la ratification du traité de Maastricht.

Jean aura mis au service d'une cause : l'Europe, son prodigieux talent oratoire. Qui son action aura été tout entière inspirée par la foi que, tels un Robert Schuman ou un Jean Monnet, il portait à l'Europe.

La force de Jean, c'est qu'au-delà des honneurs et des postes au sommet de l'État, il aura modelé le cours des choses pour que la France reste profondément ancrée dans ses choix européens.

Nous ne le verrons plus aux conseils politiques où il arrivait dans la matinée, écoutait, notait quelques phrases de son écriture élégante et ferme. Il développait ensuite une analyse rigoureuse, brillante. Tour à tour, l'enthousiasme, l'ironie ou l'indignation modulaient sa voix et faisaient vibrer la salle. Ses gestes amples accompagnaient ses propos. Que de moments difficiles furent ainsi surmontés !

L'hommage unanime de la France, de l'extrême droite à l'extrême gauche, est une juste reconnaissance envers l'homme qui a su mettre ses convictions avant ses ambitions. Jean, merci, ce n'est qu'un au revoir !

Pierre Méhaignerie


"Questions sur l'essentiel" … à Jean Lecanuet

Démocratie Moderne : La mort justement, est-ce que vous y pensez souvent ?

Jean Lecanuet : J'y ai pensé toute ma vie, presque tous les jours, même dans ma jeunesse, même quand j'étais heureux. J'aime tellement la vie ! Je ne sais quel mot employer qui reste raisonnable mais qui corresponde à mon intensité : "follement" est un terme idiot…

Démocratie Moderne : … Amoureusement ?

Jean Lecanuet : Amoureusement. Vivre est une chose si merveilleuse avoir des yeux, des mains… La situation qui me bouleverse, c'est celle de l'infirme. Et l'un des états que j'admire le plus, c'est celui de l'infirme qui arrive à surmonter son infirmité. Mais, celui qui naît avec ses quatre pattes, ses yeux, sa gueule, qui peut mordre dans les fruits, qui a son corps sain, une intelligence suffisante, c'est la joie la plus fantastique ! Vivre, rien que vivre, est une exultation.

Parmi les choses que je n'arrive pas à comprendre et que je me fais expliquer, comme on demande à un médecin comment se forme une maladie, c'est la drogue. Fuir le monde ! Je ne comprends pas qu'on fuie le monde et la fabuleuse saveur d'être au monde. En dehors de ma rencontre, dès seize ans, avec la pensée sartrienne, il y a eu ma découverte du Gide des Nourritures terrestres. Quand j'ai lu ce texte, qui maintenant me paraît aimable et gracieux sans plus, je me souviens très bien de ma joie. Je me revois, ébloui, dans ma chambre, là, près du jardin, sur ma rue d'Ermenont : "Nathanaël, je t'enseignerai la ferveur !" et tout d'un coup, je me suis dit : "Mais, c'est moi, c'est ça !".

J'ai gardé toujours cette ferveur de vivre. La seule chose qui m'ennuie, bien qu'il soit délicieux de glisser dans le sommeil, c'est de dormir. On a beau m'expliquer que le sommeil est régénérateur, indispensable à la vie, il retranche un tiers de la vie. Vivre est prodigieux, chaque minute d'absence à la conscience de vivre est un suicide.

Chaque jour, pratiquement – à moins d'un coup de téléphone malencontreux ou d'un ennui notoire – je me lève avec une espèce d'action de grâce spontanée : "Merci Seigneur de me donner encore ce jour !" Et puis se glisse, comme un serpent, l'idée qu'un jour il n'y en aura plus d'autre. Il n'y aura plus d'aurore, il n'y aura plus de journée nouvelle et ce sera la fin, et le jugement de Dieu.

J.-Y. Boulic, Ed. du Cerf, 1979.

 

11 mars 1993
Démocratie Moderne

Avec Jean Lecanuet : sur le chemin des séparations

Par François Bayrou

Nous l'aimions. Je l'aimais. Ces liens d'affection, quand nous les affirmions, étaient une surprise pour nos interlocuteurs. La caricature de Jean Lecanuet depuis les dents blanches de "Minute" jusqu'au cactus de Plantu, avait injustement pris le pas sur la richesse de sa véritable personnalité, sur la finesse de sa nature. Et cette injustice était pour nous une souffrance.

Tout à l'heure, la foule de ceux qui l'aimaient, réunie une dernière fois – les Rouennais, les militants du centre, les Européens, – marchera lentement, de la mairie à la cathédrale, le chemin des séparations.

Quel homme était-il ? Il était d'abord un homme pudique. De son enfance, de son éducation, de meurtrissures d'adolescence, il avait gardé l'immense méfiance de l'aveu, de la parole, lui qui la maîtrisait si bien. Au-dessous de cette réserve, les émotions bouillonnaient, contradictoires quelquefois, le goût de la vie, et le sens du tragique, le désir d'écrire et la crainte de n'y point parvenir avec la perfection à laquelle il aspirait. Et parfois, moments rares, soudain la confidence se libérait en lui. Minutes précieuses dont le souvenir enrichit une vie.

Il était ensuite un homme de la pensée exacte. L'agrégé de philosophie se rebellait en lui contre la banalité des concepts flous, contre toute formule vague. Rarement, parmi les politiques de cette fin de siècle, l'action aura été gouvernée par une telle architecture de la conviction : la personne humaine, les communautés où les hommes se rencontrent et s'organisent, le marché nécessaire et la volonté sociale, l'Europe et l'atlantisme, la réunion nécessaire de tous ceux qui se réclament du libéralisme social Jean Lecanuet, dans ces domaines où tant de gens errent, savait où il allait.

Il était l'homme de la fidélité dans l'engagement politique. Lui dont les adversaires avaient eu la cruauté, parce qu'il était du centre, de faire le symbole de l'opportunisme, n'a jamais changé, jamais varié, jamais abandonné ni un homme ni une idée, il ne s'est jamais écarté de la famille politique à laquelle il appartenait, même dans les jours noirs où c'était elle qui le maltraitait.

Il était enfin l'homme des intuitions justes et des analyses sans complaisance. Il ne prenait pas la politique à la légère. Il savait que les causes ont des conséquences et parmi les inconséquents, ce regard sans complaisance détonnait et dérangeait.

C'est pourquoi ayant rejoint, à vingt ans, Jean Lecanuet pour ce qu'il disait et croyait, je m'étais mis à l'aimer pour ce qu'il était, pour sa sensibilité, pour ses enthousiasmes, et même pour la tristesse qui parfois voilait son regard et sans laquelle les hommes n'ont pas vraiment d'épaisseur. C'est pourquoi, aujourd'hui que la mort humaine relève l'obstacle de nos pudeurs, je trouve juste de dire que Jean Lecanuet était le contraire de ce que beaucoup croyaient, qu'il va manquer à la France, et que nous, qui l'aimions, continuerons de puiser à sa présence vivante.

NDLR : L'enterrement de Jean Lecanuet s'est déroulé le jeudi 25 février 1993.