Extraits de l'interview de M. Roland Dumas, ministre des affaires étrangères, à RTL le 10 janvier 1993, sur la situation en Yougoslavie, le plan de paix, et l'éventualité d'une intervention militaire pour faire respecter les décisions du Conseil de sécurité.

Prononcé le

Intervenant(s) : 

Média : RTL

Texte intégral

Question : (Ex-Yougoslavie)

Le ministre : Rien ne serait plus dramatique qu'une rupture des pourparlers. Il faut que les négociations se poursuivent. Ce serait un grave échec qu'une séparation des différentes parties à cette conférence. De même que le départ des casques bleus serait une catastrophe. S'il existe une chance pour la paix en Yougoslavie, il faut que les négociations se poursuivent, il faut que les casques bleus restent sur place, quelles que soient les difficultés et quels que soient les risques.

Question : (La mission des "casques bleus" en Bosnie)

Le ministre : Abattre quelqu'un qui est désarmé, tirer dans son dos une rafale de mitraillette alors qu'on est en discussions, c'est un lâche assassinat. Je regrette que l'auteur de ce crime n'ait pas pu être puni. Il est vraisemblable qu'il ne le sera pas. (…) Faut-il modifier la mission des casques bleus ? Je pense qu'il faut, compte tenu de la situation, envisager de donner aux casques bleus les moyens de la réplique. Il faut que les règles de la légitime défense puissent jouer. Ils ont été investis d'une mission d'accompagnement d'actions humanitaires. Ils ne sont pas dans le cadre d'une mission de maintien ou de rétablissement de la paix. Donc, on a tort d'incriminer les casques bleus. (…) Il faut sans doute revoir la mission qui leur a été donnée, de façon qu'ils puissent accomplir cette mission en limitant les risques et en punissant les actes du genre de celui qui a été commis. (…)

Question : (Le rôle de l'ONU dans les conflits)

Le ministre : Vous avez des casques bleus qui arrivent à assurer bon an mal an le maintien de la paix. À Chypre. (…) En Somalie, des progrès ont été réalisés, puisque les quatorze factions ont accepté de se réunir et se sont mises d'accord pour qu'une conférence nationale de réconciliation ait lieu. C'est le résultat du travail de l'ONU. Mais la situation yougoslave est particulièrement compliquée, et particulièrement difficile. Il faut que l'action de l'ONU, c'est-à-dire l'action diplomatique, l'action du maintien de la paix, s'accompagne d'autres initiatives notamment d'initiatives de coercition et d'actions militaires. C'est ce que l'on envisage de faire.

Question : (La participation de la France aux forces de l'ONU).

Le ministre : La France a actuellement le plus gros contingent dans le monde. C'est elle qui fait le plus gros effort en faveur de la paix. (…).

Question : Y a-t-il eu une erreur militaire à Sarajevo ?

Le ministre : C'est aux militaires de le dire. Mais pouvaient-ils agir autrement dans le cadre de leur mission, compte tenu des instructions qu'ils avaient reçues, qui étaient des instructions du maintien de la paix et qui n'impliquaient pas de réactions par les armes ? (…) Les officiers qui commandaient les forces de l'ONU ont obéi aux instructions qu'ils avaient reçues, instructions qui étaient conformes - on peut le regretter et, pour ma part, je le regrette à la mission qui leur avait été donnée.

Question : (Ex-Yougoslavie: la position de la France)

Le ministre : La position de la France est celle-ci.

D'abord, tout faire pour que les négociations se poursuivent dans le cadre de la conférence de Genève, éviter le départ des casques bleus.

Deuxièmement, faire que les décisions qui ont été prises par le Conseil de sécurité soient exécutées. Je veux dire par là que la résolution concernant la libération des camps devrait être réalisée dans les jours qui viennent. Et je suggérerai – je m'en suis déjà entretenu avec M. Kouchner – que, le travail diplomatique ayant été achevé, on prévoie désormais que cette libération devienne effective par la force, puisque nous disposons maintenant des arguments de droit pour intervenir, que des constats ont été faits sur l'existence de ces camps, sur les exactions qui s'y commettent, sur les viols qui ont été perpétrés, que les missions qui ont été confiées à un certain nombre de personnalités, notamment à Mme Simone Veil, ont établi la réalité de ces actes, de ces crimes. La situation juridique et diplomatique est claire. Rien ne s'oppose plus désormais à ce que des convois accompagnés de forces de protection se rendent dans ces camps et les libèrent. Et j'ai demandé aujourd'hui moi-même à M. Kouchner de bien vouloir prévoir, au besoin pour nous-mêmes et par nous-mêmes, que des convois de cette sorte soient organisés et que des personnes qui sont actuellement maintenues contre leur gré dans ces camps de détention soient rendues à la liberté. (…) Dans les jours qui vinrent, la résolution permettant d'intercepter les avions qui commettraient des infractions à l'interdiction de survol devra être traitée comme il convient. Si besoin est, ces avions devront être abattus. Nos avions devront disposer d'un droit de suite ou de prévention dans l'hypothèse où ils constateraient que des dispositifs les empêchent d'exécuter leur mission, c'est-à-dire dans l'hypothèse où des batteries, des radars gêneraient leur intervention. Je vous signale à ce propos que, non seulement nous avons à terre des soldats parmi les casques bleus, mais que nos aviateurs participeront à ces opérations, que la décision a été prise par le Chef de l'État au cours des réunions qui se tiennent chaque semaine à ce sujet.

Troisièmement, une demande a été formulée par la France en vue de la constitution rapide d'un tribunal international répressif pour juger des crimes de guerre et des crimes contre l'humanité. (…) À cet égard, je désignerai dans le courant de la semaine une commission de juristes et de spécialistes pour ce qui est de la France, afin que ses membres réfléchissent à la mise en place de ce tribunal répressif.

Question : La France pourrait participer à la libération des camps sans une nouvelle résolution des Nations unies ?

Le ministre : À mon avis, elle a les moyens juridiques et diplomatiques aujourd'hui de prendre des dispositions pour exécuter ces résolutions. (…).

Question : Faut-il lever l'embargo sur les armes ?

Le ministre : Le Président Izetbegovic a raison quand il pose comme préalable que tout l'armement lourd dont dispose l'une des parties, à savoir la partie serbe, soit concentré sous le contrôle de l'ONU en un point.

Si la conférence traine en longueur et si aucune perspective sérieuse de paix n'apparait, il faudra bien envisager que ceux qui sont agressés et qui n'ont pas les moyens de leur défense puissent les recevoir.

Enfin, le Président de la Bosnie a raison de poser comme condition préalable à l'acceptation du plan de paix que le caractère unitaire de l'État bosniaque ne soit pas remis en question.

Question : Vous ne craignez plus pour la sécurité des casques bleus ?

Le ministre : Si ! L'événement de ces jours derniers prouve que tous ceux qui sont sur place sont exposés. Et je crains que les casques bleus. C'est pourquoi je trouve quelquefois assez léger que l'on dispose, comme je le vois faire, de la vie de nos soldats sur place. (…).

Question : Les Serbes reçoivent-ils une aide des pays extérieurs ?

Le ministre : Je le suppose. J'irai même jusqu'à dire que je le sais. Mais ne vous trompez pas : les milices serbes de Bosnie disposent d'un armement lourd conséquent. Actuellement, les milices serbes disposent de 200 à 250 véhicules blindés lourds et d'environ 5 à 600 canons de gros calibre. Ce n'est pas négligeable dans un conflit comme celui-ci.

Question : (Libération des camps et intervention militaire)

Le ministre : La situation devient insupportable, insoutenable à la fin de notre siècle, compte tenu de ce que vous avons vécu. Le dossier aujourd'hui, sur le plan diplomatique, permet une action. Et j'ai demandé au ministre dont c'est le travail de bien vouloir étudier dans un délai très court, avec moi la possibilité de faire qu'on libère ces camps, que quelqu'un s'empare de la décision rendue et l'exécute. Quant au reste, c'est-à-dire les mesures de survol, les bombardements ou toutes autres mesures de contrainte militaire, il appartient bien évidemment au Conseil de sécurité d'en décider et à nos partenaires de dire s'ils veulent y participer. (…) Je pense que le Conseil de sécurité va reprendre ses travaux dès lundi. Dans la semaine, nous devrions avoir une décision concernant le survol de la Bosnie.

Question : (Le plan de découpage de la Bosnie)

Le ministre : Ce n'est pas un mauvais plan compte tenu de l'imbrication des situations et de la complexité du problème. C'est une idée qui était déjà dans l'air depuis longtemps. Mais les deux co-présidents, M. Cyrus Vance et Lord Owen, ont travaillé à partir de cette idée consistant à mettre en place des provinces. J'ai du reste observé que cette division de la Bosnie en différentes provinces avait été acceptée par la plupart des parties à 80 %, y compris par la partie bosniaque. Des discussions ont encore lieu pour savoir ce qu'il conviendrait de faire pour la province qui est voisine de la province de Sarajevo. Les pourparlers sérieux qui ont lieu permettent d'espérer qu'une transaction pourra être trouvée. Mais le vrai problème est dans la rédaction du projet de paix et dans l'article 2. Car l'article 2 prévoit que ces provinces ne pourront pas passer d'accord avec les puissances étrangères. Cela, les Serbes n'en veulent pas. Les Croates sont d'ailleurs très réservés à ce sujet. Pourquoi ? Parce qu'ils ont dans l'esprit qu'un jour ou l'autre, en vertu du principe de l'autodétermination des peuples, ils pourraient être à même de prendre des dispositions qui les feraient sortir de l'État bosniaque. Au contraire, le président de la Bosnie, qui a en charge l'ensemble du territoire bosniaque, tient à cet article 2. C'est pourquoi il a mis en demeure les Serbes de dire si, oui ou non, ils respecteraient l'unité de l'État. C'est la vraie question, plus que la division en provinces.

Question : La pression de l'opinion ou des partis politiques gêne-t-elle les négociations ?

Le ministre : Ce n'est pas une gêne à proprement parler, parce que c'est le Gouvernement qui dirige les affaires de la France. Et, sur un sujet aussi délicat que la Yougoslavie, vous pouvez bien penser que le Chef de l'État dit son mot à chaque occasion. Vous n'entendrez pas de divergences importantes entre le Président de la République, le Gouvernement ou les ministres. Que des points de vues différents s'expriment, à droite comme à gauche, dans les différents partis, cela me parait tout à fait normal et dénote la complexité du problème. Mais j'observe que les grands responsables des partis politiques français, à droite comme à gauche, soutiennent l'action du Gouvernement et se montrent très prudents sur cette affaire de la Yougoslavie, notamment quant à l'intervention militaire.

Question : M. Fabius n'a-t-il pas pris quelque distance ?

Le ministre : Fabius s'est exprimé notamment sur la libération des camps et sur les viols tout à fait normalement, et je partage son point de vue je crois l'avoir montré.

Question : Michel Rocard regrette que l'on ait trop tardé à désigner l'agresseur, la Serbie, et qu'à force d'envisager d'intervenir sans le faire, on ait encouragé les Serbes.

Le ministre : M. Rocard devrait rafraîchir ses lectures car nous avons très tôt dénoncé la Serbie. Mais, vous savez, dans une affaire comme celle-ci, les torts sont partagés. Sans doute la plus grande part de ces torts incombe-t-elle à la Serbie et aux Serbes de Bosnie qui ont un comportement inadmissible, mais l'histoire établira que du côté des Croates, et sans doute aussi des Bosniaques, par des forces qui échappent souvent au pouvoir central, des exactions du même ordre ont été commises, peut-être d'une moindre ampleur. Mais les haines sont ancestrales dans ce pays, et il est difficile de les contenir aujourd'hui. (…)

Question : Ne peut-on pas faire plus pour aider les oppositions serbes et bosniaques qui militent pour la paix et pour la démocratie ?

Le ministre : Le Président de la République a été le premier à dire (…) qu'avant d'envisager les conséquences de l'éclatement de la Yougoslavie et la reconnaissance des différentes Républiques, faudrait procéder à deux ajustements. Le premier était de définir des frontières qui jusqu'à présent n'étaient que des frontières administratives (…). Le deuxième était, préalablement à toute reconnaissance, de définir les droits des minorités. Nous n'avons pas été suivis, sans doute n'avons-nous pas été assez persuasifs, ou alors la force des événements a été telle que le bon sens n'a pas suffi. (…) Mais ne reprochez pas à la France, qui a été la première à le dire et à le faire, d'être responsable de cette situation. (…)

Question : (La situation au Kosovo)

Le ministre : C'est nous-mêmes qui avons pris de nouvelles initiatives. (…) D'abord une précision au Kosovo, nous sommes en Serbie, c'est-à-dire dans un État souverain. Nous ne pouvons donc procéder qu'en respectant les règles internationales. Au demeurant, il n'y a pas aujourd'hui d'embrasement au Kosovo, mais tout laisse penser que ce risque existe. Nous avons donc demandé à la Communauté économique européenne et à la CSCE d'envoyer des observateurs en grand nombre au Kosovo de façon à prévenir. (…)

Question : (L'intervention des Nations Unies en Somalie)

Le ministre : Il fallait dans un premier temps mettre à la raison les ban- des organisées. C'est la première phase de l'intervention des Nations Unies qui se déroule actuellement. (…) Lorsque ces bandes auront été mises hors d'état de nuire, chassées du territoire ou exterminées, interviendra une deuxième phase, de pacification. Cette phase risque d'être plus longue. (…) En même temps que l'on maintiendra la paix, il faudra prévoir l'entente entre les fractions, la tenue d'une conférence nationale, la création d'un nouveau régime, l'institution d'un Gouvernement.

(…) Aujourd'hui, nous assistons à la réalisation du premier objectif, c'est-à-dire que la pacification est à peu près réalisée. (…) Les Américains pensent d'ores et déjà à retirer leurs troupes. Le Secrétaire général des Nations Unies, avec lequel je me suis entretenu hier, envisage de demander aux Européens, plus aux États-Unis d'Amérique, essentiellement aux Allemands et aux Français, peut-être avec des Italiens, de prendre le relais pour la deuxième phase, celle au cours de laquelle les Casques bleus seront chargés du maintien de la paix. (…)

Question : (Les relations entre la France et l'Algérie)

Le ministre : Je crois que ma visite a été utile. Plus que des malentendus, une ombre existait sur les relations entre la France et l'Algérie. (…) Cela tenait à deux choses. La première était le conflit du Golfe. (…) La deuxième cause tient aux événements intérieurs de l'Algérie. L'ancien Président de la République algérienne avait décidé de mettre en route un processus démocratique avec le multipartisme et de provoquer des élections. Elles ont été brutalement interrompues. (…) Nous avons été pris à la gorge à la fois par l'événement et par ses conséquences. Les Algériens (…) n'ont pas toujours accepté les remarques qui étaient faites du côté français. Il en est résulté un certain malentendu ou plutôt un certain malaise. J'ai eu l'occasion de dire au cours de mon voyage à Alger, qui a duré deux jours, que la France, pendant cette phase difficile, se tiendrait aux cotés de l'Algérie et des Algériens, et que cela se traduirait par un appui économique, financier (…). Je pense que l'effort qui sera fait sur le plan financier notamment, quant au traitement de la dette algérienne ou à l'aide qui doit lui être apportée pour son développement, sera conséquent. À la fois sur le plan des relations politiques et bilatérales, de l'appui que nous donnons à l'Algérie sur la scène internationale, les choses sont redevenues normales. (…)

Question : (L'expulsion des Palestiniens)

Le ministre : Nous avons voté la première résolution demandant à Israël de revenir sur sa décision d'expulsion (…). Si une nouvelle résolution devait voir le jour, elle serait dans le droit fil de la première.

(…) La pilule est dure à avaler pour les Palestiniens et pour certains pays arabes, mais tout le monde tient au processus de paix. (…) Il devrait normalement reprendre son cours en février à Washington. (…)

Dans des conflits de cet ordre, quand on a réussi contre vents et marées à mettre en place un processus ou une conférence qui a pour objet de rétablir la paix, de trouver des solutions politiques au conflit, quelles que soient les vicissitudes, quel- le que soit l'émotion tout à fait légitime que l'on éprouve devant des événements comme celui des Palestiniens ou celui de la mort du Vice-Premier ministre bosniaque, il faut quand même poursuivre le processus bon gré malgré. (…)

Question : (La vente de Mirage à Taiwan)

Le ministre : Il s'agit d'une décision de caractère commercial qui a été confirmée par le Premier ministre. La France n'admettait pas d'être "différenciée" par rapport à d'autres pays qui fournissent de l'armement à Taiwan – je pense aux États-Unis d'Amérique. (…) Le Gouvernement a pris un certain nombre de dispositions qui ne devraient pas compromettre les bonnes relations avec la Chine de Pékin. La France n'a qu'une politique à l'égard de la Chine, et de la seule Chine, celle de Pékin. (…)