Interview de M. Bernard Kouchner, ministre de la santé et de l'action humanitaire, à Europe 1, Antenne 2 le 6 août 1992, sur l'aide française à la Somalie.

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Média : Antenne 2 - Europe 1 - TF1

Texte intégral

Antenne 2 : 6 août 1992

Bernard Kouchner : Il faut absolument envoyer des médecins, du matériel. Ils n'ont pas de draps pour être enterrés, ils n'ont pas de nourriture pour survivre, ils n'ont pas de médicaments pour être traités, et pourtant il y a des entreprises et des associations formidables qui travaillent ici au péril de leur vie. Mais ils ont été complètement isolés pendant longtemps, et il faut les aider ou alors il ne faut plus se regarder en face, ce n'est pas la peine d'être si riche et de partir en vacances. Que voulez-vous que je vous dise ? Les gens sont en vacances en France, et il y a les jeux olympiques, voilà ce que je vous dis, mais c'est un drôle de monde.


Europe 1  : 6 août 1992

Bernard Kouchner : Quelles impressions voulez-vous que je ramène de Somalie, sinon le désespoir et l'horreur. Vous savez ce qui se passe en Somalie, tout le monde le sait. Un enfant sur quatre est déjà mort. Les femmes traînent leurs enfants sur leur dos, sur des kilomètres, plusieurs centaines parfois pour chercher de la nourriture. Et en arrivant dans les centres de distribution de nourriture, qu'ont bâti la Croix Rouge Internationale ou les organisations, les rares qui sont là et qui sont héroïques, souvent leurs enfants meurent parce qu'ils n'ont plus la force de manger. Est-ce que vous imaginez ce que c'est pour une femme, d'avoir un ou deux enfants, ses propres enfants qui meurent dans ses bras. Quelles impressions voulez-vous que je ramène, sinon une impression de lassitude devant l'égoïsme du monde riche. Quand je dis riche, je connais les difficultés du monde riche, je sais la nécessité de l'Europe, je sais les préoccupations des Français. Mais quand, même 350 millions d'Européens, 6 millions de Somaliens, on peut les empêcher de mourir. Et ça n'empêchera pas d'essayer aussi de faire la paie et régner les droits de l'homme dans l'ex-Yougoslavie. Il faut faire les deux, il faut absolument empêcher de mourir les enfants de Somalie.


TF1  : 6 août 1992

Bernard Kouchner : Certains vont être sauvés parce qu'ils peuvent manger, d'autres – la moitié – vont mourir, car ils n'ont même plus la force de manger. Il faudrait les hospitaliser, leur faire des perfusions et un traitement particulier. Et il n'y a pas d'hospitalisation possible, pas de lits, pas de draps. Il y a de formidables ONG de l'ONU qui ont les mains vides. Il faut continuer et savoir si on veut tous les laisser mourir et alors l'Occident regardera les JO, prendra ces enfants une fois par an en pitié à la télé et le reste du temps, on ne se regardera plus dans la glace.


TF1 : 6 août 1992

J.-M. Leulliot : Vous êtes venu nous dire qu'il faut agir vite.

Bernard Kouchner : On croit que c'est un mauvais rêve. En revenant ici, en voyant les images de vos reportages, on ne sait plus où on est. Ces enfants qui essaient de téter le sein sec de leur mère… Il faut aider. Nous ne sommes pas en charge, nous ne sommes pas, la France, les brancardiers du monde, mais nous avons fait beaucoup. Il faut faire plus. Il faut que l'Europe fasse plus. Parce qu'on peut faire, c'est notre responsabilité. On a besoin de l'Europe, on le sent là-bas. La France donne, et donnera plus, nous allons faire un bateau de la France avec les régions et une journée pour la Somalie avec la Poste, j'ai déjà demandé aux hôpitaux de faire un effort tel que tous les médicaments pour la Somalie puissent être assumés par nous pendant un temps. Mais on sent qu'on a besoin de plus, c'est l'Europe. Songez, si les 350 millions d'habitants de l'Europe donnaient de quoi acheter 10 ou 15 kilos de riz, ce pays serait largement sauvé. Il faut le faire, malgré le reste des préoccupations. Je sais que c'est l'été, que c'est incongru. Mais, quand même, songez si en France des enfants mouraient dans les bras de leur mère, si on ne pouvait rien faire d'autre que de laisser à terre et de se détourner. On ne pourrait plus se regarder en face. Il faut se regarder en face. Et on a besoin de la France et de l'Europe. Nous ferons des choses, mais avec le soutien des Français, avec une démarche de générosité. Là-bas, on peut travailler. La preuve, nous avons ouvert l'aéroport international de Mogadiscio et il y a de formidables ONG, CARE, MSF, l'AICF, demain, Hôpital sans Frontières, la Croix Rouge internationale, l'Unicef, ils travaillent. Mais le problème dépasse les organisations. Mais il ne dépasse pas ce qu'on peut faire. Il faut les aider, envoyer plus de volontaire et la sécurité ne reviendra que s'il y a plus de nourriture, il faut doubler le volume d'aide. J'ai écrit à mes collègues européens pour leur demander de doubler leur effort et à Jacques Delors, que je rencontrerai bientôt, pour lui demander de doubler l'effort de l'Europe.

J.-M. Leulliot : On ne peut pas prendre dans les stocks de la Communauté ?

Bernard Kouchner : Les stocks, il y en a moins maintenant. Je suis sûr qu'ils nous répondront comme les régions répondent, comme les villes répondent, comme ce bateau de la France que nous allons remplir partira. Mais il faut se rendre compte que ce n'est pas, parce qu'il n'y a pas d'images, merci encore pour celles que vous nous donnez, sans indignation, on ne fait rien, mais sans images, ils meurent quand même. Alors, attention ! Après le week-end, on ne pensera peut-être plus à la Somalie. Je voudrais que les Français y pensent encore au moins jusqu'à la journée que l'on organisera. Et merci pour les ONG, pour les volontaires, dont les Français ont été les premiers, et nous avons été aussi le premier bateau national, et le premier avion du pont aérien. Il y a aussi les organisations internationales, Boutros-Ghali, je le salue pour avoir été aussi persévérant, et la résolution qui a été votée sur la Somalie est très ferme, avec accompagnement de Casques bleus pour les délivrances humanitaires.

J.-M. Leulliot : L'Europe envoie des vivres. Mais vous ne pouvez pas les livrer.

Bernard Kouchner : Il faut comprendre que les gens qui pillent, et d'abord, il y a la guerre, la responsabilité de ces hommes qui sont en quête de pouvoir, de cette formidable déchirure du pays, mais les gens qui pillent, ce sont les gens qui ont faim. Si on veut rétablir la sécurité, il faut, en même temps, donner plus de nourriture. Parce que rétablir le commerce, vendre un peu cette nourriture, rétablir la vie en quelque sorte, on a trop tardé pour le faire. L'envoyé spécial de Boutros-Ghali, mon ami, le disait : si on intervenait avant les guerres, ce serait mieux qu'intervenir pendant ou après. Mais ce n'est pour demain. La priorité, c'est d'abord d'empêcher les gens de mourir. Et en les empêchant de mourir de faim, on rétablira la paix. Mais si on veut la rétablir avant, on n'y parviendra pas. Il faut doubler l'aide. La France le fait beaucoup et j'en suis fier. Ainsi que l'Europe. Les Français doivent envoyer leurs dons, s'il vous plaît, jusqu'à l'envoi de ces bateaux. Cet argent sera réparti entre nos organisations non gouvernementales, entre ces gens qui sont le sel de la terre et se trouvent bien isolés là-bas, loin de chez nous.