Texte intégral
TF1 : 17 juin 1993
J. Offredo : Vous avez fait hier une communication au conseil des ministres. Vous avez tenu à parler de l'exclusion dans l'enseignement supérieur et notamment de ces étudiants, qui, au bout de deux ans sont obligés d'arrêter.
François Fillon : C'est un drame dans notre système universitaire : 60 % des étudiants qui rentrent en premier cycle en sortent sans diplôme. C'est un drame qui est dû à une mauvaise orientation et à une rigidité excessive de notre système universitaire. Je vais donc essayer de m'employer à l'assouplir, à rendre les établissements plus libres de s'organiser comme ils l'entendent, à leur permettre de s'adapter à leur environnement, de passer des contrats avec des collectivités locales, avec des CCI, avec des branches professionnelles, pour diversifier les formations, les filières, pour que chaque jeune qui va passer son baccalauréat ait la possibilité de suivre les études supérieures qui lui conviennent.
J. Offredo : N'est-ce pas une interrogation à votre collègue de l'éducation nationale pour lui demander d'envoyer moins de bacheliers dans l'enseignement supérieur ?
François Fillon : Non ! Mais il s'agit d'envoyer des bacheliers mieux formés. Nous travaillons de manière très étroite pour un meilleur équilibre des différentes filières de formation secondaire et pour qu'on puisse trouver pour chaque bacheliers la filière qui lui convient dans l'enseignement supérieur.
J. Offredo : Que pensez-vous des universités privées ?
François Fillon : L'université qui est en train de se créer dans les Hauts-de-Seine est une expérience intéressante. Elle restera très marginale car elle va coûter très cher. Seule une région aussi riche que la région parisienne peut s'en payer une. Il y a des universités privées dans tous les pays du monde, niais ce ne sera pas demain notre modèle.
J. Offredo : Dans le domaine de la recherche, vous souhaitez pousser plus étroitement encore l'association entre la recherche et l'enseignement supérieur ?
François Fillon : Là aussi, nous sommes un des seuls pays au monde où le fossé s'est progressivement creusé entre l'université et la recherche qui ne donne pas assez à l'enseignement supérieur. Dans les années à venir, nous aurons à faire face à un afflux d'étudiants considérable. Il faut que les chercheurs, notamment les plus anciens, qui ont le plus de savoir, participent à l'enseignement d'une manière souple et incitative. Il faut aussi que les grands laboratoires et organismes de recherche publique soient le plus possible localisés dans les universités pour que les étudiants puissent profiter de ces capacités.
J. Offredo : Avec vous, c'est le retour des mandarins ?
François Fillon : C'est un faux procès. Il s'agit de soutenir l'excellence. Mon souci est de faire en sorte que les nominations de professeur soient plus claires et que la politique n'y ait plus du tout à faire.
France Inter : 17 janvier 1993
A. Ardisson : Suivez-vous P. Séguin dans sa diatribe contre le libre-échangisme à tout va ?
F. Fillon : P. Séguin a défendu des idées que nous sommes nombreux à partager. Elles ne sont pas éloignées des préoccupations du Gouvernement. Dans le plan pour l'emploi, il y a un aspect urgence et la préparation de l'avenir. Il sera présenté en septembre. Je suis convaincu que dans la loi quinquennale défendue par M. Giraud il y aura beaucoup d'idées qui ont été défendues hier par P. Séguin.
J. Offredo : Votre amitié pour P. Séguin n'est pas incompatible avec la solidarité gouvernementale ?
François Fillon : Aucunement. P. Séguin fait partie de la majorité.
A. Ardisson : Êtes-vous à l'aise à votre poste ?
François Fillon : C'est un ministère passionnant. C'est un lieu de préparation de l'avenir extraordinaire. J'ai écouté et compris les préoccupations des uns et des autres, notamment celles des étudiants pour proposer toute une série de mesures qui devraient permettre d'adapter le système.
A. Ardisson : Nous avez-vous concocté une réforme ?
François Fillon : Il n'y aura pas de réforme Fillon, mais il y aura des adaptations.
A. Ardisson : Qu'allez-vous faire pour empêcher la filière C du bac de jouer les barrières sélectives ?
François Fillon : Avec F. Bayrou, nous avons entrepris de rééquilibrer les filières et de donner leurs chances à ceux qui choisissent les filières littéraires. Le premier exemple d'adaptation, ce sont les études médicales. Nous sommes en train de réformer le programme du concours et de la scolarité de la première année pour donner à des bacheliers littéraires toutes leurs chances dans ces études.
A. Ardisson : Mais certaines universités engagent sur dossier !
François Fillon : Nous commençons par les études médicales pour prouver qu'un bachelier brillant qui a fait des études littéraires est tout à fait capable de réussir dans un domaine plus technique.
A. Ardisson : Pouvez-vous empêcher ce type de pratique ?
François Fillon : Il ne faut pas l'empêcher de manière autoritaire. Il faut convaincre que c'est une mauvaise pratique et qu'on prive notre pays d'une culture humaniste.
A. Ardisson : Allez-vous poursuivre la réforme du premier cycle ?
François Fillon : Oui, mais cette politique n'est pas suffisante pour empêcher ces échecs. Il y a un problème d'orientation : l'université, telle qu'elle est bâtie, ne peut pas permettre la formation de 2,5 millions qui ne pourront pas tous devenir ingénieurs ou professeurs agrégés. Il faut diversifier les filières, inventer des filières plus professionnalisées, adapter ces filières au système et au bac, mettre en place un système de tutorat des étudiants en premier cycle pour limiter le taux d'échec. C'est la réforme qui avait été préparée par J. Lang qui a été améliorée au cours de débats difficiles. Cette réforme va être mise en œuvre en laissant aux universités la possibilité de l'adapter. Il n'y a pas une université, mais des universités différentes en fonction de la taille et de l'environnement socio-économique. Il faut que les universités puissent adapter cette réforme.
J A. Ardisson : Et les IUFM ?
François Fillon : Le sujet est plus difficile. J'ai demandé un rapport. Avec F. Bayrou, je proposerai une réorganisation très profonde des IUFM pour leur donner un caractère plus universitaire et redonner à la connaissance plus d'importance.
A. Ardisson : Pas de réforme Fillon, mais vous changez tout !
François Fillon : Il y aura des adaptations des évolutions, mais pas de réforme de structure.
A. Ardisson : Votre projet de régionalisation des universités n'est pas celui de C. Millon.
François Fillon : Ce n'est ni le projet de C. Millon ni la régionalisation des formations universitaires, sujet auquel je suis très opposé. C'est la possibilité donnée aux universités, si elles le souhaitent et sous contrôle du ministère de l'enseignement supérieur et de la recherche, de pratiquer des expérimentations, de lancer de nouvelles formules de formation, d'adapter leur organisation, de manière à tester de nouvelles formules et de permettre à notre système d'évoluer, non brutalement à travers une réforme de structure, mais par la voie de l'expérimentation.
A. Ardisson : Aurez-vous suffisamment d'argent ?
François Fillon : Le budget de l'enseignement supérieur a subi une annulation de crédits de 0,4 %, quasiment rien. J'ai pu obtenir d'E. Balladur 400 millions de francs sur le prêt à valoir sur les produits de privatisation, ce qui représente une augmentation de mon budget de construction universitaire de 20 %.
Le Quotidien de Paris : 18 juin 1993
Le Quotidien : Pour la rentrée 1994, l'État pourra-t-il tenir ses engagements en matière d'investissements ?
François Fillon : Rappelons quelques chiffres. La situation économique de notre pays a rendu nécessaires différentes mesures de rigueur. Les annulations prononcées sont toutefois restées très limitées pour l'enseignement supérieur : elles représentent 0,4 % du budget 1993 et épargnent aussi bien le plan social étudiant que le plan université 200. Mieux, pour ce dernier, j'ai obtenu un abondement de 400 MF sur l'emprunt d'État et ces nouveaux crédits seront entièrement consacrés aux constructions universitaires. Je vous donne tous ces chiffres pour bien montrer que l'enseignement supérieur et la recherche constituent une véritable priorité pour le gouvernement Balladur. L'État tiendra donc bien ses engagements dans ce domaine essentiel pour l'avenir de la France.
Le Quotidien : Quelles sont vos priorités quant aux structures, au fonctionnement des universités, aux conditions de vie des étudiants ?
François Fillon : Vous touchez là au cœur du – ou mieux – des problèmes que pose notre enseignement supérieur. Je crois que les universités françaises, si différentes par leur taille comme par leurs spécialités, devront de plus en plus être maîtresses de leur destin. Il faut tout faire pour accélérer la responsabilisation des établissements, en particulier pour ce qui concerne la gestion des personnels ou le régime financier.
La vie des étudiants est complètement indispensable de toute politique d'enseignement supérieur efficace. Les étudiants sont mes interlocuteurs. Tout doit être réalisé pour que l'université soit un établissement ouvert, accueillant. L'effort de l'État pour les bourses d'enseignement supérieur doit continuer à croître en nombre et en montant. Il faut aussi diversifier le système d'aides aux étudiants ; Mais tous les problèmes sont liés, que ce soit la structure des universités ou la vie estudiantine. Prenons un exemple pour bien montrer comment déconcentration peut et doit rimer avec simplification. Progressivement, l'ensemble des aides concernant les étudiants seront transférées aux CROUS, ce qui permettra une gestion plus proche des besoins réels.
Le Quotidien : Quel bilan faites-vous des nouvelles universités ? Vous semblent-elles des modèles pour l'avenir ?
François Fillon : Il est clair que les universités nouvelles ont permis de promouvoir des expériences particulièrement intéressantes d'organisation différente des établissements. Ces formules d'expérimentation sont la condition nécessaire d'une véritable diversification des formations, mieux à même de répondre aux spécificités des différents marchés de l'emploi régionaux.
Les universités nouvelles représentent aussi de véritables chantiers pour proposer des formules souples de contrat entre l'État et les établissements. Pour les universités, le contrat sera désormais constitué d'un document unique qui réunira aussi bien l'angle de la formation que les dispositifs de recherche.
Le Quotidien : Que répondez-vous aux craintes qui ne vont pas manquer de surgir face à la nouvelle proposition de loi déposée à l'Assemblée nationale ? Notamment, autonomie des universités : l'université aux mains des élus et des chefs d'entreprise.
François Fillon : Plus que l'autonomie, je défends une plus grande responsabilisation des établissements pour bien montrer que l'État doit rester le véritable garant d'un service public national. La responsabilisation que je prône sera entendue largement, mais elle ne signifie pas l'absence d'une tutelle. Le devoir du ministre est de définir les principales orientations de notre système d'enseignement supérieur. Cette règle sera appliquée pour toutes les nouvelles situations qui se dégageront des expériences en cours. Ainsi, les expérimentations ne seront autorisées que si elles sont conformes au caractère national des diplômes.
Le Quotidien : Un jeune sur deux à l'université connaît l'échec et n'obtient pas le DEUG. Que comptez-vous faire face à ce problème ?
François Fillon : La rénovation du premier cycle est une vraie priorité de mon action. Il faut repenser le problème aussi bien en amont qu'en aval. En amont, il s'agit de donner à tous les bacheliers les mêmes chances d'accès à l'enseignement supérieur. Avec François Bayrou, nous étudions toutes les mesures susceptibles de permettre aux bacheliers littéraires de suivre, s'ils le souhaitent, des études médicales ou commerciales.
En avant, il faut aider l'étudiant à préparer son insertion professionnelle. L'émergence récente de nouvelles filières professionnalises dans l'université apparaît tout à fait positive. Les étudiants souhaitent des formations plus professionnelles, plus proches du marché du travail. Il faut adapter l'enseignement supérieur aussi bien aux capacités et aux projets des étudiants qu'aux réalités du marché du travail. Ainsi, nous combattrons l'échec. Ainsi, nous construirons l'enseignement supérieur dont la France aura besoin dans l'avenir.
Le Figaro : 5 juillet 1993
Le Figaro : Quelles conclusions du rapport Kaspi retenez-vous ?
François Fillon : Le lancement des IUFM a été marqué par une extraordinaire précipitation qui s'est traduite par une profusion de textes entassés au fil d'une mise en place sans véritable cohérence. Il me semblait donc tout à fait nécessaire de disposer d'un outil de réflexion adapté permettant de clarifier une telle situation.
Aussi, dès mon arrivée au ministère de l'enseignement supérieur et de la recherche, j'ai décidé, en accord avec François Bayrou, de mettre en place une commission sur les IUFM pour faire le point. Dirigée par le professeur Kaspi, cette commission, représentative des principaux acteurs intéressés au dossier IUFM, a analysé la situation des instituts. Les résultats qui s'en sont dégagés seront largement diffusés. Ils constituent un élément essentiel de l'action que je souhaite mener.
Le Figaro : La nouvelle majorité a renoncé à supprimer purement et simplement les IUFM. Pourquoi ?
François Fillon : C'est vrai. Dès mon arrivée, j'ai indiqué que je ne souhaitais pas supprimer de manière abrupte les IUFM, ce qui a d'ailleurs soulevé certaines protestations. Après deux jours d'exercice, j'étais accusé d'immobilisme. Il était pourtant normal que je m'informe : on admettra aussi que, quelques mois à peine avant la rentrée universitaire, je disposais d'une marge de manœuvre limitée. La disparition pure et simple des IUFM aurait pu avoir des conséquences fâcheuses pour l'organisation de la formation des enseignants recrutés cette année.
À cette réalité s'ajoute une donnée juridique incontournable : les IUFM ont une existence légale définie par l'article 17 de la loi d'orientation du 10 juillet 1989. Allait-on enclencher un processus législatif de grande ampleur pour supprimer et reconstruire sous un autre nom et selon d'autres modalités ce qui existait et fonctionnait tant bien que mal ? Je suis convaincu qu'une telle décision aurait entraîné un débat plus passionnel que rationnel. Il n'était pas nécessaire voir même possible de faire du passé table rase.
Le Figaro : Maintiendrez-vous les heures de formation commune aux instituteurs et aux professeurs ?
François Fillon : Le problème que vous soulevez est celui du corps unique. Que les futurs instituteurs et les futurs professeurs se côtoient dans un même établissement est loin de de me choquer ; mais comment penser que les métiers d'instituteur ou de professeur des collèges et lycées sont équivalents ? Vouloir imposer aux uns et aux autres un tronc commun pédagogique relève assurément d'un projet plus idéologique que véritablement pédagogique. Je le tiens pour inutile et trompeur.
Au demeurant, cette formation commune ne représentait que 10 % de l'ensemble de la formation, et la pratique montre que les étudiants « sèchent » ces enseignements. Ce constat est la meilleure des condamnations.
Le Figaro : Comment réduirez-vous l'influence de ceux qu'un syndicat d'enseignants a appelé les « pseudo-pédagogues », spécialistes des sciences de l'éducation ?
François Fillon : Pas d'anathèmes. Je ne reviendrai pas sur ces expériences malheureuses qui, de l'enseignement de la pâte à crêpe aux séances de relaxation collective, ont déjà été largement commentées. En même temps, il est indéniable qu'il faut donner à tous les jeunes qui deviendront les enseignants de demain la formation professionnelle la plus efficace. Sur ce sujet essentiel, il faut lancer une réflexion de fond pour mieux définir les bases rationnelles d'une pédagogie adaptée aux différents métiers d'enseignant.
Le Figaro : Pour quelles raisons voudriez-vous supprimer l'épreuve professionnelle ?
François Fillon : Le Capes a lieu en fin de première année quand les étudiants ont suivi de manière passive quelques dizaines d'heures de cours en collège ou en lycée. L'épreuve professionnelle se résume, dans le meilleur des cas, à une réflexion intelligente sur l'histoire de la discipline et, dans les pires circonstances, à un rabâchage de généralités pédagogiques inconsistantes.
En revanche, les stages en responsabilité de la seconde année contribuent concrètement à la maturité des jeunes enseignants. Pourquoi donc maintenir la formule de l'épreuve professionnelle ? C'est la question posée par M. Kaspi, et je partage son sentiment. Le problème doit être soulevé. À mon sens, la réflexion professionnelle devrait être repoussée à l'année suivante, précisément consacrée aux stages. Les stages seraient ainsi rassemblés en seconde année, pour permettre une meilleure efficacité.
Le Figaro : Finalement, que restera-t-il des actuels IUFM ?
François Fillon : Je n'avais pas commencé à réfléchir que, déjà, l'on m'accusait de vouloir réduire les IUFM à une espèce de coquille vide. Je veux agir avec pragmatisme. Le rapport Kaspi m'a conduit à privilégier une répartition claire : aux universités la préparation scientifique des concours, l'enseignement des disciplines, aux IUFM la formation professionnelle, en contact avec des enseignants ayant une riche expérience sur le terrain.