Texte intégral
Interview accordée par le ministre, au quotidien "Rude Pravo" (Prague, le 12 juillet 1993)
Q. : Dans quelle mesure la France est-elle prête à soutenir l'adhésion de la République tchèque à la Communauté européenne ?
R. : Nous sommes favorables à l'adhésion de la République tchèque à la Communauté. Nous l'avons dit. D'ailleurs, les Douze l'ont dit à Copenhague. Adhérer à la Communauté, c'est accepter beaucoup de réglementations. La Communauté, ce n'est pas simplement une zone de libre-échange. C'est aussi un marché organisé avec des réglementations dans le domaine de l'environnement, dans le domaine juridique, dans beaucoup de domaines à caractère économique. Donc cela se prépare. Cela ne se fait pas du jour au lendemain. Nous avons fixé des objectifs, défini des critères. Et nous allons nous employer à faire en sorte que cette adhésion puisse survenir le plus vite possible. Je voudrais ajouter un mot à propos du protectionnisme européen. Je récuse pour ma part l'idée selon laquelle la Communauté européenne est protectionniste. C'est l'espace économique industriel développé le plus ouvert, beaucoup plus ouvert que les États-Unis d'Amérique, beaucoup plus ouvert que le Japon, et beaucoup plus ouvert que les nouveaux pays industriels d'Asie-Pacifique. Et d'ailleurs, c'est vis-à-vis de l'Europe que les échanges des pays d'Europe centrale et orientale se développent à une très grande vitesse : 40 %, 35 % selon les années depuis 1990. Il faut aller de l'avant. C'est bien en tout cas dans cette direction que la France, qui n'a plus de politique commerciale à proprement parler puisqu'elle est intégrée dans la Communauté européenne, souhaite désormais aller.
Q. : À propos de la Bosnie, est-ce que la France est favorable à fortifier davantage l'autorité de l'ONU là-bas et à muscler son intervention ?
R. : S'il y a un pays qui a essayé de fortifier l'autorité des Nations unies et de muscler son intervention en ex-Yougoslavie, spécialement en Bosnie-Herzégovine, c'est la France. C'est nous qui avons pris l'initiative de faire voter la Résolution 836 sur les zones de sécurité. C'est nous qui, à Copenhague, avons proposé que les Douze s'engagent davantage, et la France en donne l'exemple en envoyant mille homme supplémentaires.
C'est la France encore qui, au G7 de Tokyo, a durci le communiqué final pour appeler tous les pays-membres de cette instance à mieux coopérer avec les Nations unies. Malheureusement, il faut être réaliste, tous ces appels ne sont pas entendus. Nous avons beau avoir, nous Français, six milles hommes sur le terrain, nous ne sommes pas suivis. Je le regrette, car il subsiste encore un espace pour la négociation et le règlement politique. D'ici quelques semaines, je crains qu'il ne soit trop tard.
Interview accordée par le ministre à la télévision tchèque (Prague, le 12 juillet 1993)
Q. : Est-ce que cette longue conversation avec le Premier ministre, M. Klaus, a rapproché les vues en ce qui concerne l'accès au marché communautaire ?
R. : Je n'ai pas trouvé cette conversation longue. Elle a été très utile, très approfondie et très franche. Nous avons exposé nos points de vue respectifs. J'ai expliqué que la Communauté européenne n'était pas une forteresse. C'était déjà un espace économique très ouvert, sans doute plus ouvert que les grands espaces industriels. Nous sommes prêts à aller de l'avant. Nous l'avons d'ailleurs dit à Copenhague. L'accélération a été donnée à l'accord d'association entre la Communauté et les pays d'Europe centrale, en particulier la République tchèque. Nous sommes prêts à aller plus loin. J'ai simplement fait remarquer que dans des pays comme la France nous avions aussi des difficultés conjoncturelles, provisoires, qui nous amenaient à prendre certaines précautions. Mais des conversations comme celle-ci nous permettront de progresser et de rapprocher nos points de vue.
Dans la vie il faut faire preuve d'optimisme. Tout ne va pas comme nous le souhaiterions. Il y a encore des progrès à réaliser. Il faut voir déjà tout le chemin parcouru. Vu de France, on a beaucoup d'admiration pour la réforme économique qui a été conduite ici et qui a déjà donné des résultats remarquables. Il faut bien sûr la consolider, et je crois que cela peut se faire dans des rapports aussi francs que possible comme ceux que nous avons eus. En tout cas, au-delà des chiffres, au-delà de l'économique, il y a un enjeu politique d'une telle importance, qui est simplement la victoire des idées de liberté, d'économie de marché, de démocratie sur ce que nous avons balayé, sur ce que vous avez balayé en Europe. Tout cela vaut la peine de prendre quelques risques.
Q. : Vos conversations ont-elles fait progresser les relations bilatérales ?
R. : Je le pense et je le veux ! Ces relations bilatérales sont bonnes. Nous avons fait beaucoup de progrès en deux ou trois ans dans le domaine commercial, dans le domaine de l'investissement. La France est le troisième pays investisseur en République tchèque. Nous avons fait aussi beaucoup de progrès dans le domaine culturel, scientifique et technique. Il faut continuer. Des rencontres comme celle-ci permettent d'abord de mieux nous comprendre. C'est la première fois que je rencontrais plusieurs interlocuteurs ici en République tchèque. Et j'espère que ces visites seront suivies à Paris. Nous avons d'ailleurs décidé de mettre en place un groupe d'experts qui nous permettra d'organiser périodiquement des rencontres.
Interview accordé par le ministre à la radio tchèque (Prague, le 12 juillet 1993)
Q. : Vous avez dit que l'Europe n'est pas seulement une zone de libre-échange. Est-ce que vous pouvez ajouter quelque chose à ce sujet ?
R. : On parle toujours du commerce, du protectionnisme, des relations économiques, de l'implantation des entreprises. Tout cela est extrêmement important, bien entendu, et la France a avec la République tchèque dans ce domaine beaucoup de choses à faire. Beaucoup de nos grandes entreprises sont déjà présentes sur le sol tchèque. Beaucoup de projets sont en cours. Et je serais tenté de dire effectivement que ce n'est pas l'essentiel. L'essentiel, c'est ce qui s'est passé il y a trois ou quatre ans, finalement, c'est-à-dire la victoire des idées de liberté, de démocratie, d'économie de marché, de libre entreprise sur le totalitarisme et le communisme. Sommes-nous capables quatre ans après de faire un bilan positif ? Beaucoup reste à faire en vérité. Nous devons répondre à l'attente de pays comme la République tchèque. Cette attente, elle est claire, c'est de rejoindre l'Europe de l'Ouest au sein de la Communauté européenne, et c'est de disposer d'un système de sécurité collective. Eh bien la France veut être à la pointe de ce dialogue et de ce combat, d'une certaine manière, de ce combat pacifique naturellement.
C'est ce qui s'est passé à Copenhague il y a quelques jours au Sommet européen lorsque nous avons poussé pour aller de l'avant. Et c'est également l'idée du Premier ministre, M. Balladur, lorsqu'il a lancé son projet de conférence sur la stabilité en Europe.
Q. : Lorsqu'on parle d'une volonté politique, on ne peut pas la dissocier d'une aide économique. Le ministre Zieleniec a parlé d'un bilan de commerce qui est quand même assez négatif pour la République tchèque.
R. : Je conçois qu'il faille toujours aller de l'avant et qu'il ne faille pas se satisfaire de ce qui a été acquis. Pourtant, beaucoup a déjà été acquis, et, comme je le rappelai moi-même, le commerce entre la République tchèque et la Communauté a progressé de 30 à 40 % par an depuis 1990. Il n'est certes pas équilibré, donc il faut continuer à l'améliorer. Et je crois que nous allons dans la bonne direction. La France fait tout ce qu'elle peut. Elle est le troisième investisseur commercial. Elle est tout à fait décidée à faire en sorte que l'Accord d'association signé entre la Communauté et la République tchèque soit mis en œuvre le plus vite possible. Mais il faut aussi comprendre nos propres problèmes. Nous avons en France aussi de grandes difficultés. Nous avons un taux de chômage de 12 %. Nous avons des secteurs encore en difficulté comme l'agriculture, le textile et l'acier. Il faut en tenir compte. Ce n'est pas l'intérêt de deux partenaires et de deux amis que de se causer du tort mutuellement. Il faut essayer de trouver des solutions qui permettent d'avancer d'un même pas et d'un commun accord.
Q. : Il est possible aussi pour la République tchèque de trouver des marchés ailleurs qu'en Europe. Est-ce que la France peut nous aider dans ce sens ?
R. : Certes, mais je constate que la quasi-totalité des progrès se font à l'heure actuelle avec l'Europe. Tout simplement parce que c'est l'Europe qui est la zone économique la plus ouverte du monde. Les États-Unis le sont beaucoup moins que nous. Ne parlons pas des nouveaux pays industriels de la zone Asie-Pacifique. Cela dit, nous nous attaquons aussi à ce problème. C'est l'une des significations de la grande négociation de l'Uruguay round. Il faut que les pays les plus protecteurs – ce ne sont pas les pays européens, je le répète – ouvrent leurs marchés à la concurrence internationale. Le protectionnisme, vous le savez, n'est pas toujours là où l'on croit qu'il est.
Conférence de presse conjointe du ministre et de son homologue tchèque (Prague, le 12 juillet 1993)
Mesdames et Messieurs, je voudrais d'abord me réjouir d'être le premier ministre français des affaires étrangères à rendre visite, ici à Prague, à la jeune République tchèque. Je voudrais remercier M. Zieleniec de m'avoir accordé, au cours de cette matinée, pratiquement trois heures d'entretien puisque nous avons, comme il l'a dit lui-même, continué à travailler pendant le déjeuner. Depuis trois ans, en France et ici en République tchèque, les cœurs ont battu à l'unisson. Nous avons vibré des mêmes espérances, nous avons vu l'espace européen bouleversé, bouleversé dans le sens que nous attendions depuis des décennies.
Nous avons les uns et les autres rêvé de voir disparaitre la division de l'Europe en deux. Eh bien, aujourd'hui ce rêve c'est notre responsabilité que d'essayer de le concrétiser petit à petit. C'était cela d'abord la signification de ce voyage qui se veut le symbole du rapprochement politique entre nos deux pays et de leur volonté commune de construire cette grande Europe dont nous avons les uns et les autres au fil des années tant parlé, tant rêvé.
Comment concrétiser cette ambition ? Tout d'abord en intensifiant nos relations bilatérales qui sont devenues tout à fait excellentes depuis deux ou trois ans. Nous en avons longuement parlé ce matin. Dans le domaine économique, vous le rappeliez Monsieur le ministre, nous sommes d'ores et déjà le troisième investisseur étranger en République tchèque et le quatrième partenaire commercial. Beaucoup de grandes entreprises françaises sont déjà implantées ici et beaucoup désirent s'y implanter. Nous avons abordé d'ailleurs quelques-uns des projets actuellement en cours d'examen.
Les relations bilatérales ce sont également les relations scientifiques, techniques, culturelles. Là aussi des progrès très importants ont été faits et l'Institut français de Prague par exemple a un rayonnement qui s'est affirmé au cours des années. Nous avons pu signer dans cet esprit ce matin un accord de coopération qui va nous permettre d'amplifier nos échanges dans le domaine de la jeunesse et des sports.
Et nous avons également convenu de donner plus de densité à nos relations sur le plan politique grâce à un mécanisme de consultations périodiques qui nous permettra d'échanger nos points de vue et de progresser dans la détermination de positions communes.
Au-delà des relations bilatérales, la France souhaite également aider la République tchèque à s'ancrer le plus vite possible dans la Communauté de l'Europe de l'ouest. C'est la raison pour laquelle nous avons soutenu très ardemment les projets de la Communauté qui se sont concrétisés à Copenhague. Je rappelle qu'à cette occasion les Douze ont très clairement affirmé leur objectif de voir les pays d'Europe centrale et orientale, la République tchèque en particulier, adhérer à la Communauté. Un système de coopération politique très ambitieux a été mis au point. Une accélération des concessions commerciales a été décidée ainsi qu'un renforcement de l'assistance financière et technique. Ceci va donc dans le bon sens et la France a pris très nettement et très ardemment position, je le répète, pour que la République tchèque, le plus vite possible, puisse nous rejoindre dans la Communauté.
Le débat sur le protectionnisme mérite bien sûr qu'on y attache quelque importance. Je voudrais malgré tout rappeler que la Communauté européenne est l'ensemble économique le plus ouvert au monde, que les relations commerciales de la République tchèque avec la Communauté européenne ont cru au cours des dernières années au rythme de 35 à 40 % par an et que certains grands ensembles économiques plus éloignés ne peuvent pas en dire autant. Nous sommes donc décidés à poursuivre sur cette voie dans le respect, bien entendu, des préoccupations des uns et des autres. J'ai ensuite, comme l'a dit tout à l'heure le ministre, évoqué également l'ancrage de la République tchèque non seulement dans la Communauté européenne mais dans ce que j'appellerais la zone de stabilité que doit constituer l'Europe et à ce propos j'ai dû répondre aux questions relatives à la conférence sur la stabilité en Europe, c'est-à-dire l'initiative que M. Balladur a proposée aux Douze et qui fera l'objet d'un examen à Bruxelles, comme vous le savez, lors du prochain Conseil européen.
Voilà quelques indications sur nos entretiens. Je vais maintenant poursuivre mes conversations d'abord avec le Président Havel, puis le Premier ministre, M. Klaus ; ce qui me permettra d'avoir eu, en peu de temps, des contacts très fructueux et j'espère très positifs pour l'avenir.
Q. : Monsieur ministre, est-ce qu'un accord de principe a été conclu sur le niveau des consultations régulières qui auront lieu entre les deux pays ainsi que sur le calendrier.
R. : Cette procédure de consultations pourrait être semestrielle. C'est la périodicité que nous avons évoquée. Elles se situeraient au plus haut niveau. Du côté de la République tchèque, au niveau du vice-ministre, si j'ai bien compris. Je n'ai pas la chance d'avoir de vice-ministre en France ; donc du côté français ce sera le niveau du Secrétaire général, probablement.
Q. : Monsieur le ministre, vous avez parlé de protectionnisme. Ne craignez-vous pas que cela puisse devenir un problème dans les relations entre la République tchèque et la France, spécialement en ce qui concerne les produits agricoles ?
R. : Nous avons parlé de ce problème franchement, comme il faut le faire, bien sûr, entre amis. Il faut d'abord rappeler que la Communauté européenne n'est pas une zone de libre-échange. La Communauté européenne est une union politique, avec des politiques communes, notamment une politique agricole commune. Et lorsqu'on adhère à la Communauté, on n'entre pas dans une zone de libre-échange, on entre dans une union politique et dans un marché intérieur qui applique un certain nombre de règles, c'est ce qu'on appelle dans le jargon de Bruxelles "l'acquis communautaire". Adhérer à l'Union européenne c'est accepter l'acquis communautaire ; vous voudrez bien rappeler cela pour qu'il n'y ait pas d'erreurs d'analyse. Dans la période transitoire où nous nous trouvons, nous sommes tout à fait d'accord pour désarmer les barrières tarifaires le plus vite possible. Nous avons conclu un accord d'association entre la Communauté et un certain nombre de pays d'Europe centrale et orientale. À Copenhague nous avons décidé d'accélérer assez fortement le désarmement tarifaire entre la Communauté et ces pays. Il faudra continuer. J'ajouterais simplement une petite remarque : je comprends parfaitement la volonté d'un pays comme la République tchèque d'aller de l'avant et nous sommes ouverts, bien entendu. J'ai rappelé tout à l'heure dans mon propos que la Communauté européenne était l'espace économique le plus ouvert. Il faut aussi prendre en considération un certain nombre de nos propres préoccupations ; nous avons en France des secteurs en difficulté, souvent en très grande difficulté : le secteur agricole, le secteur de l'acier, le secteur du textile. Ce n'est de l'intérêt de personne que d'accroître les difficultés du partenaire et de l'ami. Il faut donc trouver une formule de transition qui permette d'éviter ces difficultés. Et puis il faut restituer le protectionnisme dans une vision plus globale. On parle de l'acier, il faut quand même rappeler que les exportations françaises d'acier à destination des États Unis sont actuellement frappées de droits de 100 % à titre de mesure de rétorsion unilatérale. Alors vous voyez que le protectionnisme ne se situe pas toujours là où l'on pense.
Q. : Monsieur le ministre, pour ce qui est de la sécurité et de la stabilité en Europe, quel rôle attribuez-vous à la République tchèque ?
R. : En quelques mots, parce que je crois que nous sommes un peu pris par le temps. La République tchèque doit être à l'évidence un partenaire à part entière de cette Conférence sur la stabilité que nous sommes en train d'étudier avec nos partenaires de la Communauté.
Je vous rappelle l'objectif : éviter que ne se reproduisent des drames comme celui de l'ex-Yougoslavie et organiser un ensemble de pactes bilatéraux qui permettent de régler les problèmes de minorités et d'affirmer l'intangibilité des frontières. Les Douze ont fait cette idée leur à Copenhague il y a quelques semaines. Nous sommes en train d'y travailler. Une proposition conjointe sera faite à Bruxelles à la fin de l'année et nous sommes convenus dans l'intervalle de rester en contact pour que la France puisse informer la République tchèque du progrès de sa réflexion et l'associer très étroitement à la préparation de cette conférence.