Texte intégral
A. Ardisson : Ce matin, vous êtes un ministre vexé, heureux ou soulagé d'être passé de l'agriculture aux relations avec le Parlement ?
L. Mermaz : Je suis intéressé par le travail auquel je me prépare. Je suis conscient d'avoir pendant deux ans à l'agriculture, mené de très grandes réformes, comme l'aide aux jeunes notamment pour le maintien à la campagne. Les pré-retraites qui sont une grande mesure sociale pour les agriculteurs. L'aide à l'autofinancement, la diminution des impôts locaux. Et cette réforme de la PAC, dont l'objectif essentiel est la réduction des inégalités très fortes en milieu rural. Enfin, le lancement de ce grand projet des biocarburants. Donc un bilan très important.
A. Ardisson : L'ennui c'est que vous êtes le seul à en être content. Les agriculteurs sont très fâchés contre vous. Vous n'avez pas le sentiment de sortir sur un échec ?
L. Mermaz : Les agriculteurs très fâchés, c'est une simplification ! Je n'ai pas du tout cette impression.
A. Ardisson : Électoralement parlant, cela a été prouvé par leur vote…
L. Mermaz : Ils disent "ce n'est pas nous, ce sont ceux qui sont déjà à la retraite, les ouvriers agricoles" qui auraient voté non. Il y a, en ce moment, une transformation tellement importante du monde rural qu'il y a une formidable inquiétude. Et celle-ci s'est traduite par des peurs, un refus.
A. Ardisson : Vous n'avez pas le sentiment d'avoir été parfois maladroit en annonçant que leur nombre allait baisser de moitié ?
L. Mermaz : Je n'ai jamais dit cela. J'ai dit qu'il y avait actuellement 1,1 million d'exploitations et qu'il fallait se battre pour qu'il y en ait 700 000 à la fin du siècle. Ce que disent, eux-mêmes, les syndicats agricoles.
A. Ardisson : Quels conseils donneriez-vous à J.-P. Soisson ?
L. Mermaz : De négocier sans cesse, car le monde agricole, à cause de son inquiétude, a besoin d'être entendu, de dialogue. Il faut aussi défendre avec acharnement nos dossiers à Bruxelles. Enfin, se battre résolument dans le cadre des négociations internationales du GATT. Il faut que la France et l'Europe gardent leurs capacités de reconquête du marché intérieur, leurs débouchés de maintien de nos exportations à travers le monde. C'est une des conditions de la grandeur française et européenne.
A. Ardisson : Êtes-vous sûr d'avoir six mois devant vous ?
L. Mermaz : Il ne faut pas censurer le gouvernement de façon arbitraire. Le débat va s'ouvrir à l'Assemblée. Il y a des projets de loi. Il y aura surtout le débat budgétaire. C'est un problème de dialogue et de discussion avec les groupes.
A. Ardisson : Sur quoi pourrait-il y avoir un accident ? Sur le budget, cela semble exclu.
L. Mermaz : Oui. Cela me semblerait étonnant que le Parlement ne soit pas à l'écoute de l'opinion publique. D'autre part, je ne crois que ce serait une très bonne chose de décider de retomber dans des errements de république très ancienne, alors qu'il y a un budget sérieux. En matière agricole, il y a presque 7 % d'augmentation. C'est un budget solide soumis à la discussion parlementaire, au débat et au dialogue.
A. Ardisson : Avez-vous l'intention de présenter le: projet de loi sur les dépenses de santé et celui contre la corruption ?
L. Mermaz : Le projet de loi contre la corruption est un projet qui va venir en première lecture avant le débat budgétaire. Pour le reste, l'ordre du jour n'est pas encore fixé. Cela va être mon travail, en liaison avec le Premier ministre, de l'établir progressivement.
A. Ardisson : Votre opinion sur la durée du mandat présidentiel abordée hier par P. Bérégovoy.
L. Mermaz : Il me semble que le Président avait déjà laissé entendre qu'en cas de réforme des institutions, sa préférence allait vers un septennat non-renouvelable.
A. Ardisson : P. Bérégovoy ne s'est donc pas exprimé par hasard ?
L. Mermaz : On lui a posé la question, il a répondu.
8 octobre 1992
RTL
P. Caloni : Êtes-vous un ministre malheureux d'avoir quitté le portefeuille de l'agriculture ?
L. Mermaz : Non, mais je suis intéressé par cette nouvelle fonction, sans oublier l'ancienne, où j'ai fait beaucoup de choses avec les agriculteurs. Des réformes très profondes ont été faites en matière sociale, d'aménagement du territoire, de réforme de la PAC, avec tous les aménagements qui se mettront en place. Et maintenant nous avons le rendez-vous du GATT qui est un très grand rendez-vous, car la France et la CEE doivent défendre leurs capacités exportatrices. Pas seulement en matière agricole mais en matière de servie.es, de propriété intellectuelle.
P. Caloni : La France est un peu isolée…
L. Mermaz : La France a joué un rôle pionnier pour résister à des prétentions américaines excessives et il faut que cette lutte se poursuive.
P. Caloni : J.-P. Soisson est de retour au gouvernement. Un retour diversement accueilli par les centristes – on pouvait s'y attendre – mais aussi par quelques socialistes type J. Dray ?
L. Mermaz : J. Dray s'est exprimé de façon tout à fait isolée. Hier après-midi la séance des questions d'actualité a été d'un calme absolu.
P. Caloni : En page 9 du Figaro on peut lire : "Une ambiance morose ; les questions au gouvernement n'ont fait l'objet d'aucun esclandre". C'est effrayant !
L. Mermaz : Il se faut se garder de tout voyeurisme. Certains aiment des séances houleuses et agitées qui font partie de la politique spectacle qui leur permet de se défouler et s'indigner. Et lorsque la séance est digne, qu'elle a de la tenue, on dit "c'est morose." Il faut savoir ce que l'on veut. Je préfère des séances où l'on débat sérieusement, à celles où l'on s'étripe et qui font le plus mauvais effet sur l'opinion. Et si des deux côtés de l'hémicycle on l'a compris, c'est une bonne chose pour la démocratie.
P. Caloni : Le RPR et l'UDF ont demandé que L. Fabius, G. Dufoix, E. Hervé pour l'affaire du sang contaminé par le HIV, aillent devant la Haute-Cour. Votre avis ?
L. Mermaz : Ce comportement est tout à fait insupportable, inadmissible car il y a un drame humain effroyable, des victimes. La justice a été saisie, elle se prononcera bientôt. Que l'on veuille transférer cela sur le terrain de la polémique politique à des fins partisanes, je trouve cela épouvantable. On vient d'avoir avec le débat sur l'Europe, un débat national qui a élevé le niveau des discussions politiques. Les Français risquent de retomber dans des batailles obscures, infâmes. Pour la démocratie, c'est épouvantable. Il y a des morts, il faut que la vérité soit faite, que les familles sentent autour d'elles, la force, la fraternité du pays. Il ne faut pas transférer ce drame sur des terrains différents qui ne peuvent qu'aggraver le chagrin.
P. Caloni : L'élection de R. Monory ça vous va ?
L. Mermaz : R. Monory est un homme solide, raisonnable. Je lui rendrai visite en fin de matinée. Il veut moderniser le Sénat, que ce dernier soit plus actif, c'est une bonne idée. Le Sénat est un élément d'équilibre dans notre société. Il faut qu'il puisse pleinement jouer son rôle. J'ai apprécié comme ministre de l'agriculture pendant deux ans, la teneur et le sérieux des débats, de même que l'esprit d'hospitalité des sénateurs.
P. Caloni : P. Bérégovoy souhaite activer la lutte anti-corruption. Il semblerait qu'au PS, certains députés disent qu'il faudrait laisser aux entreprises, la possibilité de donner de l'argent aux partis politiques… Votre avis ?
L. Mermaz : La loi de 1990 avait déjà permis de mettre de l'ordre, d'encadrer, de moraliser les choses. Le projet qui est présenté, est d'une grande rectitude et d'une grande rigueur. Des parlementaires issus de tous les groupes, sont en train de faire des contre-propositions. P. Bérégovoy rentre de Libreville, nous aurons l'occasion d'en parler avec lui. Il faut que la loi dans tout ce qu'il y a d'important, puisse être préservée. Le Premier ministre a toujours fait savoir qu'il était ouvert au dialogue avec les parlementaires.
P. Caloni : Au PS, il y a encore ceux qui croient que vous pouvez gagner les législatives, et ceux qui n'y croient plus du tout. Votre camp ?
L. Mermaz : J'y crois tout à fait. Quand on est engagé dans une bataille, il ne faut pas avoir d'état d'âme. Que ce soit difficile pour des raisons internationales, notamment la hausse des taux d'intérêts, la crise mondiale, l'absence de reprise aux USA, tout cela a des incidences sur notre pays. Et le problème central c'est celui de l'activité économique, de la croissance, donc de l'emploi. Raison de plus pour se battre. Nous avons un bilan. Et ceux qui ont le goût des larmes, se couvrent la tête de cendres, ne vont pas dans le bon sens. À nous de croire à ce que nous avons fait. Ce n'est pas nos concurrents qui vont défendre notre bilan. Il faut s'appuyer sur ce dernier, faire des propositions sérieuses, avoir un projet et une vision du monde. Cela ne s'invente pas. On attend des socialistes qu'ils ouvrent des perspectives avec un projet ambitieux pour la France. Il faut être fort, pas de place pour la morosité, il faut de la combativité et on verra.
26 octobre 1992
RMC
P. Lapousterle : Avez-vous des craintes pour la motion de censure ?
L. Mermaz : Apparemment non puisqu'il ne va se trouver que sur des attendus divers. L'ensemble des députés de gauche ne voteront pas la censure. En soit, c'est une très bonne chose.
P. Lapousterle : Les concessions faites au PC étaient-elles indispensables ?
L. Mermaz : Les discussions qui ont eu lieu recouvrent des demandes socialistes également, parce que plafonner la taxe d'habitation, en tenant compte des revenus, ça va dans le sens de la justice. Faire un peu plus pour les bourses scolaires, ça va aussi dans le sens de la justice. Donc, il y a là, la manifestation d'une existence d'une revendication de gauche.
P. Lapousterle : Ce n'était pourtant pas dans le projet de budget ?
L. Mermaz : Non mais, comme le Premier ministre l'a dit, s'il y a un débat à l'Assemblée, c'est pour ouvrir le dialogue.
P. Lapousterle : A. Richard dit, en parlant de Matignon, qu'il y a un manque d'intelligence et un esprit borné. Il dit qu'il suffit d'être socialiste pour ne pas être écouté par le gouvernement.
L. Mermaz : C'est vrai qu'un coup de revolver au milieu d'une symphonie attire plus l'attention que la partition qui se joue. Nous sommes à une époque où les déclarations fusent un peu comme ça. Il y a des saisons.
P. Lapousterle : Le Premier ministre aurait-il dû se débarrasser de M.-N. Lienemann ou est-ce que le ministre concerné aurait dû présenter sa démission ?
L. Mermaz : Je ne sais pas si le PS a fait son temps mais je sais que le socialisme démocratique, qui est encore à construire, n'a certainement pas fait son temps car c'est une grande espérance pour l'humanité. Il faut donc poser les problèmes de structures en les raccrochant aux objectifs. Il faut raccrocher la réalité à l'idéal. Le PS, c'est une construction perpétuelle, et ce n'est pas parce qu'il y a, à certains moments, des difficultés, qu'il faut forcément casser l'outil dont on dispose. Il faut le rendre plus fort.
P. Lapousterle : Ça ne vous dérange pas de siéger auprès d'un ministre qui dit le contraire de ce que vous dites ?
L. Mermaz : La vie politique est souvent ambivalente. L'important c'est que le plus grand dénominateur commun l'emporte. Qu'il puisse y avoir, ici ou là, des interjections dont, à mon sens on pourrait se passer, il faut faire avec. Mais puisqu'on approche des échéances politiques qui sont importantes et sérieuses pour les Français, je souhaite que nous soyons tous maîtres de notre langage.
P. Lapousterle : Comment peut se passer la suite des élections de mars 1993 ?
L. Mermaz : Les traductions de ce qui se passe, en ce moment en France, font que tout est chamboulé ; et la droite n'est pas indemne de ces contradictions. Ce qu'il y a à droite d'extraordinaire c'est que nous avons deux personnages qui font partie du mobilier national et qui veulent chacun, au même moment, être Président de la République. C'est une voie d'eau formidable. Ils se tournent et se retournent, et c'est selon les impulsions du moment qu'ils en demandent un peu plus. M. Giscard d'Estaing avait fait une cure de sagesse à l'occasion de la campagne européenne, et le voilà brusquement, qui veut à tout prix être Président de la République, oubliant qu'il avait promis à son concurrent des primaires. Au moment où les Français ont tant de problèmes, nous voici dans des débats mythiques. C'est la démonstration qu'il y a des hommes et des femmes politiques qui sont un peu hors du temps et à côté de la plaque.
P. Lapousterle : Si l'opposition emportait les élections de mars, est-ce qu'ils pourraient forcer le Président de la République à quitter ses fonctions ?
L. Mermaz : C'est prévu par les sondages, pas par les électeurs alors, attendons. Les choses bougent vite. On verra. Mais votre question m'étonne, car il n'y a aucun moyen de faire partir le Président de la République, ce serait un véritable putsch.