Interview de MM. François Léotard, président d'honneur du PR, et Philippe Séguin, membre du bureau politique du RPR, dans "L'Express" du 18 mars 1993, sur la cohabitation, intitulé "Faut-il poser des conditions au Président ?"

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Média : L'Express

Texte intégral

La cohabitation résulte des choix successifs du peuple français lui-même. Ce n'est pas une affaire de personnes. Une majorité de Français a élu, à un moment donné, un président et, ultérieurement, a conduit au Parlement, sur un projet précis, des députés qui ne partagent pas ses choix politiques. Ces deux majorités, issues d'élections au suffrage universel, sont aussi légitimes l'une que l'autre. Leur coexistence est voulue par les institutions de la Ve République, institutions qui ont été massivement approuvées par un référendum populaire e 1962. Vouloir contraindre le président de la République à la démission revient à accepter le primat de la force politique sur le droit, c'est-à-dire le respect des institutions, des mandats, des échéances. Or la démocratie, c'est d'abord le respect du droit. Conformément à nos institutions, le président devra, à son tour, respecter le mandat que le peuple aura, par l'intermédiaire du Parlement et selon l'article 49.1 de la Constitution, donné au gouvernement.

L'Express : Le problème de la conduite des politiques étrangères et de défense ne se trouve-t-il pas posé ?

François Léotard : C'est indéniable. Dans ces deux domaines, et en dépit de certaines apparences trompeuses, on ne peut réellement parler de consensus. L'opposition souhaite, par exemple, redonner du crédit, à tous les sens du terme, à la défense nationale et se montre réservée quant à la gestion de la crise bosniaque. Le risque de divergence est réel sur ces deux sujets. Il sera donc nécessaire que les compétences respectives, que les relations choisies soient clarifiées avant même que les intéressés acceptent d'exercer leurs fonctions. Ainsi, la vraie condition pour que notre exécutif ne soit pas menacé d'incohérence ou de tiraillements, c'est la règle du double respect. Respect par la majorité du rôle institutionnel du président, respect par le président du mandat politique de la nouvelle majorité. Mais il est bien clair qu'une entrave apportée à la mise en œuvre du projet politique de l'UPF déclencherait une crise grave, dont le pays serait le véritable juge.

Philippe Séguin : "Respecter la plénitude de la fonction."

Le débat sur la cohabitation traite d'une question qui ne se pose pas et occulte les questions qui se posent. Qu'est-ce qu'une Constitution, sinon la Loi fondamentale qui règle le fonctionnement des pouvoirs publics ? Dès lors, il n'est de conditions opposables au chef de l'État que celles que prévoient les institutions. Or le texte de la Constitution ne mentionne nullement l'obligation pour le chef de l'État de remettre son mandat en jeu lorsque la majorité parlementaire qui le soutient est désavouée. Le débat n'a pas lieu d'être. L'alternance ne doit pas affecter les pouvoirs du président.

L'Express : La Constitution confère à ce dernier des pouvoirs importants, notamment en matière de dépense et de diplomatie…

Philippe Séguin : Il n'est d'autre choix que celui de la recherche d'un accord ; si celui-ci se révèle impossible, le conflit est tranché par le peuple. Tous ceux qui prétendent à la succession de François Mitterrand seraient bien inspirés de respecter la plénitude de la fonction, qui demeure la clef de nos institutions. Reste l'esprit. Dans la pensée du général de Gaulle, l'étendue des pouvoirs présidentiels trouvait à la fois sa source, sa légitimité et sa justification dans l'adhésion du pays aux idées qu'il défendait et à la majorité qui les incarnait. À ceux qui s'étonnent encore que François Mitterrand n'ait pas la même lecture de la Constitution, je rappelle que cela fait trente-cinq ans que cela dure : sa Ve à lui c'est la IVe plus Mitterrand à la présidence. Pour ma part, mes convictions sont fermes. Primo, la Constitution subordonne une véritable alternance à un succès à l'élection présidentielle. Secundo, cette alternance se jouera sur des projets à moyen terme de redressement du pays. Tertio, le big-bang rocardien marque le début d'une course de vitesse pour donner un sens et un contenu à ce programme de renouveau. Quarto, les gaullistes sont désormais placés devant un choix décisif : soit reconquérir, par la lucidité de leur diagnostic et de leurs propositions, le droit d'aînesse dans la modernisation de la société française, qu'ils sont durement acquis dans le passé ; soit le troquer contre un plat de lentilles.