Interviews de M. Alain Juppé, ministre des affaires étrangères, à France 2 le 27 avril 1993, et à France 3 le 2 mai, sur la mise en œuvre des sanctions prises contre l'ex-Yougoslavie, le refus de la levée de l'embargo sur les ventes d'armes et les risques d'internationalisation du conflit.

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Média : France 2 - France 3

Texte intégral

27 avril 1993
France 2

Q. : Que pensez-vous de l'efficacité des sanctions contre la Yougoslavie, on sait que tous les pays frontaliers ne sont pas franchement zélés, ne jouent pas tous le jeu ?

R. : Je crois qu'il faut donner une chance à cette politique des sanctions et s'assurer que tout le monde joue le jeu parce que, vous avez raison, ce n'est pas tout à fait le cas aujourd'hui.

La France a pris les décisions qui s'imposent ; comme vous l'avez rappelé vous-même, ces sanctions sont extrêmement dures. Nous avons, notamment sur les avoirs financiers, c'est-à-dire sur l'argent qui appartient à des Serbes dans nos banques ou qui leur est destiné, pris des mesures très sévères.

Q. : La France sera très ferme en ce qui concerne ces avoirs ?

R. : Absolument. La France a été, je voudrais le rappeler, depuis quinze jours ou trois semaines, et Lord Owen le disait ce matin au Premier ministre, tout à fait en flèche dans l'adoption de ces sanctions et elle est également en pointe sur la manière de les appliquer.

Cela dit, il faut faire savoir aux États de la région qui ne jouent pas le jeu que, maintenant, cela suffit et il faut leur expliquer que leurs relations avec les pays européens qui sont souvent très intenses, notamment sur le plan financier et commercial, pourraient être mises en cause si l'embargo n'était pas appliqué.

Q. : Vous pensez réellement que ce blocus peut faire cesser la guerre ?

R. : La seule alternative au blocus, c'est la guerre elle-même. Compte tenu de la situation aujourd'hui, cela soulève des questions redoutables. Je l'ai dit de la manière la plus claire, c'est la position du gouvernement français, toute autre mesure – nous n'en avons exclu aucune – ne pourrait intervenir que si les missions et le déploiement de la FORPRONU, c'est-à-dire des soldats français, britanniques, canadiens et autres sur le terrain, étaient complètement revus. Nous ne pouvons pas déclencher une opération aérienne sans avoir pris des précautions nécessaires sur ce qui se passe au sol.

Q. : Mais vous pensez quand même à des opérations militaires, on parle de bombardements de cibles militaires ?

R. : Nous n'avons rien exclu, mais nous avons deux choses à faire dans les jours qui viennent : d'abord faire les pressions nécessaires auprès de toutes les parties concernées pour que les sanctions soient effectivement appliquées et deuxièmement essayer de tester la "bonne foi" entre guillemets du Président Milosevic. Il semble que l'annonce de ces sanctions ait déjà produit quelques effets et qu'un coin se soit enfoncé entre le gouvernement de Belgrade et les Serbes de Bosnie.

Q. : Il n'a pas réussi à convaincre les Serbes de Bosnie ?

R. : Certes, mais peut-être pouvons-nous, mais sans doute devons-nous, accentuer la pression pour que lui-même parvienne à ses fins vis-à-vis des Serbes de Bosnie. Je crois que c'est la ligne que nous devons suivre dans les prochains jours et les prochaines heures avant d'envisager d'autres mesures dont les conséquences doivent être bien mesurées, notamment je le répète pour les soldats de la FORPRONU.

Q. : Vous restez hostile à une levée de l'embargo sur les armes à destination des musulmans, ce que souhaitent les Américains ?

R. : Les choses sont moins simples et je ne peux pas vous dire au jour d'aujourd'hui ce que souhaitent les Américains puisqu'ils n'ont pas achevé leur réflexion sur ce problème.

Nous en avons parlé longuement à Copenhague, samedi et dimanche dernier, et l'unanimité s'est faite autour de la table pour dire que cette levée sur la fourniture des armes à destination de la Bosnie-Herzégovine risquerait d'arriver au résultat exactement inverse à celui que l'on cherche. C'est-à-dire que ce n'est pas un facteur de paix, à l'évidence, cela risquerait de provoquer l'internationalisation du conflit, de pousser les Serbes à liquider le plus vite possible la résistance musulmane, et ceci nous entrainerait dans une conflagration généralisée. J'ai eu l'occasion de dire que c'était un peu la politique de PONCE PILATE : armez-vous, battez-vous et nous regardons. Je ne crois pas que ce soit la bonne orientation aujourd'hui.

Q. : Il y a quelques temps, la Russie apparaissait comme un obstacle à l'adoption de mesures de pression accrues sur la Serbie. Est-ce que c'est encore vrai aujourd'hui ?

R. : Au moins une bonne nouvelle dans cette situation internationale qui est difficile : c'est le résultat du référendum en Russie. D'après ce que l'on sait, le Président Eltsine a gagné son pari. La confiance lui a été renouvelée et ce qui est plus important, parce que c'est cela qui nous importe à nous, c'est que le processus de réforme en Russie a été approuvé.

Je voudrais rappeler que la communauté internationale, et la France au sein de la communauté internationale, ont beaucoup aidé en ce sens. Ce qui s'est passe à Tokyo, il y a une dizaine de jours environ, a contribué à aider le mouvement de réformes en Russie.

Je crois que maintenant nous devons dire aux Russes : devenons véritablement des partenaires dans le jeu international. Il y a l'aspect économique et financier, il y a aussi l'aspect diplomatique et je souhaiterais vivement que la Russie pour s'intégrer pleinement au jeu international, puisse participer à la résolution de la crise de l'ex-Yougoslavie. Elle peut y jouer un rôle important.

Q. : Vous savez ce qu'a dit Bill Clinton, il a dit : le résultat du référendum favorable à Eltsine est une bonne chose pour les Russes mais c'est surtout une bonne chose pour les Américains. Vous êtes prêt à dire la même chose pour ce qui concerne les Français ?

R. : Je dirais surtout que c'est une bonne chose pour la paix.

Imaginez ce qui pourrait se passer si en Russie, cet immense pays, ce quasi-continent, nous voyions revenir, sous une forme ou sous une autre, le communisme masqué sous les apparences du conservatisme ; ce serait un facteur de déstabilisation et donc de risques pour le monde entier, si bien que je me réjouis, moi aussi, de voir que le processus de réformes en Russie est en marche et va continuer.

 

4 mai 1993
France 3

Q. : Nous allons donc parler de l'actualité internationale, le premier pas des Serbes de Bosnie vers un accord sur le plan de paix VANCE-OWEN, le Parlement ne l'a pas encore ratifié et l'administration américaine a déjà fait savoir qu'elle ne se contenterait pas d'une simple signature.

Alors Monsieur JUPPÉ, avant de voir les différents scénarios et les hypothèses, soit d'un plan de paix, soit d'une intervention militaire, que vous inspirent d'abord les propos de M. Karadzic qui semble décidé à mettre sa démission en jeu pour que le Parlement ratifie l'accord. Vous parait-il sincère ? Les choses sont-elles réellement en bonne voie aujourd'hui en Bosnie ?

R. : Il va falloir le vérifier dans les prochains jours mais ce soir je voudrais me borner à dire que ce qui s'est passé à Athènes est une bonne nouvelle. Imaginons tout simplement que les Serbes de Bosnie n'aient pas signé, nous serions dans une situation tout à fait dramatique avec des mesures de force qui se profileraient pour les prochains jours.

Pourquoi en est-on arrivé à cette signature ? J'entendais dire à l'instant que M. Milosevic avait exercé des pressions sur les Serbes de Bosnie, ce qui est exact. Mais pourquoi l'a-t-il fait ? Parce que nous-mêmes, nous avons exercé sur Belgrade, sur les autorités serbes une très forte pression. La France a été très active depuis quelques semaines en ce sens, j'ai multiplié personnellement les contacts avec mes différents collègues américains, russes, britanniques et vous savez que nous avons été tout-à-fait en pointe pour obtenir le vote de cette fameuse résolution 820 du conseil de sécurité des Nations unies qui isole quasi-totalement la Serbie du reste du monde.

Voilà pourquoi les choses en sont venues au stade où elles sont aujourd'hui. Est-ce que ça suffit ? C'était un peu votre question, à l'évidence non et nous ne devons pas nous satisfaire d'une signature au bas d'un traité.

Il va falloir d'abord vérifier dès les prochains jours si le soi-disant Parlement de Pale ratifie cet accord ; je ne ferai pas de pronostic, je crois qu'il faut maintenir la pression pour l'obtenir. Et puis ensuite, il faudra voir sur le terrain si les armes se taisent effectivement car la résolution du Conseil de sécurité des Nations unies est très claire : les sanctions ne seront relâchées que lorsque nous aurons pu vérifier réellement sur le terrain que le cessez-le-feu est intervenu, que les combats ont cessé.

Q. : Alors dans cette hypothèse, allons plus loin Monsieur Juppé. M. Warren Christopher sera en France ces jours-ci. Quelles sont aujourd'hui les principales difficultés qui vont se trouver sur la route des Européens, des Américains, des Russes pour je dirais, faire respecter ce plan de paix VANCE-OWEN, s'il est ratifié par le Parlement serbe de Bosnie.

R. : Dans la meilleure des hypothèses, c'est-à-dire dans celle où le plan est effectivement ratifié, la signature effectivement ratifiée et où sur le terrain les combats s'arrêtent, sera alors venu le moment de mettre en place le dispositif des Nations unies pour faire appliquer le plan.

Pourquoi cela sera-t-il difficile ? Eh bien tout simplement parce qu'il faudra obtenir des Serbes, en particulier – qui ont conquis des territoires qui ne doivent pas rester sous leur autorité en fonction du plan VANCE-OWEN – qu'ils se retirent ; et pour cela il faudra une opération internationale qui sera une opération de maintien de la paix, qui sera difficile à monter.

J'espère que tout le monde y participera. La France, vous le savez, a été très active depuis le début de ce conflit, elle a pratiquement 5 000 hommes dans l'ex-Yougoslavie ; j'espère que tout le monde, Américains, Russes, grandes puissances de façon générale, participeront à cette opération de maintien de la paix qui se profile à l'horizon si le plan est effectivement ratifié.

Q. : Ce maintien de la paix mobiliserait, selon les premières estimations, combien d'hommes à peu près ?

R. : Écoutez je ne veux pas donner de chiffres. J'ai entendu dire sur cette antenne il y a quelques instants, si je me souviens bien, 50 à 60 000 hommes. Des travaux ont été déjà faits dans le cadre du conseil de sécurité des Nations unies pour préparer l'application de ce plan, nous allons maintenant y travailler d'arrache-pied. Vous savez que le Secrétaire d'État Warren Christopher sera à Paris mardi. Je le rencontrerai, il rencontrera également le Premier ministre et nous aurons l'occasion à ce moment-là de mettre au point, avec tous nos partenaires, les mesures d'exécution de ce plan qui prendra du temps.

Q. : En clair vous souhaitez que les Américains comme les Russes envoient des soldats au sol aux côtés des soldats européens ?

R. : Il y a une répartition des rôles qui ne me parait pas acceptable. Celle qui voudrait que les uns soient dans les avions, lançant des bombes et les autres, les Européens et en particulier les Français soient au sol.

Si le plan de paix est effectivement ratifié par tout le monde, ce que je souhaite très profondément, je le répète, il faudra une force internationale placée sous la responsabilité des Nations unies où tout le monde devra être partie prenante. La France a déjà des marins sur l'Adriatique, des gendarmes sur le Danube, des aviateurs dans le ciel et 4 500 hommes au sol, eh bien il faut que cette opération devienne une opération de toute la communauté internationale.

Q. : Et puis deuxième hypothèse que l'on ne peut totalement écarter ce soir, que le Parlement serbe de Bosnie refuse de ratifier le plan de paix VANCE-OWEN, la sanction militaire interviendrait très rapidement derrière ?

R. : Il faut d'abord poursuivre la politique des sanctions, économiques, financières, politiques, qui sont aujourd'hui en place avec la résolution 820 que j'évoquais tout à l'heure. Les Douze qui se sont réunis la semaine dernière à Copenhague ont déclaré qu'ils n'excluaient, dans l'hypothèse où les choses se passeraient mal, aucune autre mesure et en particulier aucune autre mesure de force.

Nous sommes encore dans ce schéma mais laissons – d'ici mercredi et avec la force de la conviction et de l'espérance – une chance supplémentaire à la diplomatie et à la paix. Je crois que cette chance existe et qu'il faut la saisir.

Q. : Dernière question, Monsieur Juppé, sur la redéfinition éventuellement de la mission des soldats français de la FORPRONU au sol pour les mettre à l'abri de toute tentation de représailles exercées par les Serbes ?

R. : À coup sûr, si les choses devaient mal se passer, aucune mesure de force ne peut être envisagée sans que la FORPRONU n'ait été redéployée. Nous l'avons dit très clairement à tous nos interlocuteurs depuis plusieurs jours. Dans l'autre hypothèse, celle que je souhaite, où le plan serait mis en action, il faut bien entendu concevoir une opération nouvelle puisqu'on a articulé un chiffre beaucoup plus important que les effectifs actuels des Nations unies sur le terrain.

C'est donc quelque chose de nouveau qui s'ouvrira devant nous.