Interview de M. Alain Deleu, président de la CFTC, dans "La Tribune" du 23 novembre 1999, sur l'avenir de la protection sociale, les retraites et la gestion paritaire des organismes de Sécurité sociale.

Texte intégral

Jean-Christophe Chanut : Comment avez-vous vécu le congrès de Dijon, un peu « inédit » pour la CFTC ?

Alain Deleu : Ce n’est pas la première fois que le congrès est un peu houleux. Ce fut déjà le cas en 1990 et même avant la scission de 1964. Qu’il y ait débat, c’est bien, qu’il y ait agitation organisée, ça l’est moins car cela a gelé les débats de fond. Mais en vérité il s’agit de l’écume des choses, la réalité du congrès n’était pas dans ces manifestations.

Jean-Christophe Chanut : Votre façon de mener votre troisième et dernier mandat va-t-elle être affectée par les « manifestations » de Dijon ?

Alain Deleu : Je vais continuer à travailler comme je l’ai toujours fait, en permettant le débat, les décisions et l’action. La priorité est à nos équipes de terrain, au développement et à l’enracinement de la CFTC. Il me faudra aussi préparer la relève de l’organisation et surtout gagner les élections prud’homales de 2002, c’est-à-dire faire mieux que nos 7,5% de 197.

Jean-Christophe Chanut : Vos opposants vous reprochent une absence de « clarté ». Quelles sont les spécificités de la CFTC sur les 35 heures ?

Alain Deleu : Je ne raisonne pas en termes de spécificité mais par dossier. Pour chaque dossier nous appliquons nos lignes d’action inspirées des valeurs sociales chrétiennes. Les différences et les accords avec les autres centrales en résultent. Sur les 35 heures, nous sommes d’accord avec les autres confédérations, sauf le CGT, et pour dénoncer l’article 11 qui remet en cause la représentativité syndicale. Sur les cadres, nous rejoignons la CGT et la CGC pour la manifestation du 24 novembre. En revanche, nous sommes en pointe pour demander la semaine de quatre jours et pour lier les aides financières à l’exigence d’un effort sur l’emploi.

Jean-Christophe Chanut : Et sur la protection sociale ?

Alain Deleu : Sur les retraites, il faut une réforme souple, progressive et sans rétroactivité. Il ne sert à rien de chercher à allonger la durée des cotisations alors que la moitié des salariés a déjà quitté son emploi d’une façon ou d’une autre au moment de liquider sa retraite. Par ailleurs, l’épargne salariale doit être distinguée des fonds de pension. Les retraites ne doivent pas être captées par les besoins de financement des entreprises.

Jean-Christophe Chanut : Comment comptez-vous réagir à un éventuel départ du Medef de la sécurité social le 1er janvier prochain ?

Alain Deleu : Si le Medef part, on risque à terme de se retrouver avec une protection sociale minimal et une extension de la sphère du privé dans la gestion des risques. Jean-Marie Spaeth et Jean-Luc Cazettes, les présidents de la Cnam et de la Cnav, étaient présents à Dijon. Nous avons parlé de ce problème. Nous allons faire notre maximum pour arrêter une position commune et peser les avantages et les inconvénients de rester ou de quitter la Sécu car nous avons des obligations par rapport aux assurés sociaux.

Jean-Christophe Chanut : Que pensez-vous du projet de « refondation sociale » du Medef ?

Alain Deleu : Nous irons voir le Medef. Mais l’organisation patronale se mettrait hors-jeu des réformes en quittant la Sécu. Le Medef se doit de partager avec nous un projet social. Aussi, quand je vois la doctrine patronale, sur le Smic, la protection sociale et le temps de travail, j’ai bien peur que le boulevard de la négociation ne se transforme en impasse.