Interview de Mme Elisabeth Borne, ministre des transports, à Radio Classique, le 22 janvier 2019, sur le projet de loi d'orientation sur les mobilités dans le cadre du Grand Débat national et le mouvement des Gilets jaunes

Texte intégral

GUILLAUME DURAND
Madame BORNE, bonjour. Il neige, il gèle, alors la ministre des Transports que vous êtes doit probablement lancer un appel à une certaine forme de prudence, parce que ça concerne quand même 24 régions françaises, 24 départements.

ELISABETH BORNE
24 départements. Oui, je vous confirme que la neige est arrivée en Normandie, notamment sur l'autoroute A13, et dans les Hauts-de-France, et elle est en train d'arriver en région parisienne, donc moi je redis des consignes de prudence. Il faut effectivement, si on peut, éviter de prendre sa voiture, se renseigner sur l'état des routes. Toute la nuit les services de l'Etat ont salé, ils s'apprêtent à déneiger, il y a un certain nombre de mesures de précautions qui ont été prises, en Ile-de-France notamment, sur la limitation des vitesses, sur l'interdiction des poids lourds sur la RN118, qui est une route très pentue en Ile-de-France…

GUILLAUME DURAND
Où il y a eu beaucoup de problèmes dans le passé.

ELISABETH BORNE
Où il y a eu l'an dernier beaucoup de problèmes, on a pris des dispositions, je vous rassure, mais en tout cas moi je redis des consignes de prudence, ce n'est pas parce qu'il n'a pas neigé le matin qu'on peut en toute tranquillité prendre sa voiture, il peut aussi neiger dans la journée, et donc prudence et attention aux consignes de sécurité.

GUILLAUME DURAND
Alors, il y a une loi sur la mobilité. On a vu les maires, la dernière, la deuxième version du dialogue entre Emmanuel MACRON justement, et les maires, là il s'agissait justement de régions, souvent, qui sont des régions où la voiture est très utile, et la grande question c'est de savoir si maintenant le gouvernement pourrait revenir sur l'affaire des 80 km/h, ou pourrait revenir sur des positions qui peuvent apparaître, pour des gens qui ont besoin vraiment de la voiture, dans la ruralité, qui sont apparues comme un peu trop parisiennes.

ELISABETH BORNE
Enfin, en tout cas moi je voudrais dire qu'on n'a pas du tout une politique anti voiture, que moi je suis bien consciente qu'on a beaucoup de nos territoires dans lesquels la voiture restera la colonne vertébrale des mobilités, qu'il faut aider les Français à passer des véhicules qui consomment moins, et donc qui polluent moins, et qu'il faut aussi…

GUILLAUME DURAND
Mais s'ils n'ont pas d'argent, comment font-ils, ils ont l'aide, mais ils n'ont pas le capital pour payer la voiture ?

ELISABETH BORNE
C'est une bonne question, et ça fait précisément partie des sujets qui vont pouvoir être évoqués dans le cadre du grand débat, comment on les aide, et par exemple la prime à la conversion, qui permet à chaque Français de passer d'un véhicule ancien à un véhicule qui consomme moins et qui pollue moins, cette prime elle a bénéficié à 300.000 ménages en 2018, donc c'est un succès, mais un certain nombre de Français nous disent justement ce que vous évoquez, « il me manque les 2000 euros, j'ai 4000 euros de votre prime et il me manque les 2000 euros pour acheter mon véhicule d'occasion. »

GUILLAUME DURAND
Donc ça c'est ouvert ce matin, vous nous dites c'est possible que ce soit à l'étude ?

ELISABETH BORNE
Ça fait partie des sujets dont il faut qu'on parle dans le débat, comment nos aides accompagnent mieux les Français, tous les Français.

GUILLAUME DURAND
Vous avez peut-être une idée de l'anticipation qui pourrait être celle du gouvernement, est-ce que effectivement ces 2000 euros vous y songez ?

ELISABETH BORNE
Alors, je pense qu'il faut qu'on regarde comment on aide à boucler ces plans de financement, ça peut être des microcrédits, ça peut être aussi une implication des employeurs, ça fait aussi partie des sujets qu'on veut mettre au débat, comment les employeurs accompagnent mieux les salariés, partout en France, parce qu'il y a une forme d'injustice. Vous savez, quand vous êtes dans des zones où il y a des transports en commun, votre employeur rembourse 50 % de votre abonnement de transports en commun, quand vous êtes dans des zones où il n'y a pas de transports en commun, eh bien là vous n'êtes pas accompagné, donc ça fait partie des sujets qui sont dans le débat.

GUILLAUME DURAND
On dit que les 80 km/h vont être à l'étude. Jean-Yves LE DRIAN et d'autres ministres, disons plus anciens, plus seniors, ont considéré, quand le Premier ministre a pris cette décision, que c'était une absurdité politique. Est-ce que ça veut dire que, au fond, non seulement on va l'expérimenter, les 80 km/h, mais à l'issue du débat, c'est-à-dire au milieu du mois de mars, on pourrait revenir en arrière ?

ELISABETH BORNE
Il y a deux choses…

GUILLAUME DURAND
Vous êtes attendus sur ce sujet.

ELISABETH BORNE
D'une part, on a toujours dit qu'il y aurait une évaluation au début de l'année 2020…

GUILLAUME DURAND
Ça c'est ce que je viens de dire, oui.

ELISABETH BORNE
Donc, cette évaluation elle aura lieu…

GUILLAUME DURAND
Moi je vous parle du 15 mars.

ELISABETH BORNE
Donc dans le débat, et ça fait l'objet aussi des échanges que le président de la République a pu avoir avec des maires, certains maires souhaitent qu'on puisse prendre en compte des situations particulières. Eh bien, on va en discuter dans le débat, et on pourra en tirer les conclusions à l'issue du débat.

GUILLAUME DURAND
C'est-à-dire qu'il pourrait y avoir une régionalisation des 80 km/h ?

ELISABETH BORNE
Il y a des situations particulières, que les élus de terrain connaissent évidemment mieux que l'Etat, et qu'il faut pouvoir, le cas échéant, prendre en compte, et donc c'est ça qui est dans le débat.

GUILLAUME DURAND
Pardonnez-moi d'insister, mais ça veut dire qu'il pourrait y avoir une régionalisation des 80 km/h ?

ELISABETH BORNE
Je ne sais pas si la régionalisation est la bonne idée, les réseaux ils sont plutôt départementaux, ceux dont on parle, et donc voilà, écoutons les élus, écoutons ce qui se dit dans le débat, et on pourra prendre les bonnes décisions à l'issue de ce débat.

GUILLAUME DURAND
Est-ce qu'on peut continuer à mener un gouvernement, mener - puisqu'il s'agit cette fois-ci du président de la République - l'Etat, quand vous avez des menaces qui sont claires et nettes et qui sont celles de Maxime NICOLLE et d'Eric DROUET qui considèrent que si le président de la République ne veut pas les rencontrer, eh bien le peuple dira ce qu'il a à lui dire. En gros, au fond, une volonté quand même clairement annoncée et écrite dans un texte, de renverser Emmanuel MACRON.

ELISABETH BORNE
Oui, eh bien je pense que depuis le début de ce mouvement on a à la fois des Français qui expriment des difficultés, des désarrois, de la colère, des sujets sur lesquels le gouvernement a voulu envoyer des signes importants, en annulant les augmentations de la fiscalité sur les carburants, avec les mesures d'urgence économique et sociale, 10 milliards d'euros, et je pense qu'on a ainsi créé les conditions pour qu'on ait un débat sur ces sujets, qui viennent de loin, ces fractures sociales, territoriales, écologiques…

GUILLAUME DURAND
Mais DROUET et NICOLLE disent et écrivent « ils n'ont rien fait, ils ne veulent pas entendre. »

ELISABETH BORNE
Et puis il y a d'autres acteurs, dans ce mouvement, qui n'ont qu'un but, c'est de renverser la République, de casser nos institutions, évidemment face à ce genre d'individus, qui souvent ensuite accompagnent des manifestations avec des violences inouïes, l'ordre doit prévaloir et c'est ce que fait le gouvernement, d'assurer que l'ordre est respecté par tous les citoyens en France.

GUILLAUME DURAND
Mais au début de cette affaire vous avez eu plusieurs positions. Alors, on a d'abord dit, vous vous souvenez des propos de CASTANER, que c'était des gens dangereux, que c'était des putschistes, et puis après on a entendu Marlène SCHIAPPA ou Mounir MAHJOUBI dire que finalement les gilets jaunes c'était, au fond, des macronistes qui s'ignoraient, et puis après on est revenu à l'ordre, mais enfin, quand on lit ce texte de DROUET et NICOLLE, et surtout celui de DROUET, on a quand même l'impression, comme vous venez de le dire - ce n'est pas un soutien que je vous apporte, mais une question que je vous pose - qu'effectivement leur but c'est de renverser le gouvernement. Quelle est l'attitude d'un pouvoir quand il est face à des gens qui visiblement ne sont pas prêts au dialogue ?

ELISABETH BORNE
En fait on a un mouvement qui est complexe, dans lequel il y a à la fois des gens qui expriment, avec beaucoup de sincérité, des difficultés qui viennent de loin, et auxquelles il faut répondre, et maintenant on a créé les conditions pour qu'on ait ce débat, dont les Français sont en train de s'emparer, 200.000 Français se sont rendus sur le site, plus de 750 réunions sont organisées, et c'est en étant présent dans le débat qu'on va pouvoir apporter des réponses concrètes. Et puis il y a ceux qui veulent remettre en cause la République, et là le gouvernement sera d'une fermeté absolue.

GUILLAUME DURAND
Mais est-ce qu'à partir d'un texte on peut faire arrêter des gens ? DROUET a déjà été arrêté dans la rue…

ELISABETH BORNE
Eh bien il y a des appels à la violence, et la justice doit aussi se prononcer sur ce genre d'attitude.

GUILLAUME DURAND
Notamment sur ce texte-là qui vient de sortir ?

ELISABETH BORNE
Sur ce texte-là, sur les mouvements violents qu'il suscite, sur les agressions de policiers qu'il encourage, voilà, effectivement, on est dans un autre registre et je pense que… moi ce qui me frappe, voyez, c'est que ces individus dont vous parlez, je pense qu'ils ne se préoccupent absolument pas des difficultés qu'expriment les Français et les territoires, ils jouent leur partition, avec un objectif qui est de renverser la République, et évidemment notre République elle est solide et on sera là pour la faire tenir.

GUILLAUME DURAND
Question sociale qui est posée partout, dans tous les débats, tout revient sur cette question sociale, Le Parisien ce matin explique que fondamentalement la France est une sorte d'Eden parmi un certain nombre de pays d'Europe occidentale, ou même ailleurs, même s'il y a, en matière d'héritage, des différences considérables. Comment l'Etat peut-il faire plus, puisqu'on voit que les sommes qui sont consacrées aux aides sociales et aux retraites sont considérables ? Et deuxièmement, est-ce que finalement, avant de faire la réforme de l'ISF, en IFI, il ne valait mieux pas faire la réforme de l'Etat et peut-être même la réforme des retraites, ce qui aurait permis de gagner de l'argent avant de passer à autre chose, c'est-à-dire est-ce qu'il n'y a pas eu une erreur de départ ?

ELISABETH BORNE
Alors, je pense que les réformes qui ont été faites elles visent aussi à améliorer l'attractivité, la compétitivité de notre économie, à créer des emplois, elle vise aussi à ce que le travail paye, c'est tout ça le sens des réformes qui ont été menées ces derniers mois, et ça me semble essentiel. Je pense que beaucoup des gilets jaunes qui s'expriment-ils veulent aussi que le travail paye davantage. Ensuite il reste beaucoup de sujets, il reste un débat, et ça fait partie des questions qui ont été posées dans la lettre que le président de la République a adressée à tous les Français, comment on peut évoluer notre système de protection sociale, dont certains trouvent qu'il les protège insuffisamment, d'autres qu'il coûte trop cher, eh bien ça fait partie des sujets qui sont dans le débat.

GUILLAUME DURAND
Ce n'est pas exactement ma question. Est-ce qu'il n'y a pas eu - puisque vous êtes depuis le départ dans cette équipe - est-ce qu'il n'y a pas une inversion des priorités, dommageable pour la visibilité, c'est-à-dire on a commencé par l'ISF et, en gros, la SNCF, et les lois Travail, alors que peut-être il aurait fallu d'abord et avant tout - c'est ce que disent des journaux à longueur de journée, comme l'Opinion - d'abord réduire le train de vie de l'Etat ou chasser l'argent, une fois qu'on l'aura récupéré, eh bien justement pouvoir essayer de le distribuer sur le plan social ?

ELISABETH BORNE
Enfin, je pense que la réforme de l'Etat, on y travaille, et faire des réformes pour encourager l'emploi, pour développer la création d'emplois, pour que le travail paye davantage, je pense que c'est au coeur de ce que les gilets jaunes, et ce que les Français, en général, attendent de nous.

GUILLAUME DURAND
Dernier point, il est important, il concerne aussi les symboles - alors vous allez me dire que je vous agresse un peu beaucoup ce matin - mais c'est vrai que des gens attendent Emmanuel MACRON à la sortie de Versailles avec des pancartes et se vivent comme une sorte de « Sans-culottes » contemporains, est-ce qu'il n'y a pas aussi, chez le président de la République, une difficile, ou un difficile maniement des symboles ? C'est-à-dire que, dans le contexte d'aujourd'hui, il dialogue, mais en même temps, tout d'un coup, il emmène les gens les plus riches du monde à Versailles, et visiblement, pour une partie des gens, même si tout ça peut apparaître comme démagogique, ça ne passe pas.

ELISABETH BORNE
Ecoutez, je pense qu'on peut aussi tout caricaturer, le président de la République il a été aussi dans les territoires, dans l'Eure, dans le Lot, pour parler avec les élus, qui entendent nos concitoyens, et on a en effet ce sommet qui s'est tenu pour la deuxième année, où il s'agit de faire quoi ?

GUILLAUME DURAND
Choose France.

ELISABETH BORNE
Il s'agit de discuter avec des entreprises pour qu'elles développent des projets en France, pour créer de l'emploi, c'est ce que TOYOTA a fait en créant des emplois dans les Hauts-de-France, c'est ce que FEDEX, dont j'ai rencontré les dirigeants hier, sont en train de faire, il s'agit de dire venez en France, venez créer des emplois, et je pense que c'est aussi comme ça qu'on surmontera les difficultés que rencontrent certains Français.

GUILLAUME DURAND
Et la dernière question, qui concerne le passe Navigo, vous avez entendu l'initiative de Valérie PECRESSE, est-ce que vous trouvez bien et satisfaisant que ce passe Navigo soit diminué pour ceux qui ont plus de 65 ans, quelles que soient leurs conditions de ressources ?

ELISABETH BORNE
Alors, c'est une décision qui appartient à la région Ile-de-France, je pense que c'est un sujet…

GUILLAUME DURAND
Vous êtes ministre des Transports.

ELISABETH BORNE
Aussi, sans doute, effectivement, que pointent beaucoup de retraités, quand on est salarié alors votre employeur rembourse 50 % de votre abonnement, quand vous êtes retraité, par définition, plus personne ne le prend en charge, donc qu'il faille se préoccuper aussi de ces personnes retraités je n'ai pas de doute, ensuite sur les modalités elles sont à décider par effectivement la région Ile-de-France.

GUILLAUME DURAND
Mais c'est une bonne nouvelle pour vous ?

ELISABETH BORNE
Je pense que c'est une bonne nouvelle, tout ce qui facilite les transports du quotidien, pour tous nos concitoyens, pour moi c'est une bonne nouvelle parce que c'est ma priorité.

GUILLAUME DURAND
Voilà, et puis ça concerne surtout 10 millions de personnes qui vivent dans la région parisienne. Merci Elisabeth BORNE d'être venue ce matin, et prudence sur les routes car ça va être extrêmement compliqué dans 24 départements, des précautions ont été prises pour que ne se reproduisent pas des files d'attente, notamment sur la célèbre RN118, c'est ça ?

ELISABETH BORNE
Je vous confirme.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 23 janvier 2019