Interview de Mme Agnès Buzyn, ministre des solidarités et de la santé à Europe 1 le 7 février 2019, sur l'épidémie de grippe et les problèmes liés à la politique de la santé dans le grand débat national.

Texte intégral

AUDREY CRESPO-MARA
Bonjour Agnès BUZYN.

AGNES BUZYN, MINISTRE DES SOLIDARITES ET DE LA SANTE
Bonjour.

AUDREY CRESPO-MARA
L'épidémie de grippe a déjà fait plus de mille morts. Combien de victimes précisément ?

AGNES BUZYN
Mille cent en surmortalité par rapport à ce qui est attendu dans un mois normal, mais nous savons que chaque année, la grippe tue en général plus de dix mille personnes. Et donc, c'est la raison pour laquelle je me bats pour la vaccination des personnes âgées et des soignants.

AUDREY CRESPO-MARA
Vous dites mille cent morts, c'est normal par rapport aux autres années ?

AGNES BUZYN
Je ne peux pas le dire parce que j'attends les chiffres en fin d'épidémie, donc nous verrons après la consolidation. Aujourd'hui toute la France est en zone d'épidémie, donc nous sommes au pic probablement, et nous verrons à la fin du mois quels ont été effectivement les taux de mortalité.

AUDREY CRESPO-MARA
S'agit-il d'un virus de la grippe particulièrement virulent ?

AGNES BUZYN
Il y a deux virus qui circulent. C'est de plus en plus le cas, c'est pour ça qu'on a un vaccin qui essaye de couvrir différentes souches. Sur le vaccin classique… Pardon, sur le virus classique, la souche A, le vaccin couvre à peu près cinquante pour cent des gens. Et sur l'autre virus qui circule, la couverture est très médiocre, à vingt pour cent, ce qui peut expliquer les mauvais chiffres.

AUDREY CRESPO-MARA
Oui. Vingt pour cent, c'est très bas. Donc le virus n'est pas vraiment efficace sur cette souche-là.

AGNES BUZYN
Le vaccin est moyennement efficace cette année. C'est pour ça que les gestes de protection, c'est-à-dire se laver les mains, tousser dans sa manche, éviter de postillonner, tous ces gestes de barrière qu'on conseille sont vraiment très importants, notamment quand le vaccin est très peu efficace. Donc on doit éviter de se le transmettre les uns aux autres.

AUDREY CRESPO-MARA
Il n'y a pas moyen de faire un autre vaccin plus efficace ?

AGNES BUZYN
Le problème, c'est que chaque vaccin est un pari. On est obligé de parier sur les souches qui vont circuler six mois avant que le premier virus n'apparaisse dans le monde. Vous savez, le temps de fabriquer un vaccin, il faut plusieurs mois et donc les industriels parient sur les mutations qui vont venir. Donc de temps en temps le pari est gagné, de temps en temps il est moyennement gagné, parfois pas du tout.

AUDREY CRESPO-MARA
Dans un centre de soins du Loiret, six personnes sont décédées dont deux membres du personnel soignant. Aucune de ces personnes n'a été vaccinée ?

AGNES BUZYN
Les deux soignants n'étaient pas vaccinés. Par contre les personnes âgées, certaines d'entre elles l'étaient. On sait que chez les gens très âgés, le vaccin très peu efficace parce que leur système immunitaire fonctionne très mal pour répondre à la vaccination. C'est pour ça que les soignants dans les hôpitaux, dans les EHPAD doivent être vaccinés eux-mêmes pour protéger…

AUDREY CRESPO-MARA
Il n'y a pas d'obligation ?

AGNES BUZYN
Il y en a eu une, elle a été supprimée il y a quelques années.

AUDREY CRESPO-MARA
Vous allez la rétablir ?

AGNES BUZYN
Aujourd'hui, j'ai demandé un effort particulier notamment aux Ordres : l'Ordre des médecins, l'Ordre des infirmiers, l'Ordre des kinésithérapeutes pour qu'ils fassent une campagne pro-vaccins. Je verrai quel a été le taux de couverture cette année des soignants. J'espère qu'ils comprennent leurs responsabilités. Si vraiment ça ne progresse pas, peut-être que nous en reviendrons à l'obligation.

AUDREY CRESPO-MARA
Agnès BUZYN, la femme qui aurait tué dix personnes en mettant le feu à un immeuble du XVIème arrondissement de Paris a fait treize séjours en hôpital psychiatrique en dix ans. Treize en dix ans. On l'a laissée en liberté à cause du manque de places dans les hôpitaux psychiatriques ?

AGNES BUZYN
Je ne peux pas le dire pour ce cas particulier. Il y a des pratiques qui sont assez différentes d'un hôpital à l'autre. C'est un des problèmes que j'ai souligné quand j'ai commencé à me préoccuper de la psychiatrie en arrivant dans le ministère. En réalité vous avez des écoles, des écoles qui gardent beaucoup les malades ; d'autres au contraire où on les traite beaucoup en ambulatoire. Le cas particulier de cette femme fait l'objet d'une enquête donc aujourd'hui je ne peux rien dire.

AUDREY CRESPO-MARA
En vingt ans, cinquante-cinq mille lits ont été supprimés en France. C'est aussi pour cela qu'on laisse sortir des patients qui peuvent devenir dangereux ?

AGNES BUZYN
Non. Le traitement ambulatoire est recommandé dans beaucoup de pathologies parce qu'il permet une meilleure réinsertion des personnes. Donc ça n'est pas parce qu'on ferme des lits qu'on met les gens dehors, c'est parce qu'on a des recommandations qu'il faut traiter les gens chez eux que progressivement on a supprimé des lits. En fait, on ne souhaite plus avoir des hôpitaux psychiatriques remplis de personnes qui y passent leur vie. Et donc ça, ce sont des changements de pratiques en réalité qui sont survenus il y a quelques années.

AUDREY CRESPO-MARA
Mais on a quand même l'impression que les Français atteints d'une maladie psychiatrique sont négligés par les pouvoirs publics.

AGNES BUZYN
Non. Certainement pas puisque c'est vraiment un des dossiers que j'ai pris à bras le corps en arrivant.

AUDREY CRESPO-MARA
Oui, en arrivant.

AGNES BUZYN
En arrivant au ministère, je me suis rendue compte qu'il avait eu très peu d'investissements dans la psychiatrie depuis trente ans. Des hôpitaux souvent délabrés, pas tous heureusement ; des pratiques trop divergentes d'un hôpital à l'autre, ça n'est pas normal : il doit y avoir une harmonisation de la façon dont on prend en charge les gens ; pas assez de médecins formés pour les hôpitaux ; pas assez de pédopsychiatres. Donc j'ai mis énormément d'argent sur la table dès l'année dernière, cinquante millions d'euros ont été débloqués en fin d'année. Cette année, ce sera cent millions d'euros pour redynamiser la psychiatrie française, former de jeunes médecins et surtout former des pédopsychiatres. Parce qu'il vaut mieux traiter les gens quand ils sont adolescents, jeunes, plutôt que d'attendre qu'ils soient très malades.

AUDREY CRESPO-MARA
Agnès BUZYN, tout le monde sait bien que dans la vie l'essentiel c'est la santé. Pourquoi alors la santé n'est-elle pas l'une des quatre problématiques majeures du Grand débat ?

AGNES BUZYN
Alors d'abord, ça émerge énormément dans les débats. Moi à chaque fois que je me déplace il y a des demandes.

AUDREY CRESPO-MARA
Justement.

AGNES BUZYN
Mais parce que les quatre thématiques ont été proposées, mais nous savons très, très bien que les Français s'empareront évidemment des thématiques qui les touchent et rien n'est fermé.

AUDREY CRESPO-MARA
Mais ce n'était pas l'une des quatre problématiques du Gouvernement.

AGNES BUZYN
Mais parce qu'en réalité, la réforme est déjà en cours. C'est-à-dire que quand j'entends des gens parler de la santé – j'étais à un Grand débat à Trappes dimanche - en réalité, ils soulignent des constats qui ont déjà été faits à mon arrivée sur lequel on a une réforme qui se met en place avec une loi santé qui va être, j'espère, votée en mars au Parlement, et qui justement traite de toutes leurs problématiques d'accès aux soins. Donc c'est la raison pour laquelle ça n'est pas prioritaire par rapport aux autres thématiques parce que c'est déjà traité par le Gouvernement.

AUDREY CRESPO-MARA
Les inégalités sont au coeur des discussions. Par exemple, faut-il priver d'allocations familiales les ménages les plus aisés et donner davantage aux plus modestes ? Je vous prends un exemple : un couple de deux enfants qui gagne huit mille euros touche quarante euros d'allocations familiales qui ne leur sont pas très utiles alors qu'une famille modeste avec un seul enfant ne touche rien. Alors c'est légal mais est-ce que c'est juste ?

AGNES BUZYN
C'est un sujet qui revient régulièrement à chaque fois qu'on discute du financement des allocations familiales : faut-il supprimer ces quarante-trois euros pour le deuxième enfant dans des familles très aisées ? C'est vrai que les familles qui les touchent considèrent que ça n'a pas d'intérêt. Moi-même je trouve que ça n'a pas beaucoup d'intérêt.

AUDREY CRESPO-MARA
Donc vous pourriez revenir là-dessus.

AGNES BUZYN
Chaque année je me pose la question. En réalité, je trouve que c'est une belle question de société. Parce que ce que disent ceux qui défendent le fait que tout le monde doit toucher des allocations familiales, c'est que ces ménages les plus riches sont ceux qui cotisent le plus en termes de prestations familiales, et donc il faut qu'ils puissent en bénéficier un peu sinon ils ne pourront plus adhérer à l'impôt. Et donc, si on redistribue tout ce qui est cotisations familiales, certains craignent qu'on remette en cause l'universalité de la Sécurité sociale. Donc c'est un débat de société que moi je suis prête à ouvrir et à discuter avec les citoyens très sincèrement.

AUDREY CRESPO-MARA
Agnès BUZYN, une centaine de personnalités vous demande de lever le voile sur le nombre de manifestants et de membres de forces de l'ordre hospitalisés depuis le début du mouvement des Gilets jaunes. C'est un chiffre qui est secret ?

AGNES BUZYN
Non. Ça m'exaspère en réalité qu'on dise ça. Heureusement les hôpitaux reçoivent tout le monde. Tout le monde sans trier.

AUDREY CRESPO-MARA
Ils ne recensent pas les blessés des manifestations par exemple ? Des hospitalisés ?

AGNES BUZYN
En fait, un médecin qui soigne un malade, et notamment un urgentiste qui va voir un malade, il va le voir pour une blessure. Donc il va connaître sa blessure mais il ne va pas identifier si la personne est une force de l'ordre ou un gilet jaune ou même un passant qui a couru et qui s'est blessé. Et heureusement, c'est le serment…

AUDREY CRESPO-MARA
Par exemple, vingt personnes éborgnées par des LBD selon les Gilets jaunes, vous pouvez le confirmer ?

AGNES BUZYN
Ça, c'est un problème spécifique que je souhaite discuter avec la Société française d'ophtalmologie. Je vais les recevoir parce qu'ils m'ont alertée sur beaucoup de blessures à l'oeil. Ce problème-là spécifique, je vais le regarder avec eux. Mais de connaître le nombre de personnes hospitalisées qui seraient soit des Gilets jaunes, soit des forces de l'ordre, ce n'est pas comme ça que les hôpitaux fonctionnent et heureusement. Et je ne demanderai jamais aux soignants de ficher les malades qui arrivent.

AUDREY CRESPO-MARA
Agnès BUZYN, hier soir vous avez reçu un prix lors d'une cérémonie à l'Assemblée nationale, le prix du Trombinoscope. C'est un peu les César de la politique. Vous venez d'être élue meilleur ministre de l'année 2018. Qu'est-ce que vous avez de plus que Jean-Michel BLANQUER ? C'était lui l'an dernier ; il aurait pu gagner le prix une deuxième fois.

AGNES BUZYN
Il aurait peut-être pu gagner le prix une deuxième fois. Je ne sais pas si j'ai quelque chose de plus. En tous les cas, je fais de la politique à ma manière. C'est-à-dire que je suis une femme de la société civile, je n'avais jamais fait de politique avant. Je ne veux pas changer ma personnalité et donc j'essaie de faire de la politique dans l'action, en faisant des choses pour les citoyens et visiblement ça a été reconnu hier. Cette forme de faire, cette façon de faire de la politique a été reconnue et j'en suis très reconnaissante au jury.

AUDREY CRESPO-MARA
Merci Agnès BUZYN.

AGNES BUZYN
Merci.

NIKOS ALIAGAS
Madame la Ministre, vous êtes enrhumée ?

AGNES BUZYN
J'ai une trachéite. Ce n'est pas la grippe, je suis vaccinée.

NIKOS ALIAGAS
Vous êtes ministre de la Santé, vous avez des médicaments Sinon, c'est le miel. Le miel et le citron, ça marche aussi.

AGNES BUZYN
Merci.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 12 février 2019