Entretien de M. Jean-Yves Le Drian, ministre de l'Europe et des affaires étrangères, dans le quotidien italien "Corriere della Sera" du 14 février 2019, sur les relations franco-italiennes.

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Texte intégral

Q - Après le rappel à Paris de l'ambassadeur Masset, quel est l'état actuel des relations franco-italiennes ?

R - La France et l'Italie sont des pays voisins, amis et alliés depuis longtemps. Si nous avons décidé de rappeler notre ambassadeur à Paris, c'est précisément parce que cette relation historique, à laquelle nous tenons tant, est mise en cause.

La France fait l'objet depuis quelques mois d'attaques répétées et d'accusations outrancières. Or, nous considérons que l'amitié franco-italienne est un bien commun, qu'il nous importe de protéger. Parce que cette situation soulevait des questions sur les intentions réelles du gouvernement italien, nous avons estimé nécessaire de rappeler notre ambassadeur. Ce geste symbolique vise à la fois à mieux comprendre la situation et à lui donner le mandat le plus approprié. Mardi soir, le président Mattarella et le président Macron, qui sont les gardiens de la relation entre nos deux pays, se sont parlé. Ils partagent une même vision de cette relation qui nous renforce mutuellement et nous engage fortement.

Q - Quand l'ambassadeur de France va-t-il rentrer à Rome ?

R - Aujourd'hui, je peux vous dire que le retour de notre ambassadeur se fera très prochainement.

Q - Comment le Quai d'Orsay et la Farnesina ont travaillé ensemble pour désamorcer la crise?

R - Il y a eu une succession d'attaques contre la France et j'avais fait savoir à l'ambassadrice italienne à Paris que l'accumulation de prises de position de plusieurs membres de premier plan du gouvernement dans la politique intérieure française commençait à nous poser de sérieux problèmes. L'initiative du vice-président du Conseil, M. Di Maio, a été l'épisode de trop. D'abord parce que cette visite s'est faite en dehors de tout cadre diplomatique qui veut qu'un ministre informe les autorités du pays où il se rend. Ensuite parce qu'il a rencontré quelqu'un qui appelait à une insurrection et à une intervention de l'armée. La limite a été franchie.

Q - Di Maio a depuis expliqué qu'il agissait dans le contexte du débat politique pour les élections européennes.

R - Encore une fois, il ne s'agit pas d'une situation politique classique. Il s'agit d'une rencontre publique entre une personne qui demande l'insurrection armée et un membre du gouvernement italien, sans respecter les usages élémentaires entre partenaires européens.

Q - Quelles sont les demandes de la France pour que de pareilles crises ne se répètent?

R - Nous avons des désaccords, mais nous considérons que nous pouvons avoir néanmoins une coopération loyale, respectueuse de l'un et de l'autre. Nous sommes alliés, nous sommes deux membres fondateurs de l'Union européenne, nous sommes deux pays qui ont une longue histoire commune. Il importe donc que nous puissions traiter nos désaccords par le dialogue, et non par la confrontation, dans un esprit de respect mutuel. Ce sont les principes fondamentaux.

Q - Parmi les points de désaccord soulignés par le gouvernement italien, la politique sur les migrants, est-ce que la France confirme l'accueil d'une partie des migrants du Sea Watch ?

R - C'est un sujet qui nous concerne aussi au premier chef : la France est, après l'Allemagne, le deuxième pays en Europe pour le nombre de demandes d'asile reçues. Nous sommes au rendez-vous sur les problèmes concrets qui se posent aujourd'hui. Je pense en particulier au bateau Sea Watch. La France a pris des engagements et les tient, sans ambiguïté, comme elle a tenu les engagements qu'elle avait pris pour l'Aquarius. Une équipe française est en ce moment même en Sicile à cette fin. Nous continuons par ailleurs à défendre une solution européenne solidaire.

Q - Il y a aussi des sujets plus locaux, par exemple la frontière sur les Alpes entre la France et l'Italie. Le gouvernement italien évoque dernièrement des contrôles plus insistants du côté français.

R - Beaucoup de difficultés d'ordre technique peuvent surgir dans une relation de voisinage entre deux pays. Il faut les envisager dans le cadre d'un dialogue franc et apaisé, dans lequel on trouve toujours des solutions, en gardant le contact à tous les niveaux, notamment local. Et sur le terrain, la coopération est très bonne.

Q - Et les désaccords sur la situation en Libye ?

R - Nous sommes à la fois partenaires et complémentaires. Lorsque le président Conte a organisé une réunion à Palerme au mois de novembre dernier, je m'y suis rendu. Lorsqu'il y a eu une feuille de route permettant la tenue d'élections rapidement et le retrait des groupes armés, nous étions d'accord. Il n'y a pas eu de contentieux à ce moment-là et il n'y a pas nécessité d'en faire.

Q - En Italie on remarque souvent que la compagnie française Total et l'italienne Eni sont concurrentes en Libye, avec des conséquences au niveau politique et diplomatique.

R - À dire vrai, le seul sujet, c'est la sécurité et le retour de la paix et d'une autorité légitime en Libye.

Q - Autre dossier qui pose problème, les quinze anciens terroristes italiens réfugiés en France. Quand peut-on s'attendre à une première extradition ?

R - Je connais la grande sensibilité de cette question en Italie. Sur la base des demandes adressées par les autorités italiennes, des magistrats français et italiens se livrent depuis hier à Paris à un examen juridique au cas par cas. Il faut regarder les choses au fond et ne pas instrumentaliser ces situations ; là aussi, dans la pratique, la coopération est bonne.

Q - Le gouvernement italien est aujourd'hui divisé sur le projet Lyon-Turin, est-ce que la France y est toujours attachée ?

R - Il y a eu sur ce sujet un accord inter-gouvernemental. Le président de la République l'a rappelé lors du dernier sommet franco-italien de septembre 2017 à Lyon, j'y étais. Je peux comprendre que le gouvernement italien ait demandé une analyse coûts-bénéfices du projet. Nous sommes très vigilants sur le calendrier, sur les échéances qui conditionnent le financement européen. Il faut maintenant que le gouvernement italien tranche rapidement.

Q - Les autorités anti-trust de France et d'Allemagne ont demandé l'avis de la Commission sur l'accord Fincantieri-Chantiers de l'Atlantique. Est-ce que la France ne soutient plus totalement cet accord ?

R - Il s'agit d'un bon accord. Il a été conclu au sommet de Lyon en septembre 2017. Je souhaite qu'il prenne corps. Par ailleurs, les autorités anti-trust de l'Allemagne et de la France sont indépendantes des gouvernements. En ce qui concerne le gouvernement français, nous sommes favorables à cet accord.

Q - Au niveau européen, en Italie certains ont suivi avec préoccupation la signature du Traité d'Aix-la-Chapelle entre la France et l'Allemagne. Le Traité du Quirinal entre la France et l'Italie est-il toujours d'actualité ?

R - Nous voulons toujours que la France et l'Italie signent ensemble un grand traité d'amitié. C'est un projet qui a été évoqué à plusieurs reprises avec le gouvernement précédent. Un travail a été engagé. Ce sujet est toujours sur la table et nous sommes toujours disponibles.

Q - Le président Emmanuel Macron parle avec le président Sergio Mattarella, dont la position de tutelle des engagements européens de l'Italie est connue. Mais, après, il y a la pratique quotidienne des deux gouvernements qui paraît plus compliquée. Êtes-vous confiant qu'au niveau des ministres une nouvelle coopération va renaître entre la France et l'Italie ?

R - Nous sommes attachés à deux principes : le respect mutuel et la volonté de coopérer. Si ces principes sont respectés, nous pouvons travailler ensemble, en dépit de nos divergences politiques. La France est prête à travailler sur tous les sujets dans le cadre de ces principes.


Source https://www.diplomatie.gouv.fr, le 19 février 2019