Interview de Mme Amélie de Montchalin, secrétaire d'Etat aux affaires européennes, à BFMTV le 30 août 2019, sur les commissaires européens, le Brexit, la question migratoire et l'accord UE-Mercosur.

Texte intégral

JEAN-JACQUES BOURDIN
Amélie de MONTCHALIN, bonjour.

AMELIE DE MONTCHALIN
Bonjour.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Vous êtes secrétaire d'Etat aux Affaires européennes, merci d'être avec nous ce matin. Sylvie GOULARD est donc proposée par Emmanuel MACRON pour devenir commissaire européenne, un peu d'histoire. Juin 2017, je me souviens, Sylvie GOULARD démissionne du gouvernement, elle était ministre de la Défense, depuis peu. Rappelez-nous, pourquoi avait-elle démissionné ?

AMELIE DE MONTCHALIN
Elle a démissionné parce qu'elle a pensé que son nom était amené, dans une affaire, elle pensait que cela ne la concernait pas et elle voulait pouvoir se défendre, et elle considérait d'ailleurs, je crois qu'elle l'avait dit comme ça, que, en tant que ministre de la Défense il fallait qu'elle soit consacrée, 100 %, à pouvoir être avec les militaires, il y avait du terrorisme. Ce qui est intéressant c'est que Sylvie GOULARD c'est quelqu'un que le président a proposé, parce qu'elle incarne, par sa vie, deux choses qui nous semblent essentielles pour l'Europe. D'abord c'est une femme qui a été élue, c'était une députée, elle a donc ce côté démocratique…

JEAN-JACQUES BOURDIN
Députée européenne.

AMELIE DE MONTCHALIN
Députée européenne, et puis c'est une femme qui est efficace, qui était persévérante et qui a porté des résultats concrets. Cette affaire, dont vous me parlez, ça fait un peu réchauffé, parce que depuis 2 ans je crois que aucun juge ne lui a posé de questions, elle n'a pas été…

JEAN-JACQUES BOURDIN
Attendez. Ouverture d'une enquête préliminaire, on est bien d'accord, à l'époque, pour abus de confiance visant son ex-parti, on est bien d'accord, le MoDem, c'est l'affaire des assistants parlementaires européens. Deux ans après, je vous pose simplement la question, est-ce que l'enquête est refermée, est-ce qu'elle est terminée cette enquête ?

AMELIE DE MONTCHALIN
Alors, moi je ne sais pas ce que fait le juge, je sais juste qu'il ne l'a jamais interrogée, qu'il ne l'a pas mise en examen…

JEAN-JACQUES BOURDIN
L'enquête est en cours.

AMELIE DE MONTCHALIN
Ce que je sais aussi c'est que, au niveau du Parlement européen, où tout ça est censé se passer, les informations sont que, elle a géré les choses totalement selon les règles, et donc, vu du Parlement européen, l'administration du Parlement européen, montre, dit, qu'il n'y a pas de problème.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Qu'il n'y a pas de problème, oui, mais l'enquête est toujours ouverte. Et, expliquez-nous, Sylvie GOULARD démissionne de son poste de ministre, à cause de cette enquête, l'enquête n'est pas terminée, et là elle pourrait devenir commissaire européenne, c'est-à-dire que la vérité à Paris n'est pas la vérité à Bruxelles ou à Strasbourg, si j'ai bien compris. Si j'ai bien compris, elle n'est pas très bien, Sylvie GOULARD, pour être ministre, mais elle est très bien pour être commissaire européenne.

AMELIE DE MONTCHALIN
Ce n'est pas ça du tout.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Ah bon ?

AMELIE DE MONTCHALIN
C'est une décision personnelle qu'elle a prise à l'époque, personne ne lui a demandé, et ce qui est nouveau, je vous le dis, c'est que le Parlement européen, pendant ces 2 ans, a lui-même regardé ce qui s'était passé et a conclu qu'il n'y avait pas d'informations amenant à penser qu'elle n'avait pas fait les choses selon les règles. A partir de là…

JEAN-JACQUES BOURDIN
Donc elle est blanchie par le Parlement européen ?

AMELIE DE MONTCHALIN
C'est ce que je vous dis, et donc elle est en capacité…

JEAN-JACQUES BOURDIN
Elle est blanchie pas par la justice française, mais par le Parlement européen.

AMELIE DE MONTCHALIN
Et donc elle est en capacité de se présenter devant le Parlement européen et de dire…

JEAN-JACQUES BOURDIN
Et d'être commissaire au nom de la France.

AMELIE DE MONTCHALIN
Ensuite, vous savez, c'est un processus qui est très démocratique. Parfois on dit l'Europe ce n'est pas démocratique, ce que je vois, moi, c'est qu'en Europe, quand un commissaire est proposé, elle n'est que candidate, elle doit encore être auditionnée au Parlement, il faut qu'il y ait un vote en sa faveur et ensuite l'intégralité…

JEAN-JACQUES BOURDIN
Vous me dites que le Parlement l'a blanchie, donc le vote sera favorable.

AMELIE DE MONTCHALIN
Il y a deux choses dans un Parlement, il y a l'administration d'un Parlement et puis il y a les députés qui votent. Ce qui compte pour moi, dans cette affaire, c'est pourquoi on a un commissaire, qu'est-ce qu'on lui demande de faire, qu'est-ce qui se passe en Europe…

JEAN-JACQUES BOURDIN
Non mais d'accord, non mais ça je vais vous poser la question, mais…

AMELIE DE MONTCHALIN
Ah tant mieux, parce que c'est quand même…

JEAN-JACQUES BOURDIN
Mais pourquoi ce commissaire, pardon, parce qu'il y avait d'autres possibilités ?

AMELIE DE MONTCHALIN
Parce qu'on a pensé que c'était, donc je vous le dis, une femme qui a été élue députée européenne, et c'est important de…

JEAN-JACQUES BOURDIN
Donc peu importe cette histoire d'assistants parlementaires européens ?

AMELIE DE MONTCHALIN
Mais ce n'est pas peu importe, c'est, cette affaire…

JEAN-JACQUES BOURDIN
Peu importe ?

AMELIE DE MONTCHALIN
Elle se défendra, elle pourra amener les preuves, les éléments, mais ce que je vous dis c'est que, au Parlement européen il n'y a pas d'éléments, aujourd'hui, prouvant ou pensant que cette affaire existe.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Aujourd'hui il n'y a pas d'éléments. Imaginons que l'enquête se poursuive en France et que la commissaire européenne française se retrouve devant les tribunaux, belle image pour le pays !

AMELIE DE MONTCHALIN
Vous imaginez bien que si ce choix a été fait, c'est que nous avons, parce le Parlement européen a fait son enquête interne, l'impression, le sentiment, une forme de certitude, sur le fait que cela n'est pas le cas, que ce n'est pas une affaire qui va se poursuivre.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Quel portefeuille pour Sylvie GOULARD ?

AMELIE DE MONTCHALIN
Nous, ce qu'on voudrait, c'est qu'elle puisse s'occuper de sujets économiques d'avenir, comment en Europe on crée des emplois demain ?

JEAN-JACQUES BOURDIN
C'est-à-dire ?

AMELIE DE MONTCHALIN
L'innovation, comment les PME peuvent exporter en dehors de la France, le marché intérieur, l'industrie, tout ce qui concerne l'économie de demain.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Elle serait commissaire à quoi alors, dans le « gouvernement européen » ?

AMELIE DE MONTCHALIN
Il y a un terme qui s'appelle le marché intérieur, ou la DG Croissance…

JEAN-JACQUES BOURDIN
Voilà, commissaire au marché intérieur.

AMELIE DE MONTCHALIN
Ce n'est pas à moi de le savoir, c'est à Ursula VON DER LEYEN, mais on pense que dans cette zone-là d'activité, la France a des choses à apporter et surtout c'est utile pour les Français, c'est l'Europe du concret. Le marché intérieur, vous savez, c'est ce que Jacques DELORS, il y a quelques décennies déjà, a bien prouvé comme étant le coeur de ce que serait l'Europe moderne, ce n'est pas le marché ultralibéral, c'est on a des normes ensemble, pour que par exemple une PME française puisse vendre ses produits, en Allemagne, en Italie, en Pologne, etc. le marché intérieur c'est ce qui fait qu'on peut avancer ensemble, tout en se fixant des normes, et que ce ne soit pas la jungle, et que ce ne soit pas la concurrence de tous contre tous, c'est là qu'il y a le plus de choses à faire, parce que c'est comme ça qu'on crée des emplois, c'est comme ça qu'on crée de l'industrie, c'est comme ça qu'on met en commun, au fond, ce grand marché de 530 millions d'euros…

JEAN-JACQUES BOURDIN
Elargir les règles communes.

AMELIE DE MONTCHALIN
Et qu'on élargit les règles pour que ce soit loyal et qu'on ne soit pas dans la guerre de tous contre tous.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Par exemple le paquet de tabac, de cigarettes, au même prix partout en Europe.

AMELIE DE MONTCHALIN
Ça concerne aussi les assurances, ça concerne énormément de domaines…

JEAN-JACQUES BOURDIN
C'est-à-dire des règles fiscales communes.

AMELIE DE MONTCHALIN
Ça concerne aussi la fiscalité, aujourd'hui on est à l'unanimité comme vous savez, mais le marché intérieur c'est ce qui fait, au fond, vivre l'Europe, concrètement, on n'est pas là dans les concepts. Et nous ce qu'on pense c'est que, le grand défi, il y a bien sûr la transition climatique, mais il y a comment on recrée de l'emploi en Europe. Ça concerne la France où on a un taux de chômage en baisse, mais qui reste beaucoup trop élevé, ça concerne l'ensemble du continent. Vous voyez ce qui se passe en Allemagne, le système était là pour exporter des voitures, qu'est-ce qu'il doit faire demain ? Tout ça c'est des choses qu'on doit mettre ensemble…

JEAN-JACQUES BOURDIN
Les Allemands qui veulent exporter leurs voitures au Brésil notamment, je vais y revenir tout à l'heure. Boris JOHNSON admet qu'il y a un désaccord profond entre la Grande-Bretagne et l'Union européenne, tout le monde le constate. No deal ? Franchement, est-ce que le 31 octobre il y aura un no deal ?

AMELIE DE MONTCHALIN
Vu comment les choses tournent, c'est probable.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Probable, ça veut dire que des négociations sont encore possibles ?

AMELIE DE MONTCHALIN
Mais vous savez, moi j'ai vu le ministre anglais du Brexit mercredi, j'ai eu Michel BARNIER hier, tout le monde se parle, on est des gens responsables.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Est-il vrai qu'il y a tous les jours, pratiquement tous les jours, des émissaires britanniques qui discutent avec l'Union européenne ?

AMELIE DE MONTCHALIN
Bien sûr. Aujourd'hui le ministre du Brexit est à Calais avec Gérald DARMANIN, les Anglais, on se parle tout le temps. Il y a deux choses qu'il faut avoir en tête. D'abord, moi je ne suis pas là pour commenter la vie politique britannique, c'est un choix souverain, donc le choix du no deal, je vous dis que c'est probable, parce que c'est un choix des Britanniques, c'est Boris JOHNSON et son Parlement qui doivent décider souverainement ce qu'ils veulent faire, l'accord européen il est toujours sur la table.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Ça veut dire quoi, ça veut dire que si Boris JOHNSON ne bouge pas, il y aura no deal ?

AMELIE DE MONTCHALIN
Exactement. S'il ne se passe rien c'est le no deal.

JEAN-JACQUES BOURDIN
S'il ne se passe rien c'est le no deal.

AMELIE DE MONTCHALIN
Mais, ma responsabilité à moi, c'est surtout de s'assurer que quel que soit le scénario que choisissent les Britanniques, nous soyons, nous en France, préparés, qu'on ait protégé les citoyens…

JEAN-JACQUES BOURDIN
On va en parler de ça.

AMELIE DE MONTCHALIN
Il y a quelque chose de très important, il faut qu'on se dise bien que, bien sûr que ce n'est pas ce qu'on a souhaité, on pense que ce n'est même pas une bonne idée, mais ça c'est ce qu'on pense, après, nous responsables politiques, on est là pour parler des citoyens Européens, des citoyens Français, il faut que dans leur vie quotidienne les choses puissent continuer, si vous êtes une entreprise vous devez pouvoir continuer votre activité. Donc, on a travaillé, avec les douaniers, les vétérinaires, à Calais, à Douvres, partout, à Boulogne…

JEAN-JACQUES BOURDIN
Je vais vous en parler. On va prendre l'éventualité d'un no deal, d'un Brexit no deal. Brexit no deal. Si Brexit, retour d'une frontière physique entre les deux Irlande.

AMELIE DE MONTCHALIN
Non.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Ah ! Non ?

AMELIE DE MONTCHALIN
Non, parce qu'il y a un accord, qui est le fameux accord du vendredi saint, accord de Belfast, qui a dit que, entre l'Irlande et l'Irlande du Nord, les deux Etats, l'Irlande et le Royaume-Uni, s'étaient engagés à ne pas mettre de frontière physique, donc il va falloir qu'on organise les choses autrement, il va falloir qu'il y ait des contrôles. Pourquoi il faut des contrôles ? Parce que, une fois que les choses sont en Irlande, elles sont partout en Europe…

JEAN-JACQUES BOURDIN
Bien sûr.

AMELIE DE MONTCHALIN
Elles sont autant chez vous, qu'en Irlande, qu'en Bulgarie… le marché intérieur.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Bien sûr, c'est pour ça.

AMELIE DE MONTCHALIN
Donc, ce qu'on est en train de préparer avec les Irlandais, le vice-Premier ministre irlandais est venu voir le Premier ministre mercredi après-midi, et on s'est parlé des choses, qu'est-ce qui se passerait, comment ils s'organisent ? On est tous en train de s'organiser parce qu'on sait qu'on a un devoir, c'est la protection de l'espace européen, la protection de nos entreprises, la protection des citoyens. Je tiens juste à faire une petite remarque. Ça fait des mois et des mois qu'on se prépare, en France, pour tous les gens qui auraient des questions – vous savez, il y a 150.000 Britanniques qui vivent en France, il y a 300.000 Français qui vivent en Grande-Bretagne – on a un site Internet qui s'appelle brexit.gouv.fr, toutes les questions que les gens se posent, s'ils sont des entreprises, s'ils sont un particulier, s'ils vont en voyage ou en vacances au Royaume-Uni, s'ils envoient des enfants étudiants, tout est sur le site. Je fais un peu de promotion parce que je pense qu'aujourd'hui, la clé, c'est que, tout ce qu'on a préparé, on l'a préparé sans venir à la radio tous les matins, on l'a préparé parce qu'on était des gens responsables et qu'il fallait que quelle que soit l'issue, on a la responsabilité, c'est nos premiers voisins. Vous savez, j'ai grandi à Calais, après le Brexit, les falaises de Douvres ne seront pas plus loin, le Tunnel sous la Manche ne va pas aller plus loin, ils seront toujours là…

JEAN-JACQUES BOURDIN
Ça veut dire quoi ? Des postes frontières, ça veut dire physiquement des postes frontières entre la France et la Grande-Bretagne, soit à Calais, soit à Douvres !

AMELIE DE MONTCHALIN
A Calais, chez EUROTUNNEL, on a mis des grands parkings, il y a des zones de contrôles vétérinaires…

JEAN-JACQUES BOURDIN
Il y aura des douaniers si Brexit.

AMELIE DE MONTCHALIN
Oui, et je tiens à remercier d'ailleurs, parce qu'il y a eu énormément d'investissements, de l'administration, des douanes, de la police aux frontières, des infrastructures portuaires, des dockers, pour faire en sorte qu'on soit prêt. C'est des gens qui ont travaillé…

JEAN-JACQUES BOURDIN
Donc, rétablissement des droits de douane, rétablissement des contrôles à la frontière, sur les biens et les personnes, on est bien d'accord ?

AMELIE DE MONTCHALIN
Alors, sur les biens, sur les personnes ce n'est pas si clair, parce que Theresa MAY avait dit les droits des citoyens – vous savez, c'est la vie quotidienne de millions de personnes, on ne va pas changer tout du jour au lendemain, il faut que les gens puissent avoir de la visibilité, on ne change pas le régime, si vous habitez en France, vous travaillez au Royaume-Uni, ou l'inverse, du jour au lendemain il ne faut pas que votre vie s'arrête. Boris JOHNSON nous dit des choses un peu plus différentes, il nous dit si c'est des Européens qui veulent venir au Royaume-Uni pour plus de 3 mois on va contrôler différemment de ce qu'on fait aujourd'hui. On n'a pas encore tout compris, mais c'est un point qu'il va falloir qu'on clarifie, parce que Theresa MAY, elle, s'était engagée à ne rien changer avant 2020…

JEAN-JACQUES BOURDIN
Oui, mais enfin ça, Theresa MAY n'est plus au pouvoir…

AMELIE DE MONTCHALIN
Voilà, donc ça on y travaille.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Ça veut dire quoi, ça veut dire que les Français vivant en Grande-Bretagne pourraient être, je ne sais pas moi, expulsés ?

AMELIE DE MONTCHALIN
Non, non, les Français qui vivent en Grande-Bretagne ont – d'ailleurs je l'annonce ici aussi pour leur rappeler – une procédure à faire, dématérialisée, ça s'appelle le « settled status », pour qu'ils puissent rester au Royaume-Uni s'ils y travaillent et qu'ils y vivent.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Encore faut-il qu'ils soient acceptés.

AMELIE DE MONTCHALIN
Les Britanniques n'expulsent personne, je tiens à le dire.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Oui, aujourd'hui.

AMELIE DE MONTCHALIN
Le « settled status » c'est une façon de pouvoir rester dans le pays pour pouvoir continuer à y vivre.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Ils seront sans-papiers, ces Français.

AMELIE DE MONTCHALIN
Non, c'est pour ça qu'il faut faire la démarche.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Oui, mais c'est très important.

AMELIE DE MONTCHALIN
En fait vous voyez, Jean-Jacques BOURDIN, ce qu'on est en train de se dire c'est très important parce que…

JEAN-JACQUES BOURDIN
Mais bien sûr.

AMELIE DE MONTCHALIN
La grande diplomatie, vous savez, parfois on a l'impression que ça se passe loin, que ça ne concerne personne…

JEAN-JACQUES BOURDIN
Oui, oui, là on est dans le concret.

AMELIE DE MONTCHALIN
Là on parle de choses très concrètes, et notre responsabilité, nous hommes politiques, Français et Britanniques, pour moi c'est trois choses. Un, il faut qu'on reste extrêmement calmes, honnêtes et responsables, on parle de la vie quotidienne, des entreprises, des ménages, de familles, et donc on n'a pas le droit de rentrer dans un rapport de force qui, au fond, nous mettrait dans une situation où on met en danger des gens. La deuxième chose c'est qu'il y aura une relation future, Calais ne va pas être plus loin de Douvres, les îles britanniques ne vont pas arriver au milieu de l'Atlantique, donc on doit travailler à ce qu'on va faire ensemble après.

JEAN-JACQUES BOURDIN
On prendre son passeport pour aller en Grande-Bretagne ?

AMELIE DE MONTCHALIN
Oui… ils ne sont pas dans l'espace Schengen, je vous rappelle, Monsieur BOURDIN, donc on a des accords de circulation…

JEAN-JACQUES BOURDIN
Oui, on a des accords aujourd'hui, mais là…

AMELIE DE MONTCHALIN
Oui, c'est sûr que c'est un retour en arrière ; et la troisième chose c'est, il faut absolument nous dire que ce Brexit il doit aussi nous apprendre des choses, nous apprendre des choses sur pourquoi le référendum s'est passé comme ça, et il doit nous apprendre que les citoyens Européens ils demandent des résultats tangibles pour que cette Europe… là, dans le Brexit, on va sentir ce qu'elle apporte, elle apporte de la fluidité, elle apporte de la confiance, eh bien il faut aussi qu'on puisse se dire, voilà, on ne va pas attendre d'avoir des référendums avec des résultats, dont on voit qu'ils sont quand même très difficiles à gérer, on va essayer de travailler pour que l'Europe soit la plus tangible et concrète possible partout, dans tous les pays. Moi je vais à Marseille cet après-midi, pour justement voir comment l'Europe se déploie concrètement partout en France.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Tiens, parlons de Marseille, parlons de la Méditerranée et parlons des réfugiés migrants. Matteo SALVINI n'est plus ministre de l'Intérieur, en Italie, c'est une bonne nouvelle pour vous ?

AMELIE DE MONTCHALIN
Moi je pense que c'est une bonne nouvelle que l'Italie ait envie de jouer le jeu européen, qu'elle ne s'en isole pas, c'est une bonne nouvelle aussi qu'il y ait eu un sursaut…

JEAN-JACQUES BOURDIN
Qu'il soit écarté du pouvoir ?

AMELIE DE MONTCHALIN
Non. Ce qui est une bonne nouvelle, c'est qu'il y a eu un sursaut collectif dans une période très compliquée pour l'Italie qui était la préparation de son budget. Vous savez, j'ai un peu travaillé sur le budget. Un pays sans budget, c'est un pays où, au fond, les choses ne fonctionnent plus.

JEAN-JACQUES BOURDIN
L'Europe va aider l'Italie ?

AMELIE DE MONTCHALIN
Mais bien sûr qu'on a toujours aidé l'Italie.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Oui. Qui a des difficultés budgétaires justement.

AMELIE DE MONTCHALIN
Budgétaires, bancaires et donc il y a une grande solidarité.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Donc l'Europe viendra au secours de l'Italie quelle que soit la situation.

AMELIE DE MONTCHALIN
Mais je vais bien sûr vous dire oui. Surtout si le gouvernement joue le jeu de l'Europe. Et donc c'est ça qui est une bonne nouvelle. C'est que nous avons de retour à la table un pays qui nous dit ouvertement vouloir faire le jeu de l'Europe. Parce qu'on va construire avec eux des choses qui fonctionnent.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Alors parlons des réfugiés et des migrants. Pourquoi l'Union européenne n'a-t-elle toujours pas trouvé de solutions communes pour le débarquement et la répartition des hommes, femmes et enfants réfugiés migrants secourus en Méditerranée ? Alors là…

AMELIE DE MONTCHALIN
Parce qu'il y a une question de confiance, c'est ça le sujet.

JEAN-JACQUES BOURDIN
C'est-à-dire ? C'est-à-dire que l'Europe n'arrive pas à se mettre d'accord ?

AMELIE DE MONTCHALIN
L'Europe n'arrive pas à se mettre d'accord parce qu'il faut qu'on ait des gouvernements autour de la table qui se disent qu'ils se font confiance et qui font confiance à l'idée qu'ils puissent être efficaces dans le temps. Et donc c'est une bonne nouvelle que nous puissions avoir un gouvernement autour de la table aussi important que celui de l'Italie avec qui nous pouvons construire cette confiance.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Je crois qu'il y a une réunion prochaine.

AMELIE DE MONTCHALIN
Il y a des réunions tout le temps. On en a parlé avec les ambassadeurs encore cette semaine de très nombreuses fois.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Alors ? Est-ce que des pays européens vont s'engager à se répartir systématiquement l'accueil des personnes secourues ?

AMELIE DE MONTCHALIN
Nous, on y travaille pour que ça soit la règle durable.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Durable, oui. C'est-à-dire que des personnes sont secourues en Méditerranée, elles sont réparties dans plusieurs pays d'Europe. On est bien d'accord.

AMELIE DE MONTCHALIN
Parce qu'on sait que si ces personnes restent dans le pays où elles sont débarquées, les pays où elles sont débarquées sont des pays qui n'arrivent pas à organiser. Moi ce que je pense sur les frontières, ce n'est pas une question de savoir si on est dur ou…

JEAN-JACQUES BOURDIN
Et les pays d'accueil seraient aidés financièrement.

AMELIE DE MONTCHALIN
Les pays d'accueil seraient aidés financièrement, les pays d'arrivée seraient aussi aidés parce qu'on a un mécanisme qui s'appelle Frontex pour aider à gérer les frontières. Au fond ce qu'il faut qu'on fasse là, c'est un grand pari, comme je vous dis, de confiance mutuelle. C'est aussi un pari d'efficacité. Si on dit qu'on a des principes mais qu'on n'est pas capable de le mettre en oeuvre, à la fin c'est les populistes qui gagnent.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Est-ce que vous pensez que l'Europe va réussir justement à mettre des règles, à fixer des règles pour une meilleure répartition de toutes ces personnes secourues en Méditerranée ?

AMELIE DE MONTCHALIN
En tout cas, j'y travaille matin, midi et soir. C'est le premier sujet dont je parle quand je visite en ce moment les capitales européennes.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Oui. C'est pour ça que je vous en parle.

AMELIE DE MONTCHALIN
J'ai été voir les Finlandais la semaine dernière.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Et alors ? Il y a combien de pays aujourd'hui qui sont d'accord sur ça ?

AMELIE DE MONTCHALIN
Aujourd'hui… A Paris le 22 juillet, il y avait 14 pays.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Oui. Il y en plus là ?

AMELIE DE MONTCHALIN
Aujourd'hui, on essaye de passer à une vingtaine graduellement. Il y a des petits pays qui se disent : « Moi, je n'ai pas de capacité. » On leur dit : « Mais on ne vous demande pas d'accueillir des centaines de gens tous les jours. Mais sur le principe, si vous accueillez quelques familles, ça rend tout le système beaucoup plus efficace. » Et moi, je vous parle d'efficacité parce que c'est un sujet qui est extrêmement difficile humainement, humanitairement. Mais si on n'est pas capable de s'organiser, on se paye de mots.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Il faut aussi que l'Europe améliore les politiques de retour. On est bien d'accord, Amélie de MONTCHALIN.

AMELIE DE MONTCHALIN
Exactement. Ça s'appelle la réadmission. Il faut aussi qu'on améliore notre politique du développement, il faut aussi qu'on aide la Libye à gérer ce qui se passe. Vous savez, c'est un continuum de beaucoup de problèmes. Ce qu'on nous on essaye de faire, c'est point par point, on travaille de très près avec l'Allemagne et je suis très contente de pouvoir dire qu'on va pouvoir travailler très fortement avec l'Italie.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Il y a une prochaine réunion là 'importante sur le sujet ?

AMELIE DE MONTCHALIN
Oui, il y a une réunion à Helsinki des ministres de l'Intérieur sur le sujet. Le 15 septembre, les ministres des Affaires européennes se réunissent à Bruxelles. C'est des réunions où on parle systématiquement de ces enjeux-là.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Et un accord est possible ?

AMELIE DE MONTCHALIN
Mais bien sûr qu'il est possible, sinon je ne ferais plus mon métier.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Oui, on est bien d'accord.

AMELIE DE MONTCHALIN
Si je ne crois plus que les accords sont possibles, j'arrête de faire ce que je fais.

JEAN-JACQUES BOURDIN
On est proche d'un accord.

AMELIE DE MONTCHALIN
On n'est pas proche. Il faut qu'on soit persévérants et qu'on soit je vous dis, entre nous, qu'on se fasse confiance. Et donc il faut qu'on recréée les conditions de la confiance. Ça veut dire que chaque pays doit faire ce qu'il a dit qu'il allait faire, et ça, ça se construit dans le temps. C'est pour ça que ça prend un peu de temps. Après, je vois bien que quand un bateau arrive, il faut qu'on arrive à être efficace pour les gens qui sont sur le bateau et pour nos opinions publiques qui se disent : « Mais qu'est-ce que vous faites là ? Ça prend des plombes et des plombes de savoir ce qu'on va organiser alors que vous, vous savez ce que vous allez faire. » Et je vous dis si on n'est pas efficace, si on n'a pas de résultat, à la fin c'est les populistes qui gagnent. Parce qu'ils arrivent, ils disent : « Nous, c'est simple », et en fait ce n'est pas si simple.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Amélie de MONTCHALIN, le Mercosur. Vous connaissez bien le Brésil.

AMELIE DE MONTCHALIN
Oui, j'y ai habité. J'en parle même la langue. C'est une chance parce que c'est une magnifique langue, le brésilien.

JEAN-JACQUES BOURDIN
« En l'état actuel, je ne signerai pas cet accord, Mercosur, entre les pays d'Amérique du Sud et l'Union européenne. » C'est ce que dit Emmanuel MACRON. C'est un bon accord, le Mercosur, en lui-même ?

AMELIE DE MONTCHALIN
C'est un accord qui avait été négocié il y a vingt ans. Il y a vingt ans, le monde était différent. L'Amérique latine était différente, l'Europe était différente.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Et aujourd'hui, ce n'est plus un bon accord.

AMELIE DE MONTCHALIN
Ce qu'on a dit, c'est qu'aujourd'hui comme le monde a changé, on a trois exigences et on l'a dit depuis des mois et des mois et des mois. Même le président a écrit une lettre à Jean-Claude JUNCKER pour lui dire : « Voilà nos exigences. » On n'était pas tous seuls, il y avait les Irlandais, il y avait les Polonais, il y avait les Belges. On a dit : « On veut trois choses. » D'abord, on veut que ces pays d'Amérique du Sud s'engagent pleinement à respecter l'accord de Paris et s'engagent vraiment à le faire. On a dit deux choses. Deuxième chose, il faut que dans certains secteurs sensibles il y ait des quotas. On ne peut pas importer infiniment de la viande bovine argentine et brésilienne. Et troisième chose, on dit : « On veut une clause de sauvegarde ». On veut que si jamais ça dérape, si jamais sur nos marchés ça devient n'importe quoi, on veut pouvoir arrêter. Ça, c'est qu'on a demandé. A Osaka, monsieur JUNCKER a dit : « C'est bon. J'ai un accord avec l'Amérique du Sud pour qu'ils fassent ces trois choses-là. » Notre président a vu monsieur BOLSONARO et monsieur BOLSONARO a dit : « Je suis d'accord. Je suis d'accord pour respecter l'accord de Paris, je suis d'accord pour qu'il y ait des quotas, je suis d'accord pour qu'il y ait une clause de sauvegarde, c'est-à-dire qu'on arrête les choses si ça ne marche pas. » Et quelques semaines après, vous voyez un président qui laisse flamber l'Amazonie et qui nous dit que les politiques environnementales, ça va bien mais ça ne le concerne pas. Donc la première des conditions n'est pas respectée, donc c'est normal qu'on puisse dire : « On ne va pas en l'état actuel… » Si on a des signaux du Brésil, imaginons…

JEAN-JACQUES BOURDIN
Bon. Mais la décision française n'est pas irréversible.

AMELIE DE MONTCHALIN
Non. Imaginons que dans quelques années, dans quelques mois, on a un gouvernement qui nous dit : « Je reforeste l'Amazonie, j'applique des contrôles extrêmement sévères sur les normes environnementales dans mon pays, je m'assure qu'il y ait moins d'intrants, de pesticides etc, je m'engage à effectivement contrôler les volumes pour ne pas qu'il y ait submergé et que les quotas soient respectés et je m'engage à respecter la clause de sauvegarde », alors là le dialogue sera différent. Mais comment vous voulez qu'on ait ce dialogue avec un gouvernement aujourd'hui qui, sur la première des conditions, nous dit : « L'environnement, je m'en occupe… »

JEAN-JACQUES BOURDIN
Mercosur, non pour l'instant en l'état actuel des choses et peut-être si les conditions sont remplies. C'est bien ça ?

AMELIE DE MONTCHALIN
C'est l'avantage de la diplomatie. C'est que quand on sait ce qu'on veut faire, on a des principes et on s'y tient.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Et si la France se retire, il n'y a pas d'accord.

AMELIE DE MONTCHALIN
Non.

JEAN-JACQUES BOURDIN
On est bien d'accord.

AMELIE DE MONTCHALIN
C'est le principe des accords de l'Union européenne. Il faut l'unanimité.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Oui. L'accord avec le Mercosur qui ne prévoit aucune sanction commerciale en cas de non-respect des objectifs quand même. Dans la lutte contre le réchauffement climatique.

AMELIE DE MONTCHALIN
C'est pour ça que le président MACRON tient effectivement… Un mot-clé de l'accord, c'est la mise en oeuvre effective de l'accord de Paris. Comment dans le temps on s'assure que ce mot… Ce petit mot-là, effectif, ça veut dire quoi ? Ça veut dire comment on s'assure dans le temps qu'on a bien des garanties, que ce n'est pas juste le jour où on signe, on est d'accord, puis après il ne se passe plus rien.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Merci Amélie de MONTCHALIN d'être venue nous voir ce matin.

AMELIE DE MONTCHALIN
Merci.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 13 septembre 2019