Interview de M. Jean-Baptiste Djebbari, secrétaire d'État aux transports, à CNews le 4 octobre 2019, notamment sur l'appel par des syndicats de la SNCF et de la RATP à une grève reconductible illimitée à partir du 5 décembre.

Texte intégral

GERARD LECLERC
Bonjour Jean-Baptiste DJEBBARI.

JEAN-BAPTISTE DJEBBARI
Bonjour.

GERARD LECLERC
Vous êtes secrétaire d'Etat aux Transports. Cette attaque au couteau hier à la préfecture de police qui a fait quatre victimes, l'émotion est très forte. Tout de suite votre réaction.

JEAN-BAPTISTE DJEBBARI
C'est évidemment un drame pour la communauté policière et à la fois le ministre de l'Intérieur, le Premier ministre et le président de la République se sont rendus sur les lieux hier quelques minutes après ces faits, ce drame, ont assuré la communauté policière évidemment de leur soutien et puis l'enquête déterminera les conditions exactes de cet événement, qu'il s'agisse d'une personne déséquilibrée ou d'autre chose. J'ai pu suivre les débats que vous avez eus précédemment.

GERARD LECLERC
Il y a justement effectivement pas mal de questions qui se posent déjà. Il y a des doutes sur l'assaillant, on sait qu'il a quarante-cinq ans, il était employé au service informatique du Renseignement, il était converti à l'islam. La piste islamiste, il faut la regarder de près, non ?

JEAN-BAPTISTE DJEBBARI
Pour l'instant, vous savez que le parquet national anti-terroriste n'est pas saisi. Donc en l'état des éléments qu'ont les services judiciaires, il n'y a pas d'enquête sur ce fondement-là.

GERARD LECLERC
Et c'est normal qu'il ne soit pas saisi justement ?

JEAN-BAPTISTE DJEBBARI
Il faut laisser le temps à la fois de la perquisition hier soir, de la garde à vue notamment de la compagne de cet assaillant se dérouler et le parquet qualifiera les faits en fonction des éléments qu'il aura. Je pense qu'il ne faut évidemment rien écarter mais, en l'état, cela semble-t-il ressemble davantage à l'acte d'un déséquilibré. C'est en tout cas dans ce sens que s'exprimaient les responsables policiers ce matin mais il faudra laisser les juges, le procureur, dire leurs sentiments et leurs vérités.

GERARD LECLERC
Il y a quand même d'autres questions qui se posent. Comment quelqu'un… Parce que même s'il est déséquilibré, comment peut-il travailler au service informatique du Renseignement, venir avec un couteau etc sans que personne n'ait de doute ?

JEAN-BAPTISTE DJEBBARI
Ça, je crois qu'il faudra tirer les leçons quelque part, l'expérience malheureuse et c'est tout le travail qui sera fait par…

GERARD LECLERC
Il y a des leçons à tirer quand même.

JEAN-BAPTISTE DJEBBARI
Evidemment. Vous savez, dans tout accident, dans tout drame, dans toute catastrophe il y a toujours des leçons à tirer. C'est comme ça qu'on construit une culture du risque et la gestion de la sécurité en toute circonstance. Donc il y aura évidemment des leçons à tirer et c'est vrai que ce travail quelque part de détection des signes de fragilité par l'encadrement et des signes de radicalisation, du reste, aussi, ça doit être fait par l'encadrement de proximité. Et évidemment, tout ça est améliorable parce que la sécurité est un processus continu.

GERARD LECLERC
Est-ce que ce n'est pas la preuve quand même qu'il y a des failles à la préfecture de police ? C'est l'un des endroits les plus sécurisés, les plus protégés de Paris. Que quelqu'un puisse rentrer avec un couteau, puis comme ça donc assassiner quatre personnes, ça interpelle non ?

JEAN-BAPTISTE DJEBBARI
Ça interpelle et, encore une fois, la préfecture de police de Paris devra tirer les conséquences pour la sécurité de ses personnels et je ne doute pas qu'ils le feront. Je regardais tout à l'heure, vous receviez Eric POUILLAT notamment sur les aspects de radicalisation dans les services publics, et je tiens à dire que la police pour l'instant en est plutôt prémunie par rapport à d'autres services publics. Donc c'est un service public qui connaît bien ses employés, ses agents et qui, je crois, a beaucoup appris ces dernières années en termes de culture de risques.

GERARD LECLERC
Mais là, il y a eu quand même une faille.

JEAN-BAPTISTE DJEBBARI
Là, il y a eu ce drame malheureux.

GERARD LECLERC
Oui. La réforme des retraites, Emmanuel MACRON était hier à Rodez. Il y a de fortes oppositions en particulier dans les transports avec déjà deux journées de grève à la RATP et la SNCF, surtout l'appel à une grève reconductible illimitée le 5 décembre par cinq syndicats. Est-ce qu'on ne va pas vers le scénario de 95 où blocage des transports et le gouvernement qui cale et qui abandonne la réforme ?

JEAN-BAPTISTE DJEBBARI
D'abord il s'est passé beaucoup de choses depuis 95. Vous savez qu'il y a une loi qui a été votée en 2007 qui permet de mieux prédire, en tout cas à ces agents de la RATP de se déclarer quarante-huit heures avant et de mieux prédire le service.

GERARD LECLERC
Oui, sauf que ça n'empêche pas la grève entre parenthèses.

JEAN-BAPTISTE DJEBBARI
Ça n'empêche pas la grève.

GERARD LECLERC
Vous parlez d'un service minimum, il n'y a rien du tout.

JEAN-BAPTISTE DJEBBARI
Ça n'empêche pas la grève mais ça diminue quand même les tourments pour les Franciliens, puisque vous savez que maintenant il y a du télétravail, ce qui n'existait pas forcément à l'époque. Bref, on arrive à s'organiser un peu différemment. Pour autant, il y a de l'anxiété, de l'inquiétude à la RATP, à la SNCF et c'est ce que nous tentons de lever pour construire ensemble cette transition sur quinze ans qui verra ces régimes spéciaux converger vers le régime universel. C'est la raison pour laquelle nous avons reçu pour la première fois les syndicats de la RATP lundi dernier et que nous avons convenu de nous revoir les semaines suivantes avec les différentes organisations. Ce n'est pas moins de trois réunions par semaine que j'aurai à compter de la semaine prochaine.

GERARD LECLERC
Oui, mais sauf que pour l'instant ç'a l'air plutôt mal parti parce que les syndicats sont sortis déçus, je cite. Ils ont dit qu'ils étaient pessimistes, qu'il n'y avait aucune proposition, que la réforme sera une rupture de contrat. Je crois même qu'il y a certains syndicats qui parlent d'arrêter de venir vous voir.

JEAN-BAPTISTE DJEBBARI
Alors ils se sont engagés lundi dernier à venir aux réunions. Il y a l'UNSA RATP qui a dit ne pas venir à la réunion de la semaine prochaine, je le déplore évidemment. Moi je considère que la confiance, ça se construit et qu'il faut commencer par tenir sa parole quand on dit qu'on vient et qu'on va débattre, échanger, négocier pour construire ensemble les modalités de la transition.

GERARD LECLERC
Mais même si eux ne viennent pas, vous continuerez à discuter, à négocier ?

JEAN-BAPTISTE DJEBBARI
Je vais vous dire, je pense qu'il faut discuter avec ceux qui sont autour de la table, négocier avec ceux qui sont autour de la table. Donc moi j'espère évidemment qu'ils viendront autour de la table et je ne négocie pas en coulisses. Je pense que c'est de bonne hygiène en démocratie que d'être franc, sincère, courtois et d'échanger avec ceux qui sont là.

GERARD LECLERC
Oui, mais qu'est-ce que vous pouvez leur proposer ? Parce qu'eux ils disent clairement : « Nous, on veut garder nos avantages, notre régime, pouvoir continuer à partir donc en moyenne à cinquante-cinq ans. » C'est possible de leur donner satisfaction ?

JEAN-BAPTISTE DJEBBARI
En fait, vous savez, dans les discussions qu'on a pu avoir avec eux, il y a toujours deux parties. Il y a la partie où on parle de la société, du projet de société. Et à la fin de la fin, tout le monde convient - quasiment tout le monde convient - que le régime des retraites tel qu'il est, les régimes des retraites tels qu'ils existent aujourd'hui, ils sont déséquilibrés, ils sont assez inégalitaires et surtout qu'ils sont assez illisibles pour la majorité des Français. Ça, c'est le constat. On arrive à peu près à se mettre d'accord. Et là où on bloque pour l'instant, là où en tout cas il faut continuer à discuter c'est pour construire la transition puisque, vous le savez, ce régime universel débutera en 2025 et que les périodes de transition sont longues.

GERARD LECLERC
En 2040 on dit même.

JEAN-BAPTISTE DJEBBARI
En 2040. Quinze ans pour construire la convergence des systèmes et c'est là-dessus qu'eux doivent nous aider aussi. D'abord en nous disant ce que sont leurs métiers pour construire les bonnes garanties en termes de pénibilité, de dangerosité. Donc on a vraiment, nous, besoin de cet échange pour construire la transition. Ça se fera à deux et une fois qu'on a fait le constat que le système a quand même des défauts et qu'il doit évoluer vers un système beaucoup plus équitable, plus universel, j'en appelle aussi à leur responsabilité pour nous aider à construire un système qui fonctionne et qui soit pérenne dans le temps.

GERARD LECLERC
Et vous pensez qu'il y a une marge de manoeuvre, qu'il y a du grain à moudre comme disait autrefois André BERGERON ?

JEAN-BAPTISTE DJEBBARI
Mais il y a du grain à moudre sur les modalités, sur la façon dont on fait la transition évidemment. Parce qu'il y a des métiers qui sont plus pénibles que d'autres, parce qu'il y a évidemment dans ces métiers particuliers des gens qui ont des départs anticipés et pas d'autres. Donc bref, il y a vraiment pour nous la nécessité de comprendre les contraintes en détail et de construire les réponses ensemble.

GERARD LECLERC
Et donc vous pensez que vous pouvez éviter la grève et donc la crise sociale profonde ?

JEAN-BAPTISTE DJEBBARI
Mes missions, ce n'est pas tant d'éviter la grève que de construire un régime qui soit satisfaisant pour tous les Français à l'horizon 2040.

GERARD LECLERC
Oui.

JEAN-BAPTISTE DJEBBARI
Alors après si on peut éviter la grève, ce n'est pas si mal, mais l'essentiel quand même globalement pour l'instant, c'est de se mettre autour de la table avec eux et de construire cette transition nécessaire.

GERARD LECLERC
Alors dans vos attributions, il y a bien sûr également l'aérien et là ça va très mal. Le pavillon français va très mal. On attend aujourd'hui la décision du tribunal sur le sort de la compagnie XL AIRWAYS, une seule proposition de reprise. Ç'a l'air mal parti. Qu'est-ce que vous pouvez faire ?

JEAN-BAPTISTE DJEBBARI
Une proposition de reprise effectivement de monsieur Gérard HOUA qui sera étudiée.

GERARD LECLERC
Elle avait été refusée parce qu'il…

JEAN-BAPTISTE DJEBBARI
Oui, parce qu'il était actionnaire d'AIGLE AZUR. Il était actionnaire d'AIGLE AZUR effectivement. Ça traduit des difficultés qui sont très différentes. AIGLE AZUR, on l'a souvent dit, c'est une compagnie qui était forte sur les vols populaires vers le Maghreb, qui s'est diversifiée en 2017 et qui n'a pas trouvé son public pour le dire simplement. XL, c'est un peu différent. C'est une petite compagnie aérienne qui est très concurrencée par des mastodontes comme NORWEGIAN et qui a du mal à résister dans cet environnement concurrentiel.

GERARD LECLERC
On peut la sauver, on peut faire quelque chose ? Vous pouvez intervenir ?

JEAN-BAPTISTE DJEBBARI
Oui. Nous sommes intervenus depuis le début, non seulement pour aider à rapatrier les passagers mais aussi pour construire avec eux.

GERARD LECLERC
Oui, mais il faut sauver la compagnie.

JEAN-BAPTISTE DJEBBARI
Mais bien sûr. Laurent MAGNIN, le PDG d'XL, je lui parle plusieurs fois par jour. Nous l'avons accompagné très en amont avant que tout cela soit public pour l'aider à trouver un repreneur. Pour vous raconter en détail tout ce que nous avons fait, pour l'instant nous n'avons pas réussi à trouver un repreneur sauf l'offre effectivement qui est proposée aujourd'hui par Gérard HOUA. L'Etat, vous savez, ne peut se positionner en aides y compris publiques que dès lors qu'il y a une offre industrielle sérieuse et financée. Pour l'instant, cela n'a pas été le cas.

GERARD LECLERC
Mais ça veut dire que si le tribunal n'accepte pas la proposition de Gérard HOUA, ça veut dire que là encore il va y avoir cinq cents emplois au tapis ?

JEAN-BAPTISTE DJEBBARI
Oui, c'est…

GERARD LECLERC
Après onze cent cinquante pour AIGLE AZUR ?

JEAN-BAPTISTE DJEBBARI
Donc huit cents Français. Vous savez que le paradoxe en France, c'est que ces petites compagnies sont en difficulté alors que les demandes d'emplois sont fortes. Par exemple, le groupe AIR FRANCE a des besoins de recrutement qui sont importants. C'est deux cents pilotes par an, trois cents personnels navigants commerciaux et donc on peut penser que pour les personnels, puisque nous pensons évidemment à eux de prime abord, que pour les personnels il y aura des issues possibles et une réintégration soit dans le groupe AIR FRANCE, soit dans les entreprises qui recrutent actuellement dans le transport aérien. Je pense par exemple à EASYJET.

GERARD LECLERC
Dans ce contexte, le principal syndicat de pilotes SNPL - vous-même vous étiez pilote d'avion, commandant de bord - vous demande de renoncer à l'écotaxe. Il dit que ça va encore pénaliser le transport français. Vous les écoutez ?

JEAN-BAPTISTE DJEBBARI
D'abord je pense qu'on va les recevoir. Le SNPL, je les connais bien. J'ai même été affilié au SNPL.

GERARD LECLERC
Oui. Et ensuite, vous leur direz quoi ?

JEAN-BAPTISTE DJEBBARI
Non, mais je pense qu'il faut faire la vérité sur le niveau des taxes et des redevances en France. On entend plein de choses et je pourrai démontrer assez facilement au SNPL que quand on regarde le niveau de taxes et de redevances en France, en Allemagne et au Royaume-Uni pour parler d'économies similaires, on a des choses qui sont très comparables. Le vrai sujet n'est pas tout à fait là et j'en parlerai avec eux.

GERARD LECLERC
La SNCF a un nouveau président, Jean Pierre FARANDOU. Simplement, qu'est-ce que vous attendez de lui ? Quelles sont les missions ?

JEAN-BAPTISTE DJEBBARI
Je l'ai eu à plusieurs reprises. Il viendra d'ailleurs avec moi en Haute-Vienne demain pour parler des petites lignes. J'attends beaucoup de Jean-Pierre FARANDOU parce que vous savez que la SNCF est en pleine transformation. D'abord il y a une nouvelle SNCF à construire à compter du 1er janvier et puis il y a des sujets excessivement importants : les territoires, les petites lignes, l'écologie, le train à hydrogène, le fret. Donc on est vraiment à un tournant du système ferroviaire et Jean-Pierre FARANDOU, qui est un cheminot historique - puisqu'il a commencé comme chef de gare à Rodez dans les années 60, je ne veux pas dire de bêtises, mais fin des années 70, je crois - est extrêmement motivé, je l'ai revu encore hier matin à mon bureau, pour mener cette transformation à la SNCF.

GERARD LECLERC
Quelles sont les priorités pour la SNCF ?

JEAN-BAPTISTE DJEBBARI
Deux priorités : les territoires et l'écologie. Les territoires, vous savez que les petites lignes sont un vrai sujet.

GERARD LECLERC
Sauver les petites lignes.

JEAN-BAPTISTE DJEBBARI
Sauver les petites lignes et faire la transition écologique, le train à hydrogène, le fret ferroviaire.

GERARD LECLERC
On termine avec le Brexit qui se rapproche. Un Brexit qui risque, qui a de plus en plus de chance si je puis dire d'être dur, avec des conséquences pour les transports. Est-ce que la France est prête ?

JEAN-BAPTISTE DJEBBARI
La France est prête. Nous avons fait un très gros travail sur les aéroports, sur les ports, sur les routes en lien d'ailleurs avec les routiers et je peux vous dire que nous sommes prêts. Nous ne souhaitons pas évidemment le Brexit mais nous sommes prêts. Nous avons fait d'ailleurs un gros travail partenarial avec Gérald DARMANIN du côté douanes et services vétérinaires, et je peux vous dire que la France de son côté, même si elle ne souhaite pas le Brexit, est prête à l'affronter, à l'assumer.

GERARD LECLERC
C'est-à-dire qu'il n'y aura pas d'embouteillages aux frontières ?

JEAN-BAPTISTE DJEBBARI
C'est-à-dire que nous avons construit un certain nombre de parkings, d'aménagements pour mieux stocker les poids lourds, pour faire des contrôles facilités, pour bien traiter les poids lourds français. Donc nous avons construit de notre côté un système qui protège les intérêts de la France et des Français.

GERARD LECLERC
Merci Jean-Baptiste DJEBBARI. Bonne journée, bon week-end.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 8 octobre 2019