Interview de M. Édouard Philippe, Premier ministre, à RTL le 7 janvier 2020, sur la "détermination" du gouvernement à mener la réforme des retraites et son ouverture quant aux modalités de la mise en place de l'âge pivot, notamment.

Texte intégral

YVES CALVI
C'est donc l'événement ce matin sur notre radio. Alba VENTURA, vous recevez le Premier ministre Edouard PHILIPPE. A vos côtés ce matin, François LENGLET.

ALBA VENTURA
Bonjour Edouard PHILIPPE.

EDOUARD PHILIPPE
Bonjour Alba VENTURA.

ALBA VENTURA
Trente-quatrième jour de grève aujourd'hui. Les Français vous renvoient au minimum dos à dos avec les syndicats, enfin plus de Français qui soutiennent la grève que votre réforme. Comment on en sort, Monsieur le Premier ministre ?

EDOUARD PHILIPPE
On en sort en avançant et en discutant. En avançant c'est-à-dire en rappelant la détermination qui est celle du gouvernement et de la majorité à faire cette réforme universelle qui est une réforme, je le dis, de justice sociale, qui permet d'avoir un meilleur système de retraite demain que celui qui existe aujourd'hui, et en discutant car j'ai toujours indiqué que ma détermination à faire avancer cette réforme sur laquelle s'est engagé le président de la République et l'ensemble des députés de la majorité au moment de leur élection législative n'avait d'égal que mon ouverture et la capacité et la volonté que j'avais de discuter avec les organisations syndicale des modalités de cette réforme. Il y a un certain nombre de choses sur lequel on s'est engagé et qu'on va faire. L'universalité : faire en sorte que l'ensemble des Français quel que soit leur métier, quel que soit leur statut soit dans le même système de retraite. Ça, je suis extrêmement déterminé à faire en sorte que cela puisse être réalisé, mais aussi l'ouverture et le dialogue avec les organisations syndicales qui le souhaitent. Certaines sont prêtes à discuter parce qu'elles sont favorables au système universel mais elles veulent en discuter les modalités. D'autres sont, j'allais dire, par construction, par nature opposées au système universel. C'est plus difficile de discuter mais nous le faisons également parce que je le dis y compris dans une période de crispation et de tension, j'ai le respect des organisations syndicales et je veux travailler avec elles.

ALBA VENTURA
Alors vous dites on en sort par la discussion. Pardon, ça fait quand même des mois et des mois et des mois qu'on discute, que vous discutez. Là lors de ses voeux, le président vous a demandé de trouver un compromis et rapide. Donc sur quoi vous êtes prêt à reculer, à transiger, à négocier aujourd'hui ?

EDOUARD PHILIPPE
Mais dans une discussion et pour trouver ce qu'on appelle un compromis, il faut que chacun bouge un peu. Si le compromis c'est que vous devez être forcément d'accord avec l'autre sans que lui n'ait besoin de bouger, c'est compliqué. Ce n'est pas un compromis ça. Donc moi, je suis ouvert à des discussions sur beaucoup de sujets et j'entends parfois d'excellentes idées. Nous avons dit juste avant la pause de Noël que nous étions prêts à discuter sur des points qui sont importants aux yeux des organisations syndicales et sur lesquels nous sommes prêts à travailler et nous avons commencé à travailler. C'est vrai s'agissant de la prise en compte de la pénibilité et c'est vrai s'agissant des fins de carrière progressives qui est un très bon sujet que ce soit dans la Fonction publique ou dans le privé. Nous avons indiqué que nous étions prêts à discuter et nous commençons à discuter sur l'évolution qu'on pourrait donner au minimum contributif, c'est-à-dire à la retraite minimale. Et sur ces points-là…

ALBA VENTURA
Monsieur le Premier ministre, vous savez qu'il y a un point crucial, c'est l'âge pivot. Je vais laisser d'ailleurs François LENGLET vous poser la question.

EDOUARD PHILIPPE
Je vais en parler, je ne cache aucun sujet. Je dis que nous sommes prêts à discuter sur beaucoup de sujets, que la discussion se noue. C'est vrai qu'elle est progressive et c'est vrai qu'elle peut donner le sentiment d'être lente. C'est parce que nous traitons beaucoup de sujets avec beaucoup d'acteurs et que pour beaucoup de ces acteurs, il faut du temps pour s'imprégner du sujet, voir dans quelle mesure on peut faire de bonnes propositions. Je sais bien que nos concitoyens et singulièrement ceux qui vivent en Ile-de-France subissent les effets de cette grève, en ont assez, aimeraient qu'on en sorte. Je les comprends parfaitement et vraiment je les comprends parfaitement. Mais le dialogue social, la discussion technique sur une réforme de cette ampleur ne se fait pas en une heure de façon spectaculaire. Ça prend un peu de temps, je fais le maximum pour que ça aille vite. J'ai un certain nombre de choses à dire tout à l'heure aux organisations syndicales et j'espère que nous pourrons trouver rapidement le maximum de sujets sur lequel nous sommes capables de nous entendre.

ALBA VENTURA
Sur l'âge pivot et je laisse la parole à François LENGLET.

FRANÇOIS LENGLET
Voilà. Ce point qui fâche, Alba le disait, dans votre réforme c'est l'âge pivot. C'est le fait de retarder à 64 ans l'âge de départ à la retraite à taux plein.

EDOUARD PHILIPPE
C'est le fait d'inciter nos concitoyens à travailler, c'est vrai, un peu plus longtemps pour garantir le financement des pensions et pour garantir la solidité du système.

FRANÇOIS LENGLET
Ça concerne pour autant qu'on l'ait compris tous les gens nés après 1960. Ça fâche la CFDT…

EDOUARD PHILIPPE
Pardon Monsieur LENGLET, je vous interromps parce que vous n'avez pas eu le temps de dire que ce système, il permet aussi à un nombre très significatif de Françaises et de Français de partir moins tard à la retraite.

FRANÇOIS LENGLET
On allait y venir.

EDOUARD PHILIPPE
25% des Français. Ce n'est pas du tout rien.

FRANÇOIS LENGLET
Ma question était toute simple. Ce projet fâche la CFDT, le syndicat réformiste dont vous avez besoin, fâche visiblement les Français, tous les sondages le confirment et notre baromètre encore davantage ce matin. Est-ce que vous êtes prêt à des concessions là-dessus ? C'est-à-dire soit reporter son entrée en vigueur, soit le faire varier selon les métiers en fonction de la pénibilité ou bien à suivre Richard FERRAND qui dit il ne faut appliquer qu'un malus temporaire ?

EDOUARD PHILIPPE
Moi je ne suis fermé sur aucune modalité. Vous m'entendez, Monsieur LENGLET ? Je ne suis fermé sur aucune modalité. Je suis attaché à un principe qui veut que cette réforme qui est une réforme de justice sociale, elle ne soit pas une réforme si j'ose dire irresponsable, c'est-à-dire qui ne se poserait pas la question de savoir comment est-ce qu'on finance des avancées. On va mettre en place un minimum contributif, c'est-à-dire la possibilité d'avoir une retraite garantie à mille euros pour des gens qui ont contribué toute leur vie, alors qu'aujourd'hui pour certains elle est de 700, 750 euros.

FRANÇOIS LENGLET
Ça veut dire que vous êtes prêt…

EDOUARD PHILIPPE
Attendez je termine, c'est très important. Donc on est prêt à faire des avancées. Des avancées qui vont dans le sens de plus de solidarité, de plus de justice. Je dis ces avancées et l'équilibre du système doit être garanti sur les modalités. Je suis ouvert, je l'ai toujours dit. J'ai fait une proposition, je l'ai dit lorsque j'ai fait le discours au mois de décembre au Conseil économique, social et environnemental. L'équilibre c'est important et je dis et je propose de le garantir par la mise en place d'un âge pivot. Mais si les organisations syndicales et patronales s'entendent pour un meilleur système, je le prendrai. C'est un élément considérable d'ouverture et je note que dimanche soir, le patron si j'ose dire de la CFDT, Laurent BERGER, a indiqué, a posé sur la table l'idée d'une conférence des financeurs ou d'une conférence de financement du système. Moi je pense que c'est une bonne idée. Si on arrive…

ALBA VENTURA
Vous y êtes prêt ?

EDOUARD PHILIPPE
Mais bien sûr.

ALBA VENTURA
Vous êtes prêt à faire une conférence de financement dont Laurent BERGER, le leader de la CFDT, dit qu'elle pourrait se tenir jusqu'en juillet alors que le président vous demande un compromis rapide. Juillet, pardon, ce n'est pas rapide.

EDOUARD PHILIPPE
Mais je suis… J'ai entendu cette idée. Je pense qu'il faut lui donner un contenu : quel est le mandat de cette conférence ; quelles sont les conditions de son organisation ? Tout à l'heure - pas pendant vingt ans, dans deux heures - je rencontre les organisations syndicales et patronales. Je leur proposerai que nous puissions nous voir le plus rapidement possible. Pour moi ça peut être demain, ça peut être vendredi. Jeudi ça va être compliqué parce qu'il y a un mouvement de grève. Je suis prêt à discuter…

ALBA VENTURA
Monsieur le Premier ministre, Monsieur le Premier ministre, si cette conférence de financement existe, est-ce que ça veut dire que vous abandonnez l'âge pivot ?

EDOUARD PHILIPPE
Ça veut dire, encore une fois je voudrais être clair, je pense qu'il est de notre responsabilité, de ma responsabilité de veiller à ce que le système futur soit équilibré et je ne démords pas de cela. Mais je suis ouvert à discuter de toutes les modalités qui permettent d'obtenir cet équilibre. Je crois à titre personnel que cet équilibre, il sera notamment atteint par le fait que les Françaises et les Français travailleront un peu plus longtemps progressivement. Et je crois Monsieur LENGLET que nos concitoyens le savent. Je ne dis pas que ça leur fait plaisir, je ne dis pas que c'est populaire, mais je crois qu'ils le savent au fond d'eux-mêmes.

ALBA VENTURA
Et au fait que les Français ne comprennent pas tout très bien en fait ce matin, Monsieur le Premier ministre.

EDOUARD PHILIPPE
Je crois que les Français comprennent parfaitement, Madame VENTURA. Alors là, je ne suis pas du tout d'accord avec vous. Je pense que nos concitoyens savent et constatent que partout en Europe, dans les pays comparables et dans des pays qui ne sont pas moins estimables que la France, partout en Europe les gens travaillent un peu plus longtemps parce que l'espérance de vie augmente, parce que c'est la réalité de la répartition démographique de nos pays.

ALBA VENTURA
Ça c'est vrai, Monsieur le Premier ministre. Ce qu'ils ne comprennent pas, c'est la méthodologie. C'est est-ce qu'il va y avoir un âge pivot ou est-ce qu'on va décider plus tard, c'est-à-dire après avoir faite cette réforme d'une conférence de financement et donc on discutera de l'aspect budgétaire dans les mois à venir. Ça, ils ne comprennent pas ce qui va se passer sur la réforme des retraites.

EDOUARD PHILIPPE
Eh bien j'essaie de l'expliquer le plus clairement possible mais sans me substituer aux organisations syndicales. J'ai entendu l'idée d'une conférence sur le financement qui est, au fond, un ensemble où on doit réfléchir à justement cette question du financement et de l'équilibre. Je trouve que c'est une bonne idée, il faut qu'on en détermine le contenu. Je ferai des propositions aux organisations syndicales dans deux heures qui nous permettront peut-être de donner un contenu, un calendrier, un mandat à cette conférence de financement et donc d'avancer. Et je l'ai dit depuis le début : je suis ferme sur l'objectif. Nous allons faire un système universel et donc nous allons supprimer les régimes spéciaux. Mais je suis ouvert sur la façon dont on peut y arriver et sur la façon dont on peut garantir les priorités de chacun. C'est ce qui va se passer au cours de la semaine sur la pénibilité, sur les fins de carrière, sur le minimum contributif et c'est ce qui peut se passer sur l'équilibre dans le cadre de cette conférence si nous nous mettons d'accord sur la façon de l'organiser.

ALBA VENTURA
Monsieur le Premier ministre, vous dites : "On va supprimer les régimes spéciaux", mais vous avez fait beaucoup de concessions à certaines catégories professionnelles. Pourquoi par exemple des concessions pour les danseurs d'opéra où les pilotes d'AIR FRANCE et pourquoi pas pour les avocats ?

EDOUARD PHILIPPE
Je vais vous dire les choses-là aussi le plus clairement possible. D'abord dans notre réforme, tous les Françaises et les Français quel que soit leur métier, quel que soit leur statut seront dans le système universel de retraite. Tous. Et les cas que vous avez indiqués, je pense notamment aux pilotes, la volonté des pilotes et des personnels navigants d'organiser un système qui vient en plus du système universel, il n'est pas à côté, il n'est pas dérogatoire. Il vient en plus du système universel des retraites et il est d'ailleurs financé par des surcotisations de leur part. Ce n'est pas une dérogation au système universel de retraite. Tous les Françaises et les Français quel que soit leur… seront dans le système universel de retraite.

ALBA VENTURA
Oui, mais on dit qu'il y aura des spécificités. Donc en fait en gros, les régimes spécifiques remplaceront les régimes spéciaux et donc on revient au même point.

EDOUARD PHILIPPE
Non, pas du tout. Pas du tout. Et franchement le sujet est suffisamment sérieux et passionnant pour qu'on le regarde avec sérieux et passion. Pas du tout, ce n'est pas ce qui va se passer. Les régimes spéciaux vont disparaître mais j'ai dit dès le début là aussi que la transition pour arriver au système universel serait forcément progressive, parce que ceux qui sont le plus éloignés du système prendront un peu de temps pour arriver au système universel. Et donc nous avons voulu faire en sorte, et c'est la proposition que j'ai fait à la SNCF et à la RATP, un système de transition qui permet d'aller vers le système universel avec un horizon de temps défini et de véritablement créer ce système qui est plus juste, qui sera plus simple pour tout le monde et qui sera plus efficace.

FRANÇOIS LENGLET
Justement quand on additionne le coût de tous ces aménagements pour les régimes spéciaux que vous avez indiqués, le coût des avancées sociales parce qu'il y en a aussi dans cette réforme et puis le coût des augmentations de salaire pour les enseignants, demain peut-être pour le personnel hospitalier, on se dit que votre réforme ça va coûter un pognon de dingue pour reprendre une expression célèbre. Des dizaines de milliards. Qui va payer ?

EDOUARD PHILIPPE
Vous parlez d'argent mais vous mélangez, Monsieur LENGLET un peu - pas complètement mais un peu - des choux et des carottes.

FRANÇOIS LENGLET
C'est le coût global de cette réforme en considérant des mesures induites comme l'augmentation des salaires.

EDOUARD PHILIPPE
Cette réforme, ce n'est pas une réforme que nous avons fait pour faire des économies. C'est une réforme que nous avons fait pour créer un système qui soit plus juste, qui soit plus efficace et qui soit mieux adapté aux temps que nous vivons et que nous allons vivre. Parce que le travail change, parce que la façon d'envisager sa vie professionnelle et sa carrière professionnelle change et qu'un système universel est une meilleure garantie sur les évolutions du monde du travail que des systèmes fondés sur la seule solidarité professionnelle avec 42 silos à la place d'un système unique. Donc ça, c'est la première raison. La deuxième chose, c'est que le système universel doit, je le dis - je ne m'en excuse pas, je l'assume - être un système responsable donc équilibré. Il est naturel que les actifs d'aujourd'hui payent les pensionnés d'aujourd'hui. Les actifs d'aujourd'hui cotisent et payent les retraites d'aujourd'hui. Il ne serait pas normal que nous laissions à nos enfants une dette qui ferait qu'ils auraient à payer nos retraites plus les retraites de nos parents ou de nos grands-parents que nous n'aurions pas financées. Donc le système, il doit être responsable. Ce n'est pas un gros mot. Je sais que ce n'est pas populaire. D'ailleurs je suis un peu surpris que ce ne soit pas populaire de dire ça parce que je pense que…

FRANÇOIS LENGLET
… qui va payer ?

EDOUARD PHILIPPE
Ensuite dans les transitions, nous prenons notre temps parce que nous respectons les parcours individuels et les parcours de vie. Et donc c'est vrai que les économies attendues avec la suppression de l'âge…

FRANÇOIS LENGLET
Il n'y en aura pas.

EDOUARD PHILIPPE
Si, bien sûr.

FRANÇOIS LENGLET
Pas à court terme.

EDOUARD PHILIPPE
Mais elles ne seront pas demain matin…

FRANÇOIS LENGLET
Dans trente ans, dans quarante ans.

EDOUARD PHILIPPE
Non, non, non, non. Mais non. Elles seront à la hauteur de la durée de transition. Donc il y aura sans doute un certain nombre d'effets de ce point de vue-là. Et nous avons dit que pour faire en sorte que la réforme soit juste et efficace, c'est vrai, ça impliquait que sur la durée – dix ans, quinze ans – nous puissions revaloriser nettement les salaires, les traitements pardon, les rémunérations des enseignants et aussi des chercheurs. Nous l'avons indiqué. C'est un investissement dans l'avenir. Monsieur LENGLET, prenons le sujet à l'envers. Si cette réforme des retraites qui permettra un système plus juste et un système plus équilibré a pour implication d'augmenter significativement nos investissements dans l'intelligence et dans l'éducation, qui va s'en plaindre ? Qui va s'en plaindre ? Certainement pas moi. Et je me permets d'observer puisque vous avez parlé d'argent monsieur LENGLET, que dans le même temps où nous faisons cela, nous baissons les impôts. Nous baissons les impôts. Les Français à partir du mois de janvier.

ALBA VENTURA
On va parler des impôts dans un tout petit instant.

EDOUARD PHILIPPE
Les Français à partir du mois de janvier, c'est-à-dire à partir de leur premier prélèvement du mois de janvier, vont voir les effets d'une baisse massive de l'impôt sur le revenu. Cinq milliards au global dans l'année 2020. Pour donner un ordre de grandeur…

ALBA VENTURA
Je voudrais simplement terminer sur le dossier de la retraite et on va revenir sur les impôts…

EDOUARD PHILIPPE
Terminons et après on parlera des impôts si vous le voulez bien.

ALBA VENTURA
Je vous le promets.

EDOUARD PHILIPPE
Merci beaucoup.

ALBA VENTURA
Vous espérez aboutir cette semaine sur un accord, sur un compromis sur cette réforme des retraites ?

EDOUARD PHILIPPE
Mais moi, je suis ouvert à la discussion. Le plus tôt sera le mieux mais je sais aussi que lorsqu'on discute avec les organisations syndicales et patronales, il ne faut pas brusquer les choses. Il faut donc être déterminé à avancer mais il faut parfois, sur des sujets compliqués, prendre le temps de discuter. Je sais que ça n'est pas spectaculaire.

ALBA VENTURA
Et pour autant, la grève va continuer, la grève ne va pas s'arrêter comme ça, Monsieur le Premier ministre…

EDOUARD PHILIPPE
Et vous avez dans les gens qui font grève, vous avez des gens qui sont par nature, je dirais, radicalement opposés à un système universel, radicalement opposés à la suppression des régimes spéciaux…

ALBA VENTURA
Ça peut durer donc…

EDOUARD PHILIPPE
Ils sont donc – et ils l'expriment – déterminés. J'observe aussi – et je suis certain que vous l'avez observé – que la mobilisation dans la grève a, depuis le début, diminué progressivement, lentement, c'est vrai, et les effets sur le trafic ferroviaire ou sur le trafic des métros sont encore réels, mais la mobilisation, la grève a un peu diminué dans son intensité, régulièrement diminué dans son intensité…

ALBA VENTURA
Vous avez observé que les opposants veulent étendre le mouvement, notamment la CGT Raffinerie qui appelle au blocage aujourd'hui des raffineries. Vous redoutez des problèmes d'approvisionnement ?

EDOUARD PHILIPPE
Non, je ne redoute pas du tout des problèmes d'approvisionnement, je constate que le droit de grève, il est parfaitement respectable et constitutionnel et je le respecte, le droit de blocage, il est parfaitement illégal, donc il n'est pas légal de bloquer des dépôts…

ALBA VENTURA
Ça veut dire quoi si ça bloque ?

EDOUARD PHILIPPE
Ça veut dire que, en France, vous avez 7 raffineries et 200 dépôts pétroliers, et que j'ai demandé aux préfets de mobiliser les forces de l'ordre pour faire en sorte qu'il n'y ait pas de blocage de dépôts, il y a 200 dépôts pétroliers aujourd'hui en France, il y en a un ou deux qui ont été bloqués sur 200… et donc nous veillons à ce qu'il n'y ait pas de difficultés d'approvisionnement, parce que, là encore, on peut respecter le droit de grève, c'est vrai, on ne peut pas respecter le blocage ou le détournement…

ALBA VENTURA
Donc vous envoyez la police et les gendarmes pour faire en sorte que ce ne soit pas bloqué au niveau des raffineries.

EDOUARD PHILIPPE
Oui, ou le détournement de tel ou tel dispositif, ceux qui souhaiteraient se placer en arrêt maladie pour faire grève se placeraient dans une situation qui est illégale, j'ai demandé à la SNCF et à la RATP d'accélérer et d'accroître leurs contrôles, elles ont le droit de le faire, sur ceux qui, pour certains, donnaient le sentiment d'utiliser la possibilité de se placer en arrêt maladie pour faire grève.

ALBA VENTURA
Monsieur le Premier ministre, quand vous refaites le film des négociations sur la réforme des retraites, deux ans, quand même, vous vous dites que vous avez commis des erreurs ?

EDOUARD PHILIPPE
Dès le début, je l'ai dit d'ailleurs souvent, quand je le disais, on me disait : mais est-ce que ça veut dire qu'il y croit vraiment ? Non, dès le début, j'ai dit : une réforme de cette ampleur, qui n'est pas simplement une réforme à la marge, qui n'est pas : on change tel ou tel paramètre, qui est une réforme d'ensemble du système des retraites, suscitera beaucoup de questionnements, beaucoup d'interrogations, et probablement un certain nombre d'oppositions, je le savais…

ALBA VENTURA
Vous ne l'avez pas envisagée trop tard cette réforme ?

EDOUARD PHILIPPE
Non, on a commencé… enfin, vous savez, je n'ai pas le sentiment qu'on ait beaucoup traîné depuis 2017, on a fait beaucoup de réformes, on a changé beaucoup de choses. J'assume de prendre mon temps et d'avoir pris le temps nécessaire pour préparer la réforme, j'ai donné un calendrier dès le début, dès 2017, nous avons donné un calendrier sur le fait que ce serait en 2019 qu'on attaquerait le sujet ; et j'ai dit très tôt que la réforme serait votée à l'Assemblée nationale avant les vacances de 2020, avant l'été 2020, c'est le calendrier que j'ai toujours fixé, c'est le calendrier qui sera respecté, le projet de loi sera présenté en Conseil des ministres le 24 janvier, l'examen à l'Assemblée nationale commencera à la fin du mois de février, et je pense donc qu'au mois de mars, le texte aura été adopté à l'Assemblée nationale.

ALBA VENTURA
Je vous ai promis qu'on revenait sur les impôts, François LENGLET, c'est à vous.

FRANÇOIS LENGLET
Il y a quelques semaines, Monsieur le Premier ministre, l'OCDE a publié son hit-parade annuel des impôts, c'est la France qui occupe la première place avec des impôts qui comptent pour un peu plus de 46% de la richesse nationale…

EDOUARD PHILIPPE
Impôts et prélèvements obligatoires…

FRANÇOIS LENGLET
Impôts et prélèvements obligatoires. C'est plus de 1 000 milliards d'euros par an, c'est un taux d'impôt sans équivalent dans le monde et sans précédent en France, jamais les Français n'ont payé autant d'impôts que – pardonnez-moi – depuis que vous êtes au gouvernement, est-ce que vous allez nous laisser longtemps sur ce toit du monde fiscal dans lequel vous nous avez installé ?

EDOUARD PHILIPPE
C'est bien parce que les Français payent beaucoup d'impôts, et à mon sens, trop d'impôts, qu'il faut les baisser. Et si vous ne citez pas les chiffres en valeur absolue, mais si vous parlez de la part de l'impôt et des prélèvements obligatoires dans le PIB, eh bien, vous constatez que, entre 2017 et 2022, la part des prélèvements obligatoires dans le PIB, elle va baisser, elle va baisser assez significativement d'ailleurs…

FRANÇOIS LENGLET
Alors, ça, c'est des projections que vous faites, la réalité, c'est que ça a augmenté…

EDOUARD PHILIPPE
Non, non, non, non, c'est déjà le cas…

FRANÇOIS LENGLET
Eh bien, c‘est l'OCDE qui le dit.

EDOUARD PHILIPPE
Pas en part sur le PIB.

FRANÇOIS LENGLET
Mais si, 46,1%.

EDOUARD PHILIPPE
C'est déjà en train de baisser. Nous avons – s'agissant des impôts – fait la plus grande diminution d'impôts, que ce soit l'impôt sur le revenu, je l'ai dit, cinq milliards dès l'année 2020, la taxe d'habitation, dix milliards au global sur les trois ans…

FRANÇOIS LENGLET
D'autres impôts ont augmenté en parallèle, Monsieur le Premier ministre…

EDOUARD PHILIPPE
La baisse de l'impôt sur les sociétés, je le redis, la part des prélèvements obligatoires dans le PIB va baisser et va baisser de façon très significative sur la totalité du quinquennat…

FRANÇOIS LENGLET
Elle a pour l'instant monté…

EDOUARD PHILIPPE
Vous le savez bien, puisqu'en 2020, nous baissons significativement l'impôt sur le revenu. Et la pression fiscale qui s'exerce sur les Français est très élevée, j'en ai conscience, on part de loin, il faut donc la diminuer, mais la diminuer, ça impose aussi de s'interroger en permanence sur la façon dont nous organisons notre action publique, nos solidarités. Et donc ça exige de la transformation, ce n'est jamais simple…

ALBA VENTURA
La vérité, Monsieur le Premier ministre, vous avez baissé pour les plus modestes et les très riches, mais pas ceux du milieu…

EDOUARD PHILIPPE
Mais nous sommes déterminés à aller au terme de cette transformation.

ALBA VENTURA
Monsieur le Premier ministre, la vérité, c'est que vous avez baissé pour les plus modestes, pour les très, très riches, mais au milieu, pas vraiment, notamment votre électorat, qui déguste…

EDOUARD PHILIPPE
Bien sûr que si. Eh bien écoutez, tout à l'heure, nous parlions de la baisse de l'impôt sur le revenu, la première tranche de l'impôt sur le revenu, c'est 14%, la baisse d'impôts que nous avons prévue, elle est concentrée sur la première tranche et la deuxième tranche. Pour l'essentiel, sur la première tranche, et un petit peu sur la deuxième. Ça veut dire quoi, ça veut dire que pour un individu, un Français qui paie l'impôt sur le revenu et qui est tout entier dans la première tranche, c'est de l'ordre de 350 euros en moyenne de moins par an d'impôt sur le revenu qu'il va verser en 2020, c'est très significatif. Alors ensuite, ça dépend de la constitution du ménage et des revenus, mais la baisse d'impôt sur le revenu, la baisse de taxe d'habitation qui a bénéficié à 80% de ceux qui paient la taxe d'habitation, sont des éléments très significatifs. Et tout à l'heure, on parlait des Français et de leur perception, j'ai la conviction que les Françaises et les Français, ils voient la baisse de la taxe d'habitation, ils vont voir – dès le mois de janvier – la baisse de l'impôt sur le revenu, et que, avec l'exonération des heures supplémentaires, avec l'augmentation de la prime d'activité, nous avons des évolutions en matière de pouvoir d'achat qui là encore – et vous le savez parfaitement – n'ont pas eu lieu depuis plus de dix ans.

ALBA VENTURA
Monsieur le Premier ministre, j'ai une toute dernière question, à propos des tensions qui opposent actuellement les Etats-Unis à l'Iran, le président MACRON a affiché sa solidarité avec Washington, allié historique. Nous sommes aujourd'hui le 7 janvier, cinq ans après les attentats de Charlie Hebdo, de l'Hyper Cacher et de Montrouge, est-ce que l'escalade entre les États-Unis et l'Iran menace notre sécurité ici, en France ?

EDOUARD PHILIPPE
Vous faites le lien entre deux éléments, d'abord, je n'ai jamais caché que la menace terroriste en France était élevée, l'oublier, ce serait une folie, l'actualité récurrente nous montre que le risque d'une opération ou d'un passage à l'acte en France ne disparaît pas. Et donc pour ça, nous avons un travail considérable que nous faisons avec la DGSI, avec l'ensemble des services de sécurité, mais pas seulement, pour identifier, pour prendre les mesures qui permettent de garantir le plus haut niveau possible de sécurité aux Français, à l'évidence, tout ce qui permet des recompositions d'organisations terroristes à l'étranger, que ce soit dans la zone du Sahel ou au Moyen-Orient est une mauvaise nouvelle pour la sécurité de l'Europe et pour la sécurité des Français. Sur la solidarité affichée par le président de la République à l'égard de nos alliés américains, la solidarité de la France à l'égard de ses alliés, ce n'est pas un vain mot. Quand l'Ambassade des États-Unis est attaquée n'importe où dans le monde, nous sommes avec nos alliés. Mais l'action décidée par les Américains l'a été par les Américains, et par eux-seuls, sur le fondement d'informations dont ils disposaient, eux-seuls, donc je n'ai pas de commentaire à faire sur ces justifications.

ALBA VENTURA
Merci Monsieur le Premier ministre, on retiendra sur la réforme des retraites que vous êtes ferme sur l'objectif, à savoir travailler plus longtemps et le financement du système des retraites…

EDOUARD PHILIPPE
Non, non, non, je suis ferme sur l'objectif d'un système universel qui est un progrès et ouvert…

ALBA VENTURA
Et financé…

EDOUARD PHILIPPE
Et financé et équilibré et ouvert sur les modalités pour y arriver.

ALBA VENTURA
La méthode.

YVES CALVI
Merci Monsieur le Premier ministre.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 7 janvier 2020