Interview de Mme Agnès Buzyn, ministre des solidarités et de la santé à Europe 1 le 17 septembre 2019, sur le plan sur les urgences médicales et l'immigration et le débat sur la bioéthique.

Texte intégral

SONIA MABROUK
Bonjour Agnès BUZYN.

AGNES BUZYN
Bonjour.

SONIA MABROUK
Ministre des Solidarités et de la Santé. Effectivement, vous vous occupez de ces deux domaines clés, on va en parler. La majorité et le gouvernement réunis hier soir autour d'Emmanuel MACRON. Au programme, les retraites et puis l'immigration. Est-ce que c'est pour tenter de déborder le Rassemblement national que le président met ainsi en avant ce sujet ?

AGNES BUZYN
Pas du tout. Je crois qu'il est clair que nous sommes des opposants très fermes aux thèses du Front national. Donc au contraire, c'est simplement que le président a rappelé que nous avions un problème de communautarisme et qu'il fallait le regarder en face et qu'il fallait le traiter. Qu'on ne pouvait pas laisser les citoyens français seuls face à ce défi de l'intégration en fait et du communautarisme qui monte. Et donc il a rappelé nos règles qui sont souvent bafouées, qui sont un droit d'asile que nous exerçons mal. C'est-à-dire que nous recevons mal les personnes qui sont réellement en situation de danger dans leur pays et, par contre, nous ne sommes probablement pas assez fermes avec l'immigration économique et donc le président a rappelé la règle. Il souhaite qu'on soit meilleurs avec ceux qui fuient leur pays pour de bonnes raisons et plus fermes…

SONIA MABROUK
C'est intéressant. Vous confirmez qu'Emmanuel MACRON entend durcir ses positions sur ce sujet, l'immigration, qu'il estime déterminant pour la présidentielle de 2022.

AGNES BUZYN
Durcir, je ne sais pas, mais clarifier.

SONIA MABROUK
Ça revient souvent au même.

AGNES BUZYN
Non, parce que ce qu'il a clairement dit aussi, c'est que par rapport aux demandeurs d'asile qui avaient de bonnes raisons de fuir leur pays et qui se trouvent en situation de danger, nous les recevions mal et nous nous exerçons mal ce droit fondamental. Donc il y a les deux : l'humanité et la fermeté vis-à-vis de l'immigration purement économique. Je crois que c'est une clarification qu'il souhaite. Mais on partait du communautarisme en fait…

SONIA MABROUK
Oui, mais Agnès BUZYN, vous étiez hier à cette réunion avec les autres membres du gouvernement et la majorité. Quand Emmanuel MACRON dit, vous dit d'ailleurs, regarder le sujet de l'immigration en face et demande à la majorité de ne pas être un parti bourgeois, ça veut dire sous-entendu que vous ne connaissez pas de manière générale, vous êtes déconnectés des angoisses des classes populaires. Il en fait le constat.

AGNES BUZYN
Non, je pense qu'il a comparé par rapport au quinquennat précédent en disant qu'en réalité, c'est parce que la gauche en général a oublié de s'intéresser au quotidien des Français, des classes les plus populaires et les plus en difficulté par rapport à ces problèmes de communautarisme, que la gauche a perdu un certain nombre d'électeurs. Et donc il veut oser regarder le problème en face et le traiter.

SONIA MABROUK
Oser regarder le problème en face avec les tiraillements à venir d'une majorité. Il y aura le débat le 30 septembre. Vous vous attendez tous à cela, une majorité écartelée sur ce sujet ?

AGNES BUZYN
Ça dépend des conclusions.

SONIA MABROUK
Vous les connaissez un petit peu quand même.

AGNES BUZYN
Non. Je pense qu'on va faire du « en même temps » et c'est la marque…

SONIA MABROUK
C'est possible sur ce sujet, sur l'immigration, une angoisse réelle pour certains de nos citoyens ? C'est possible de faire du « en même temps » ?

AGNES BUZYN
Absolument. Je crois que c'est justement en cela que nous allons avoir un discours complètement différent de celui du Front national. Ce n'est pas un discours de repli, ce n'est pas un discours qui va attaquer l'autre. C'est un discours de respect pour les personnes mais d'humanité et aussi de clarification et de clarté.

SONIA MABROUK
Si j'ai bien compris, le Rassemblement national a fait le bon diagnostic pour vous.

AGNES BUZYN
Ça fait longtemps en France que nous savons qu'il y a un problème notamment le communautarisme. Plus que l'immigration elle-même aujourd'hui, c'est la difficulté d'intégration de certaines communautés qui a posé des problèmes de communautarisme que l'on connaît.

SONIA MABROUK
Agnès BUZYN, vous avez présenté il y a quelques jours votre plan pour les urgences. Mais rien n'y fait, le mouvement se poursuit avec pour vous le risque de son enracinement. Est-ce que vous êtes prête, est-ce que vous pouvez nous dire ce matin à mettre peut-être davantage sur la table notamment en termes financiers pour être ouverte au dialogue ?

AGNES BUZYN
Alors je suis complètement ouverte au dialogue. D'ailleurs le collectif Inter-Urgences est invité à toutes les réunions que je fais au ministère pour présenter les mesures. Nous avons mis beaucoup d'argent sur la table et cet argent - je rappelle : 750 millions d'euros – il est fait pour 80 % pour créer des postes et donc nous allons aussi recruter des personnes. Mais recruter des personnes là où nous avons besoin de personnes, notamment - je parle beaucoup de ça - je souhaite que les personnels aux urgences ne passent pas leur temps à chercher des lits.

SONIA MABROUK
Agnès BUZYN, vous entendez ce que vous dit ce collectif. Vous déshabillez l'un pour habiller l'autre. C'est les vases communicants. Pourquoi ils ne vous croient pas ?

AGNES BUZYN
Il faut qu'ils le voient sur le terrain et donc j'ai décidé d'accélérer. Donc je mets en place dès cette semaine les trois groupes de travail notamment sur comment dégager des lits d'aval dans les hôpitaux, faut-il recréer des lits, où faut-il les recréer. Et j'ai donné mon accord pour qu'il y ait la création d'unités post-urgences, des lits d'aval. C'est impératif que nous soyons…

SONIA MABROUK
Donc ça c'est cette semaine.

AGNES BUZYN
Ça, c'est cette semaine. Il y aura un travail sur les compétences des paramédicaux, des infirmiers, des aides-soignants. Je pense, et ils le souhaitent, qu'il faut valoriser leurs compétences et reconnaître leurs compétences. Donc nous allons travailler sur des délégations de tâches, de nouveaux gestes qu'ils vont pouvoir faire et les valoriser financièrement. Et puis nous allons travailler aussi sur le service d'accès aux soins que je vais lancer avec les médecins libéraux.

SONIA MABROUK
Donc trois piliers, trois annonces ce matin et pourtant - et pourtant Agnès BUZYN - certains médecins urgentistes vous font un procès en illégitimité. Alors c'est assez bizarre, vous êtes médecin de formation et ils remettent en cause votre crédibilité et même votre capacité à trouver véritablement des réponses pour les urgences. Ils ne vous considèrent pas des leurs.

AGNES BUZYN
Je crois que c'est l'inverse, c'est un des problèmes…

SONIA MABROUK
Vous les avez entendus, ils le disent à nos micros.

AGNES BUZYN
C'est possible, mais je pense que le problème est inverse. Moi je reçois des syndicats, je reçois les fédérations hospitalières. Leur problème, c'est qu'on ne me la fait pas. On ne peut pas me raconter n'importe quoi, et quelque part…

SONIA MABROUK
On ne vous la fait pas ?

AGNES BUZYN
Oui, on ne me la fait pas. Quand un syndicat arrive avec certaines revendications, je leur décris le quotidien et ils savent très bien qu'il y a des choses qu'ils ne peuvent plus me dire. Et donc c'est vrai que ça les met en difficulté parce que le discours « faut plus de moyens », moi je leur dis oui, les moyens bien sûr, mais comment on fait pour que ça marche mieux ? Et là, j'ai des exemples concrets à leur donner et ça gêne.

SONIA MABROUK
L'autre front, c'est celui des retraites avec une mobilisation des professions libérales qui dénoncent votre volonté du gouvernement d'homogénéiser à l'aveugle, sans tenir compte des régimes autonomes qui sont équilibrés et même excédentaires. Je voudrais qu'on écoute une infirmière et elle vous interpelle directement.

UNE INFIRMIERE
Je dis à madame BUZYN que si elle supprime tous les infirmiers libéraux en augmentant leurs cotisations et donc en faisant que les libéraux vont devoir déplaquer parce qu'on n'aura pas les moyens de survivre, dans les hôpitaux ça va être encore pire.

SONIA MABROUK
Vous prenez ce risque ?

AGNES BUZYN
Alors je voudrais réexpliquer. D'abord je veux rassurer tous les Français qui nous écoutent. La réforme ne s'adresse pas aux retraités et aux personnes qui sont à moins de cinq ans de la retraite. Pour tous les régimes différents, nous allons travailler au cas par cas avec chaque profession et peut-être avoir une transition très longue vers le système-cible. Alors les infirmières, pourquoi….

SONIA MABROUK
Madame BUZYN, ce n'est pas parce que vous étirez le temps que les gens vont oublier qu'ils vont…

AGNES BUZYN
Non, non, mais étirer le temps, ça veut dire travailler avec eux sur des transformations de la façon dont elles cotisent. Par exemple aujourd'hui, les infirmières cotisent à 13 ou 14 %, je crois, de leurs revenus. Elles peuvent le faire parce que c'est une profession dont la démographie est très, très favorable, et donc il y a énormément d'actifs pour très peu de passifs. Ça peut se retourner contre elles, c'est ce qui s'est passé avec les agriculteurs. Le jour où les agriculteurs sont devenus moins nombreux, leur régime n'était plus à l'équilibre.

SONIA MABROUK
Le message ce matin pour les professions libérales, vous allez les rencontrer ? Par exemple les avocats dénoncent un véritable hold-up de votre part.

AGNES BUZYN
D'abord les fonds de réserve de ces différents systèmes sont réservés aux professions qui les ont mis de côté. Donc il est hors de question de faire le fameux hold-up sur les réserves des différents régimes de retraite. Ça restera pour cette profession, on n'y touche pas. Par ailleurs…

SONIA MABROUK
On va le vérifier à l'épreuve des faits. Voilà, vous l'avez dit ce matin.

AGNES BUZYN
Voilà. Donc c'est un engagement. Ensuite nous avons travaillé avec chaque profession pour voir comment on évolue vers le système-cible et c'est vrai que les professions libérales sont loin du système-cible et donc nous commençons à discuter. Elles ne vont pas basculer dans le régime des retraites…

SONIA MABROUK
On va voir si ça va les rassurer. On va voir. Mobilisation, concertation, une concertation également sur le sujet - je voudrais finir avec ce sujet important - de la loi bioéthique et de la PMA pour toutes. L'Eglise catholique se mobilise contre le projet, appelle à manifester le 6 octobre. L'Eglise est dans son rôle ?

AGNES BUZYN
L'Eglise est dans son rôle. On les a écoutés, on les entend. On entend les convictions de chacun. Après…

SONIA MABROUK
Vous entendez beaucoup mais est-ce que vous écoutez vraiment ?

AGNES BUZYN
Oui, on écoute et puis on respecte surtout. Je vais vous dire, c'est ça qui est important. C'est de respecter chacun dans ses convictions. Il y a des douleurs individuelles. Il y a aujourd'hui des femmes et des couples de femmes qui souhaitent vraiment… qui ont un projet parental et aujourd'hui c'est une douleur individuelle que de ne pas mettre ce projet, de ne pas réaliser ce projet. Il y a évidemment des gens qui ont une conviction qu'il faut un papa et une maman. Nous ne nions pas la place des hommes. Nous savons que pour se construire, un enfant va avoir besoin d'une image paternelle mais tout cela peut se trouver aujourd'hui dans l'entourage des familles monoparentales. Et donc nous savons et les études le montrent qu'il n'y a pas d'effets négatifs sur les enfants en construction.

SONIA MABROUK
Mais l'Eglise est dans son rôle et l'Eglise sera entendue également. Merci Agnès BUZYN. Pour conclure peut-être Matthieu. On révélait hier, c'est Europe1 qui le révélait, l'existence d'une nouvelle application inaccessible au public pour juger et jauger de l'efficacité des ministres et des réformes. Vous êtes notée ? Bien notée ?

AGNES BUZYN
Alors ça n'est pas une application pour juger des ministres. C'est qu'en fait…

SONIA MABROUK
Un petit peu quand même.

AGNES BUZYN
Mais non !

SONIA MABROUK
Et le président de la République en est très friand.

AGNES BUZYN
Oui. Alors j'ai appris qu'elle avait toujours existé, pas en termes d'application Internet mais que ces tableaux de bord de suivi des réformes existent dans tous les gouvernements.

SONIA MABROUK
Donc vous ne voulez pas nous dire comment vous êtes jugée et notée.

AGNES BUZYN
Non, non.

SONIA MABROUK
Peut mieux faire peut-être.

AGNES BUZYN
Non, non, non. Mes réformes avancent très, très bien, les Français le voient donc non, non. Je n'ai pas de difficultés et, de toute façon, j'aime rendre des comptes et je rendrai publics mes propres indicateurs.

SONIA MABROUK
Et c'est le plus important parce que les Français attendent des résultats concrets.

AGNES BUZYN
Absolument.

SONIA MABROUK
Merci Agnès BUZYN d'avoir été notre invitée ce matin sur Europe 1.


source : Service d'information du Gouvernement, le 26 septembre 2019