Interview de Mme Frédérique Vidal, ministre de l'enseignement supérieur, de la recherche et de l'innovation, à RFI le 4 février 2020, sur le congé de deuil pour un enfant, la réforme des retraites et la loi de programmation sur la recherche.

Prononcé le

Intervenant(s) :

  • Frédérique Vidal - Ministre de l'enseignement supérieur, de la recherche et de l'innovation

Thématique(s) :

Texte intégral

FRÉDÉRIC RIVIERE
Bonjour Frédérique VIDAL.

FRÉDÉRIQUE VIDAL
Bonjour.

FRÉDÉRIC RIVIERE
L'examen du projet de réforme des retraites a donc commencé hier en commission à l'Assemblée nationale. Le parcours parlementaire du texte s'annonce assez mouvementé, puisque 22.000 amendements ont été déposés, dont 19.000 par la seule France Insoumise. Dans ces conditions, est-ce qu'il vous paraît possible d'éviter le recours au 49.3, c'est-à-dire, une adoption sans vote ?

FREDERIQUE VIDAL
Alors, je crois que l'objectif de La France Insoumise a été atteint, puisqu'en déposant 19.000 amendements, qui sont, pour leur immense majorité, des amendements systématiques de suppression, répétés par chacun des députés, ils font parler d'eux…

FREDERIC RIVIERE
Pour chacun des articles du texte, oui…

FREDERIQUE VIDAL
Non seulement chacun des articles, mais chacun des alinéas du texte, ce qui explique le nombre. Je crois que quand on réclame, et c'est ce que fait La France Insoumise, un débat, des discussions, et notamment un débat parlementaire, on ne dépose pas 19.000 amendements de suppression de l'ensemble du texte et de l'ensemble de ses alinéas, sauf si on a envie de faire parler de soi, et c'est ce qui se passe.

FREDERIC RIVIERE
Mais La France Insoumise cette forme d'obstruction parlementaire…

FREDERIQUE VIDAL
Absolument.

FREDERIC RIVIERE
En disant : on va gagner du temps pour que le mouvement de contestation puisse reprendre des forces.

FREDERIQUE VIDAL
Oui, je sais, j'ai entendu les déclarations de certains députés, et si c'est leur façon de pratiquer la démocratie, j'ai envie de dire que je la leur laisse.

FREDERIC RIVIERE
Mais alors, finalement, vous n'avez pas répondu à ma question, 49.3 ou pas ?

FREDERIQUE VIDAL
Non, mais évidemment que l'objectif, c'est d'éviter le 49.3, il faut qu'un débat ait lieu sur ce sujet-là.

FREDERIC RIVIERE
Nous sommes dans une séquence un petit peu difficile pour la majorité, il y a eu plusieurs événements ces derniers jours, d'abord, les propos de Nicole BELLOUBET, la Garde des sceaux, sur Mila, cette jeune fille ou jeune femme qui avait violemment critiqué l'islam. Nicole BELLOUBET avait évoqué une atteinte à la liberté de conscience alors qu'on sait, qu'en droit, ça n'est pas le cas, elle a été obligée de reconnaître une maladresse, il y a la circulaire Castaner, sur les élections municipales et le "nuançage" des résultats, qui a été en partie invalidée par le Conseil d'Etat, et puis le congé deuil avec le rappel au devoir d'humanité par le président de la République. Muriel PENICAUD, la ministre du Travail, a dû reconnaître une erreur ; ça fait un peu beaucoup en assez peu de temps tout de même, non ?

FREDERIQUE VIDAL
Alors, d'abord, je crois que ce sont des sujets qui sont tous extrêmement différents, alors, évidemment…

FREDERIC RIVIERE
Oui, mais qui créent une impression de cafouillage…

FREDERIQUE VIDAL
Si on souhaite rentrer sur l'angle : le gouvernement en ce moment est en difficulté, cafouille, etc, on peut rentrer comme ça effectivement, c'est ce qui se passe lorsqu'on… c'est l'impression que ça donne lorsqu'on mélange ces trois événements, je pense qu'ils sont globalement très différents, dans le cadre de la Garde des sceaux, elle a immédiatement reconnu que, voilà, au moment de l'interview, elle avait fait un abus de langage et elle l'a immédiatement reconnu. La circulaire, c'était une demande expresse d'un certain nombre de maires, et dont acte, elle va être modifiée. Quant à ce qui s'est passé sur les congés liés au…

FREDERIC RIVIERE
Le congé deuil…

FREDERIQUE VIDAL
Deuil d'un enfant…

FREDERIC RIVIERE
Vous vous êtes sentie mal à l'aise au moment où le groupe majoritaire a refusé donc cet amendement qui aurait porté de 5 aujourd'hui à 12 jours le congé pour un parent qui perd un enfant, le groupe l'a refusé sur recommandation de Muriel PENICAUD, la ministre du Travail, où les images sont visibles, on l'entend dire : oui, mais c'est les entreprises qui vont payer.

FREDERIQUE VIDAL
En réalité, je crois que quand on perd un enfant, on ne s'en remet ni en 5 ni en 12 jours. C'est ça la réalité…

FREDERIQUE VIDAL
Et on a sans doute encore moins besoin d'entendre ce genre de choses, non ?

FREDERIC RIVIERE
Et effectivement, je crois que ce qu'il faut essayer de mettre en place, c'est des moyens d'accompagner ces gens qui perdent leurs enfants, et il faut le faire sur le long terme, et, voilà, honnêtement, pour vous dire le fond de ma pensée, on ne se remet pas de la mort de son enfant ni en 5 ni en 12 jours. Je pense qu'on ne s'en remet pas, on vit avec.

FREDERIC RIVIERE
Oui, bien entendu. Mais enfin, c'était quand même assez maladroit, assez malheureux, certains ont dénoncé une espèce de cynisme dans les propos de la ministre du Travail.

FREDERIQUE VIDAL
Là encore, je crois que c'est un raccourci de ce que peuvent être les débats parlementaires, et on arrive parfois à des phrases qui sont laconiques, qui sont cyniques. Muriel PENICAUD a elle-même dit que c'était un sujet qu'il fallait prendre de manière beaucoup plus vaste, et c'est ce qui est fait d'ailleurs dans le cadre de la concertation.

FREDERIC RIVIERE
On parle de ce moment un peu difficile entre collègues du gouvernement ?

FREDERIQUE VIDAL
Non, on se félicite du fait…

FREDERIC RIVIERE
Cee n'est pas comme une entreprise normale alors un gouvernement, parce que dans une entreprise, quand il y a quelque chose qui ne va pas, quelqu'un qui a commis une erreur un peu lourde, tout le monde en parle, on ne parle que de ça à la machine à café, vous, non ?

FREDERIQUE VIDAL
Alors, non, parce qu'en réalité, nous sommes surtout très concentrés sur le fait qu'on commence à voir les effets d'un certain nombre de mesures, et l'objectif c'est toujours de vérifier que les mesures qui ont été prises aboutissent aux effets souhaités. Et donc on est peut-être concentré essentiellement là-dessus en ce moment.

FREDERIC RIVIERE
Alors vous êtes en train, Frédérique VIDAL, de finaliser la loi de programmation pluriannuelle sur la recherche, c'est un texte qui suscite de l'inquiétude, voire même de la franche hostilité, pourtant, il n'est pas encore, eh bien, je viens de le dire, puisque vous le finalisez, il n'est pas encore terminé, comment vous expliquez qu'il y ait tellement d'inquiétude à ce sujet ?

FREDERIQUE VIDAL
Je pense que je peux l'expliquer de plusieurs façons, d'abord, il y a une règle générale qui est un peu répétitive maintenant, qui consiste à s'opposer aux choses avant de les connaître, bon, ça, j'allais dire que c'est un petit peu l'air du temps…

FREDERIC RIVIERE
Ça ne part jamais vraiment de rien, il y a des rapports, par exemple, là, qui ont alimenté le débat…

FREDERIQUE VIDAL
Absolument. Alors, on confond aussi des rapports qui sont demandés, qui sont produits, qui permettent d'alimenter les réflexions avec un texte de loi qui est, évidemment, par définition, différent. Dans le cadre de cette loi, il y a eu ces trois rapports, il y a eu aussi un site Internet qui a été ouvert, plus de 1.000 contributions, c'est une synthèse globale qui sera présentée dans la loi. Mais je pense aussi que dans ce monde particulier, qui est le monde de la recherche, on a tellement fait d'Assises, de Livres blancs, de Grenelle, on a tellement travaillé ces sujets-là depuis tellement longtemps avec, au final, strictement rien qui se passait, qu'il y a peut-être une forme de défiance particulière qui est liée au fait que pendant des années, beaucoup de gouvernements ont dit : il faut atteindre 3 % du PIB, il faut faire ceci, il faut faire cela, sans que ça ait été fait. 3 % du PIB consacrés à la recherche et au développement, c'était une annonce, et ça devait être réalisé en 2010, on est en 2020, et ça n'est toujours pas le cas…

FREDERIC RIVIERE
Aujourd'hui, on est à 2, 27…

FREDERIQUE VIDAL
Absolument.

FREDERIC RIVIERE
Mais pour vous, les 3 % restent un objectif ?

FREDERIQUE VIDAL
Bien sûr, c‘est le président de la République qui l'a dit, et pour la première fois, effectivement, ce gouvernement porte une loi de programmation, c'est-à-dire une loi financière qui va inscrire la trajectoire financière et dire comment on atteint les 3 % du PIB, et ça, c'est historique en réalité.

FREDERIC RIVIERE
L'inquiétude des professionnels, elle ne porte pas que sur le montant de l'enveloppe, elle l'est aussi sur les conditions de travail, c'est ça qu'ils expriment aujourd'hui, c'est, en gros, ils veulent avoir du temps pour chercher, bon, alors, je me souviens qu'un dirigeant politique avait dit un jour : chercher, c'est bien, mais il faut trouver aussi. Mais aujourd'hui, cette demande-là, vous y répondez ?

FREDERIQUE VIDAL
Bien sûr, c'est vraiment une loi qui est faite pour les scientifiques d'une part, et c'est vraiment une loi qui est issue de ces heures de discussions, c'est aussi une loi qui est faite pour la société, pour l'avenir, je pense qu'une société qui se prive des gens qui produisent de la connaissance, c'est une société qui se prive de son avenir. Moi, vous savez, je suis, avant toute chose, et de manière définitive, dans ma vie, une scientifique, et je pense que c'est très important que de nouveau, on redonne à la science la place qu'elle devrait avoir dans la société, un fait scientifique, ça n'est pas une opinion.

FREDERIC RIVIERE
Un mot de la loi de bioéthique qui est votée aujourd'hui au Sénat, le texte a été modifié par la majorité de droite. La mesure emblématique du texte, c'est la PMA pour les femmes seules ou les couples de femmes, mais les sénateurs ont limité son remboursement par la Sécurité sociale aux seules démarches motivées par des critères médicaux, est-ce que pour vous, très rapidement, ça, c'est un point non-négociable, vous allez rétablir le texte dans sa version initiale ?

FREDERIQUE VIDAL
Oui, on va le rétablir dans sa version initiale, ne serait-ce que parce que, aujourd'hui, un couple hétérosexuel qui demande une PMA n'a qu'à simplement dire qu'il ne peut pas avoir d'enfant, et il n'y a absolument pas de test médical derrière qui confirme ou qui infirme cela, donc, oui, le texte sera remis un dans son état initial sur ce sujet.

FREDERIC RIVIERE
Merci Frédérique VIDAL

FREDERIQUE VIDAL
Merci à vous.

FREDERIC RIVIERE
Bonne journée.

FREDERIQUE VIDAL
Bonne journée.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 6 février 2020