Interview de Mme Roxana Maracineanu, ministre des sports, à France Info le 4 février 2020, sur les violences sexuelles dans le patinage artistique et sa demande à Didier Gailhaguet de démissionner.

Texte intégral

MARC FAUVELLE
Bonjour Roxana MARACINEANU.

ROXANA MARACINEANU
Bonjour.

MARC FAUVELLE
Vous avez reçu pendant plus d'une heure hier le président de la Fédération des sports de glace Didier GAILHAGUET, soupçonné d'avoir couvert des violences sexuelles au sein de sa fédération. Qu'est-ce qu'il vous a dit ?

ROXANA MARACINEANU
Eh bien écoutez, il a pris le parti de dire qu'il n'était pas au courant et qu'au vu des témoignages qui ont été révélés ces derniers temps, de leur gravité exceptionnelle, on parle d'enfants et les adolescents qui seront marqués toute leur vie par ce qu'ils ont subi, donc moi je pense et j'estime qu'un président d'association, quel que soit d'ailleurs son niveau de connaissance des faits, doit simplement assumer ses responsabilités d'adulte et de dirigeant.

MARC FAUVELLE
Il dirige cette fédération depuis quasiment un quart de siècle, il vous dit qu'il ne savait rien, qu'aucun témoignage n'est revenu jusqu'à lui.

ROXANA MARACINEANU
Ecoutez, le monde du patinage est un petit monde, il y a 200 associations, il y a 30.000 licenciés, on ne parle pas là de la Fédération française de football avec ses 2 millions de licenciés, il y a effectivement un silence institutionnalisé, qui nous est remonté par différents témoignages, qui vont au-delà de ceux qu'on a lus dans la presse. Aujourd'hui, à mes yeux, je pense qu'il n'y a qu'une seule décision à prendre, et j'invite le comité directeur, qui va se réunir ce soir, de prendre la bonne, parce que je ne vois pas comment un président d'une association, qui va rencontrer des parents au bord d'une patinoire, va pouvoir encore les regarder dans les yeux après les témoignages qui sont sortis, sur des faits qui ont eu lieu dans sa fédération, qu'ils aient eu lieu pendant sa présidence ou avant.

MARC FAUVELLE
La seule décision que vous appelez de vos voeux c'est donc son départ, le départ de Didier GAILHAGUET, voici sa réponse hier à la sortie de votre bureau au ministère.

DIDIER GAILHAGUET
J'ai commis des erreurs, mais je n'ai pas fait de faute, je suis un homme clean, un passionné du sport, je continuerai à l'aimer. Je ne suis pas parfait, mais, il y en a d'autres. J'ai découvert, comme tout le monde, la majorité de ces faits devant la presse, certains datent de 30 ans, bien avant que je ne devienne le président de cette fédération, d'autres pendant mon mandat, m'ont été cachés.

MARC FAUVELLE
« Je suis un homme clean », vous diriez la même chose de lui ?

ROXANA MARACINEANU
Ecoutez, ça fait 29 ans qu'il est à la tête de cette fédération, j'entends ce qu'il dit. Moi, vous savez, quand j'ai accepté ma fonction de ministre, je l'ai fait parce que je crois au fond de moi, comme il le prétend aussi, aux valeurs éducatives du sport, et je n'aurais jamais, moi aussi… je n'ai jamais eu envie à gérer ces cas-là et à entendre les témoignages de ce type-là. Aujourd'hui moi je prends mes responsabilités et j'attends de lui qu'il en fasse de même.

MARC FAUVELLE
Il n'y a que lui, pour vous, qui a fauté pendant toutes ces années, ou les différents ministres des sports qui se sont succédés ont également leur part ?

ROXANA MARACINEANU
On n'est pas là en train de rechercher des fautes en fait, l'important c'est d'aller de l'avant aujourd'hui, c'est de voir comment cette fédération, et les autres fédérations, vont pouvoir mettre en place, avec le ministère des Sports, avec les collectivités, des plans de prévention pour que cela n'arrive pas. Aujourd'hui il faut faire, je pense, table rase de ce qu'il y a eu avant, il faut accompagner les victimes, j'ai proposé la constitution d'une association de victimes, aujourd'hui, pour que celles qui subissent encore ça aujourd'hui puissent se rapprocher de ces personnes et puissent continuer à témoigner, et puis bien sûr, s'il y a des témoignages plus récents aujourd'hui et qu'on a des cas qui se présentent, eh bien la justice ouvrira ses enquêtes, avec beaucoup plus de diligence, je pense, que ce qui a été fait il y a 30 ans, puisque nous sommes à un autre moment, à une autre époque. Maintenant, le cas de monsieur GAILHAGUET, c'est simplement un président, bénévole, d'une association, de 30.000 licenciés, à qui on demande de prendre ses responsabilités. S'il ne le fait pas, de toute façon, nous en parallèle, le ministère ouvre des enquêtes aujourd'hui et va contrôler toutes les associations, tous les éducateurs qui ont été mis en cause dans la sphère médiatique, et de manière plus générale contrôler 200 associations, voir si tout est en règle, si les diplômes des éducateurs vont bien, et surtout…

MARC FAUVELLE
Uniquement dans le patinage ou delà ?

ROXANA MARACINEANU
Dans le patinage, on commence par le patinage et puis derrière on ira vers tous les cas qui nous remontent, il y a 250 cas qui ont été mentionnés dans Disclose, dans cette affaire, des enquêtes ont été aujourd'hui ouvertes pour chacun de ces cas, elles sont suivies semaine par semaine, et on fait simplement notre travail, au ministère des Sports, d'accompagner les victimes aujourd'hui et puis d'aller contrôler là où il faut contrôler, et puis derrière de signaler au procureur, et de sanctionner quand nécessaire.

MARC FAUVELLE
Didier GAILHAGUET, pour l'instant, semble déterminé à rester à son poste, vous avez d'autres moyens de pression, mais vous ne pouvez pas le virer.

ROXANA MARACINEANU
Aujourd'hui j'ai entamé, hier je l'ai annoncé, la procédure de retrait de délégation, qu'est-ce que ça veut dire ? ça veut dire que nous allons, dans les 15 jours, demander des comptes à la fédération sur ce qu'elle a fait jusqu'à maintenant et ce qu'elle compte faire pour la suite, si un constat de carences est établi à la suite de ses réponses, eh bien l'Etat fera ce qu'il doit faire, c'est-à-dire reprendre la main et faire en sorte que…

MARC FAUVELLE
Et dans ce cas-là c'est le Comité olympique qui gérera, c'est ça, directement la Fédération…

ROXANA MARACINEANU
C'est ça, les athlètes ne seront pas lésés, puisque le Comité national olympique, avec le ministère, pourra s'occuper des athlètes de haut niveau et l'activité continuera comme aujourd'hui.

MARC FAUVELLE
Il n'y a pas de menace notamment sur la tenue des Mondiaux ? qui doivent se tenir le mois prochain, je crois, c'est ça ?

ROXANA MARACINEANU
Non, il n'y a pas d'incidence sur la participation de nos athlètes aux Championnats du monde.

MARC FAUVELLE
On ne va pas punir les athlètes de ce qu'a fait peut-être la Direction.

ROXANA MARACINEANU
Bien sûr que non.

MARC FAUVELLE
La patineuse Sarah ABITBOL indique pour l'instant, celle qui a lancé les accusations, avec d'autres la semaine dernière, indique pour l'instant qu'elle n'a pas porté plainte dans cette affaire. Est-ce que vous souhaitez qu'elle le fasse, même si c'est symbolique, puisque les faits sont probablement prescrits ?

ROXANA MARACINEANU
Ecoutez, nous lui avons proposé de porter plainte, elle comptait déjà le faire, elle va porter plainte...

MARC FAUVELLE
Ah…

ROXANA MARACINEANU
... là. Si les faits sont prescrits, eh bien c'est à la justice de dire que les faits sont prescrits, mais au vu de l'ampleur aussi de tous les cas qui remontent et des plaintes qui seront déposées, je pense que la justice va avoir du travail.

MARC FAUVELLE
Roxana MARACINEANU, ce qui se passe aujourd'hui dans le patinage français, est-ce que c'est la partie émergée de l'iceberg, est-ce que des témoignages remontent aujourd'hui dans d'autres sports jusqu'à votre ministère ?

ROXANA MARACINEANU
Ecoutez, moi j'encourage la parole, la prise de parole, parce que comme j'ai dit tout à l'heure, pour qu'on puisse passer à autre chose, et que ces personnes et leurs déviances ne puissent plus continuer à nuire au sport, à l'action des éducateurs et à l'investissement des athlètes au quotidien et des familles, il faut que nous puissions faire table rase de ces cas, il faut qu'on puisse faire la lumière sur toutes les affaires et qu'on puisse écarter du sport ces personnes malveillantes.

MARC FAUVELLE
Y compris dans le sport amateur, il faut que les victimes parlent, aujourd'hui ?

ROXANA MARACINEANU
Bien sûr.

MARC FAUVELLE
Il faut que les entraîneurs parlent, il faut qu'on raconte, il faut qu'on sorte de cette culture de l'entre soi, du club de foot ou autre chose, du dimanche.

ROXANA MARACINEANU
Vous avez, entre avant et maintenant, la seule chose qui a changé, c'est que les victimes prennent la parole et qu'elles racontent, et c'est d'une importance capitale. Parce qu'à ce moment-là on peut agir. On a beau avoir des outils, on a pas beau avoir des ressources humaines pour agir, c'est notre rôle, mais si on n'a pas des cas qui nous sont rapportés, et si on ne sait pas ce qu'il s'y passe, pour X ou Y raison, eh bien, on ne peut pas, donc notre action ça va être aussi de sensibiliser les entraîneurs, les sportifs, les familles, par de la formation initiale, de la formation continue tout au long de la carrière et de la vie du sport, pour que ça n'arrive pas et qu'on surveille en fait, qu'il y ait une vigilance de tous les instants, et que les cas nous remontent, et que les faits nous remontent tels qu'ils sont. Après c'est à la justice de faire son travail.

MARC FAUVELLE
Vous serez la ministre des Sports qui fera ce travail, qui fera ce grand ménage ?

ROXANA MARACINEANU
J'ai été sensibilisée au sujet pendant ma carrière, et puis en tant que maman, en tant que citoyenne. Quand je suis arrivée à la tête de ce ministère, j'ai dit que ça devait être une priorité. Il se trouve aussi que l'air du temps fait que la parole se libère, que les femmes sont plus entendues, en étant moi-même une femme, c'est un sujet qui me touche particulièrement.

MARC FAUVELLE
Dans la natation, il y avait du harcèlement, il y avait des violences sexuelles, il y avait des viols ?

ROXANA MARACINEANU
Ecoutez, la natation est un sport qu'on pratique en maillot de bain, on est la moitié du temps quasiment nus, quand on est dans les vestiaires ou en compétition, donc inévitablement comme je l'ai dit dans toutes les disciplines, à partir du moment où le corps est en jeu, où c'est un outil de travail, et c'est un outil de travail partagé entre l'athlète et son entraîneur, il y a un danger et il faut qu'on sache poser les limites là où elles doivent être posées.

MARC FAUVELLE
Merci à vous Roxana MARACINEANU, ministre des Sports, ce matin au micro de France Info.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 6 février 2020