Interview de Mme Roxana Maracineanu, ministre des sports, à RTL le 6 février 2020, sur son appel aux victimes potentielles d'abus sexuels dans le milieu sportif et sa réaction aux attaques de Didier Gailhaguet.

Texte intégral

ALBA VENTURA
Bonjour Roxana MARACINEANU. Hier, Didier GAILHAGUET, le patron du patinage français, vous a traitée de moralisatrice. Il dit que vous êtes violente, et en visant plusieurs personnes, dont vous, il emploie le mot « minables. » Qu'est-ce que vous lui répondez ?

ROXANA MARACINEANU
Ecoutez, le plus important, ce n'est pas ce que monsieur GAILHAGUET pense de madame MARACINEANU ou ce que madame MARACINEANU pense de monsieur GAILHAGUET, il dira, lorsqu'on aura des témoignages pour le mettre, lui, en cause, personnellement ou lui en tant que président de fédération, il dira devant le juge que je suis une moralisatrice, aujourd'hui, en tant que ministre, c'est mon rôle de veiller à la sécurité morale des pratiquants. Et je pense que lui, en tant que président de fédération, c'est aussi son rôle.

ALBA VENTURA
Ça veut dire qu'il y a d'autres témoignages, vous êtes en train de dire qu'il y a d'autres personnes qui vont briser la loi du silence ?

ROXANA MARACINEANU
Eh bien, vous en avez vu déjà aujourd'hui, beaucoup, qui remontent, concernant Gilles BEYER, d'autres qui nous remontent, et on attend vraiment, et on a ouvert une cellule d'écoute au ministère des Sports pour que les personnes qui ont subi des choses comme ça dans leur vie, que ce soit maintenant ou avant, qu'elles nous appellent, vraiment, je lance un appel, parce qu'à partir du moment où on a une plainte, où on a un témoignage, eh bien, on peut agir.

ALBA VENTURA
Où est-ce qu'on appelle, à quel numéro ?

ROXANA MARACINEANU
Au ministère des Sports.

ALBA VENTURA
Et là, vous dites qu'il y a de nombreuses victimes qui se sont manifestées ?

ROXANA MARACINEANU
Oui, elles se manifestent sur les territoires, elles se manifestent dans d'autres sports aussi, pas seulement en patinage, c'est important que tout sorte, c'est important que les coupables soient punis, qu'on arrive à déterminer les responsabilités des uns et des autres et qu'on puisse avancer, parce qu'il n'y a qu'en avançant qu'on arrivera véritablement à faire en sorte que ça n'arrive plus dans le sport et que ça n'arrive plus dans la société.

ALBA VENTURA
On va en reparler du sport en général. Revenons au patinage. Vous avez demandé à Didier GAILHAGUET de démissionner, ça ne lui fait ni chaud ni froid pour l'instant.

ROXANA MARACINEANU
Eh bien, il trouve plus intéressant effectivement de défendre son poste, mais je ne suis pas étonnée parce qu'il est accroché à ce poste depuis longtemps, il était dans l'illégalité pendant des années en cumulant des fonctions qu'il n'avait pas à cumuler, de cadre technique d'Etat et de président de fédération. Il l'a dit hier, d'ailleurs en réponse à une question à la conférence de presse, déjà, il était dans l'illégalité, et je pense qu'il va continuer à l'être en s'entêtant de cette manière-là. Nous, on n'a rien, moi, je n'ai rien contre lui, ce qu'on invoque, c'est vraiment le rôle de ce président qui a l'air omnipotent dans sa fédération, le rôle de ce comité exécutif…

ALBA VENTURA
Mais ça, c'est une faute morale !

ROXANA MARACINEANU
Bien sûr, c'est une faute morale…

ALBA VENTURA
Vous l'accusez de faute morale…

ROXANA MARACINEANU
Je ne l'accuse d'aucune faute, ce n'est pas à moi de l'accuser, je lui ai demandé de démissionner, et j'ai dit au comité exécutif de cette fédération de prendre ses responsabilités. Il y a quatre personnes, le quart de ce comité exécutif, qui, aujourd'hui, annoncent leur démission, ils veulent démissionner du comité exécutif, j'attends aussi que les autres personnes qui lui ont attribué une confiance avant-hier, eh bien, qu'elles se dédisent et qu'elles poussent aussi monsieur GAILHAGUET à démissionner, mais sinon, ça se réglera ailleurs, il n'y a pas de problème…

ALBA VENTURA
Ailleurs, c'est-à-dire ?

ROXANA MARACINEANU
Eh bien, je vous ai dit, lorsqu'on produira les témoignages au juge…

ALBA VENTURA
Des témoignages…

ROXANA MARACINEANU
Eh bien, il dira au juge que je suis moralisatrice et que je suis violente ou ce qu'il a dit d'autres.

ALBA VENTURA
Mais lui vous répond que ce sont des faits qui datent d'il y a 30 ans et qu'il n'était pas là, qu'il n'était pas à la fédération.

ROXANA MARACINEANU
Il est aujourd'hui président d'une fédération, et il y a tout ça qui remonte, on ne lui a pas demandé la lune, on lui demande de démissionner de son poste pour nous laisser faire notre travail, aujourd'hui, le travail…

ALBA VENTURA
Mais lui dit qu'il y a prescription…

ROXANA MARACINEANU
Quand on constate, quand on fait un constat de carence dans un domaine généralisé, comme c'est le cas dans cette fédération, aujourd'hui, au vu de tous les témoignages qui remontent, eh bien, c'est le devoir de l'Etat d'agir, de prendre la main pour qu'on puisse agir en patinage, mais aussi, derrière, sur tous les autres sports où ça transparaît aujourd'hui. La situation est grave, en fait, la situation est très grave. C'est ça que je veux dire à monsieur GAILHAGUET. Donc il faut qu'il prenne ses responsabilités.

ALBA VENTURA
Vous dites : l'Etat prend ses responsabilités, mais vous, en tant que ministre des Sports, vous n'avez aucune autorité, en vérité, vous ne pouvez pas le démissionner ?

ROXANA MARACINEANU
Ecoutez, quand…

ALBA VENTURA
Lui, il fait ce qu'il veut, c'est un Etat dans l'Etat…

ROXANA MARACINEANU
Quand le président de la République m'a reçue dans son bureau, avant de me nommer ministre, il m'a dit : Roxana, qu'est-ce que vous voulez faire pour le sport, je lui ai dit que je voulais prendre soin des athlètes, je voulais les accompagner, les protéger, parce que ces personnes, elles s'entraînent, elles s'investissent au quotidien, elles nous font rêver, et lorsqu'elles arrivent au bout de leurs rêves, derrière, ils font vibrer toute une nation, c'est notre devoir, à nous tous, présidents de fédérations, à nous, ministres des Sports, et ministère des Sports, avec les agents, de prendre soin d'eux…

ALBA VENTURA
Mais revenons à l'affaire, est-ce que vous pouvez lui retirer sa délégation ?

ROXANA MARACINEANU
Et ce monsieur ne le fait pas ! Aujourd'hui, ce monsieur ne le fait pas. Il n'a pas appelé une fois victimes depuis la semaine dernière, il n'en a parlé à personne. Ce n'est pas ça son rôle. Donc aujourd'hui, même dans le constat qui est fait depuis la semaine qui vient de passer, je peux dire qu'il n'est pas dans un rôle de président de fédération, c'est pour ça que je lui demande la démission. Je ne peux pas le démissionner, il est président d'une association…

ALBA VENTURA
Mais vous pouvez lui retirer sa délégation ?

ROXANA MARACINEANU
Je peux entamer cette procédure de retrait de délégation pour la fédération, comme je l'ai fait, on est en…

ALBA VENTURA
C'est en cours…

ROXANA MARACINEANU
Aujourd'hui, on est en train de faire une mission d'inspection générale dans cette fédération, on va contrôler et accompagner les 200 associations, c'est une petite fédération, c'est un petit monde, quand il dit qu'il ne sait pas, il ne sait pas ce qui s'est passé, mais il était où, il était sur quelle planète en fait, quand tout le monde sait, quand tout le monde dit, que tout le monde savait plus ou moins, c'était des rumeurs, évidemment, personne ne connaissait l'ampleur, évidemment, heureusement, parce que sinon, tout le monde serait en faute depuis des années…

ALBA VENTURA
Alors, Madame la Ministre on a beaucoup parlé de Didier GAILHAGUET, on parle aussi beaucoup de l'entraîneur Gilles BEYER, on découvre ce matin dans le journal L'Equipe qu'il n'y a pas que l'affaire Sarah ABITBOL ou Hélène GODARD, la mère d'une patineuse raconte comment il lui a proposé un chantage, chantage sexuel, pour s'occuper de sa fille. Vous la connaissiez cette affaire ?

ROXANA MARACINEANU
Eh bien, évidemment, non, on ne connaissait pas, et c'est bien pour ça qu'on a besoin de connaître encore plus d'affaires, donc je fais un véritable appel : venez tous témoigner si ça vous est arrivé…

ALBA VENTURA
Il est où Gilles BEYER aujourd'hui, il est où…

ROXANA MARACINEANU
Aujourd'hui, il a été écarté des Français Volants, parce que la Mairie de Paris a pris aussi ses responsabilités et a dit : vous n'avez plus accès à la patinoire si ce monsieur continue à être là, aujourd'hui, il va être entendu par la justice évidemment avec tous ces témoignages.

ALBA VENTURA
Donc vous savez où il est ?

ROXANA MARACINEANU
Moi…

ALBA VENTURA
Il n'a pas disparu dans la nature ?

ROXANA MARACINEANU
Non, il n'a pas disparu dans la nature, il est encore là, et là, je pense qu'il va être… voilà, il est totalement hors-jeu maintenant. Mais il faut qu'on arrive aussi à établir toutes les responsabilités au sein de cette fédération de manière plus large.

ALBA VENTURA
Mais comment, lui, cet entraîneur a pu passer entre les mailles du filet et à se retrouver toujours dans les instances, on a un bulletin d'inscriptions de stages d'été 2018, encadrement 24 heures sur 24, agréé jeunesse et sport, donc c'est pour l'été 2018, et on s'aperçoit que c'est : nous mettons à votre disposition des entraîneurs diplômés d'Etat sous la direction de monsieur Gilles BEYER, comment il peut être encore là, cet homme ?

ROXANA MARACINEANU
Mais justement, c'est très bien que ces flyers soient produits par la fédération française des sports de glace, alors que ce monsieur est mis en cause, écoutez, il est dans la fédération des sports de glace…

ALBA VENTURA
Mais comment il peut passer entre les mailles du filet ?

ROXANA MARACINEANU
Mais parce que ça ne se savait pas…

ALBA VENTURA
Parce qu'il a été suspendu, il y a eu une enquête classée sans suite, il est ensuite réintégré dans le monde associatif, réintégré par le ministère…

ROXANA MARACINEANU
Non, pas par le ministère, bien sûr que non, par le monde bénévole, par le monde associatif, parce que les gens, tant que ça ne s'est pas su, et aujourd'hui, c'est sur ça qu'on doit travailler, c'est avec la justice qu'on doit travailler ensemble, avec la protection de l'enfance qu'on doit travailler ensemble pour que ce fichier aujourd'hui, où figurent les infractions sexuelles soit systématiquement informé vraiment précisément des peines qui ont été prononcées à l'encontre de ces gens, mais encore faut-il qu'il y ait des peines qui soient prononcées, aujourd'hui, ce monsieur n'avait rien dans son casier judiciaire. Rien. Donc il faut que les gens qui ont subi des choses, connu des choses, petite fille, petit garçon, grande fille, grand garçon, qu'ils viennent témoigner pour qu'on ait des éléments pour pouvoir acculer tous ces gens lorsqu'ils passeront devant le juge.

ALBA VENTURA
Est-ce qu'il faut un deuxième entraîneur, notamment quand il y a des filles ? Qu'elles soient confiées à une femme plutôt qu'à un homme ?

ROXANA MARACINEANU
Bien sûr qu'il y a des solutions, et à l'époque, j'ai dit aussi au président que quand les familles venaient nous confier ce qu'ils avaient de plus cher au monde, il fallait qu'on soit beaucoup plus responsable, que ce soit pendant les vacances, pendant les stages, pendant les mercredis, après l'école, les familles, quand elles viennent nous confier leurs enfants, c'est ce qu'elles ont de plus cher au monde, et on doit assumer et vraiment être responsable de tout ça, beaucoup plus qu'on ne l'est aujourd'hui.

ALBA VENTURA
Il y a d'autres entraîneurs à part Gilles BEYER qui seraient dans le collimateur ?

ROXANA MARACINEANU
Il y a d'autres disciplines, il y a d'autres sports, aujourd'hui donc, partout, où, quoi que vous ayez subi, venez nous le dire, et ayez confiance, on agira.

ALBA VENTURA
Il y a des affaires de violences sexuelles, c'est vrai, dans le foot, alors, ce ne sont pas des actes de pédophile, mais on apprend ce matin que le président du club d'Angers est mis en examen pour violences sexuelles aggravées sur des jeunes salariées ou ex-salariées, enfin, des femmes adultes, mais jeunes…

ROXANA MARACINEANU
Oui, c'est aussi toute la parole des femmes qui se libère, comme c'est le cas dans l'entreprise, comme c'est le cas dans d'autres secteurs aujourd'hui…

ALBA VENTURA
Dans la religion.

ROXANA MARACINEANU
Dans la religion aussi. Ces actes évidemment sont condamnables, mais il faut, moi, j'encourage vraiment à prendre la parole sur tout ça.

ALBA VENTURA
Mais est-ce que ça veut dire que là, ce matin, vous lancez une vaste opération « mains propres » pour en finir avec tous ces actes de d'agressions sexuelles, de pédo-criminalité ? Est-ce que vous pouvez dire, vous, ministre des Sports, on va en terminer, moi, je lance l'action maintenant, une vaste opération « mains propres » ?

ROXANA MARACINEANU
Bien sûr, ce qu'on doit faire aujourd'hui, c'est agir et agir tous ensemble à l'échelle de plusieurs ministères, on l'a déjà fait hier soir, on s'est rencontré avec Adrien TAQUET et Nicole BELLOUBET, pour avancer sur le contrôle de l'honorabilité des bénévoles, adapter le fichier…

ALBA VENTURA
C'est quoi le contrôle de l'honorabilité, pardon… ?

ROXANA MARACINEANU
C'est qu'aujourd'hui, tous ces ses entraîneurs qui ont une carte professionnelle d'Etat, qui ont un diplôme d'Etat, ils sont contrôlés sur leur passé, on arrive à les tracer, on arrive à regarder a priori, avant de les engager, s'ils ont eu des antécédents sexuels ou d'autres types de crimes, s'ils ont été condamnés, aujourd'hui, le fait que le bénévolat existe dans le monde du sport et qu'on l'encourage, et que, parce qu'on l'encourage, on se dit : on ne va pas trop lui mettre des freins, du coup, on ne va pas trop les contrôler. Eh bien, là, il faut qu'on le fasse. On a déjà démarré ça maintenant il y a 6 mois, il faut qu'on continue et qu'on l'élargisse à toutes les fédés. On l'a commencé dans le foot sur un territoire, en Centre-Val de Loire, pour 10.000 bénévoles, aujourd'hui, il faut qu'on l'élargisse à toutes les fédérations.

ALBA VENTURA
Une dernière question, Didier GAILHAGUET vous a accusée hier de ne pas avoir enquêté sur une affaire de violences sexuelles dans le club de natation de Clamart, votre club aujourd'hui, ce sont des faits qui datent de 2015.

ROXANA MARACINEANU
Bien sûr, et une enquête qui a été déjà ouverte, un entraîneur qui avait déjà été écarté depuis 3 ans, et je peux en parler, puisque je le connais, j'ai agi, j'ai travaillé à côté de lui dans une autre association, dans la même piscine, cet entraîneur n'est plus aujourd'hui en poste, et d'ailleurs, dans cette association, en mai 2018, avant même que j'arrive au ministère, le président de cette association a démissionné alors qu'aucune enquête, ni judiciaire ni administrative, ne remettait en cause l'entourage professionnel ou personnel de ce monsieur. Mais le président de cette association, une petite association d'une petite ville, eh bien, a démissionné, lui…

ALBA VENTURA
Merci Roxana MARACINEANU.

YVES CALVI
La ministre des Sports qui, sur RTL, attend maintenant d'autres témoignages et une libération de la parole, nous a-t-elle dit, une adresse mail est mise à votre disposition au ministère des Sports, vous le retrouverez bien entendu sur le site rtl.fr.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 7 février 2020