Interview de Mme Marlène Schiappa, secrétaire d'État à l'égalité entre les femmes et les hommes, à Europe 1 le 6 février 2020, sur les violences sexuelles dans le patinage artistique, la nomination de Roman Polanski aux César et l'excision en France.

Texte intégral

MATTHIEU BELLIARD
Votre invitée, Sonia MABROUK, c'est Marlène SCHIAPPA, Secrétaire d'Etat chargée de l'Egalité entre les femmes et les hommes et de la lutte contre les discriminations.

SONIA MABROUK
Merci d'être avec nous ce matin sur Europe 1, Marlène SCHIAPPA.

MARLENE SCHIAPPA
Merci à vous.

SONIA MABROUK
« Pas question de porter la responsabilité du scandale sexuel qui frappe le patinage artistique. Je n'ai couvert aucun abus » s'est défendu hier le président de la Fédération Didier GAILHAGUET. Est-ce que c'est crédible ?

MARLENE SCHIAPPA
Plusieurs choses. D'abord je crois que ce n'est pas une question de personnes et comme dans beaucoup de sujets, je pense qu'il faut revenir au principe avant de parler des personnes. Là le principe, qu'est-ce que c'est ? Le principe, c'est qu'on ne peut pas tolérer, on ne doit plus tolérer en France des violences sexuelles, de la pédocriminalité, et dès lors qu'on est informé de cela on doit prendre ses responsabilités. Et deuxième chose, moi j'ai trouvé un certain nombre de propos tenus par ce monsieur assez indignes honnêtement, notamment mettant en accusation ma collègue Roxana MARACINEANU, qui fait face avec beaucoup de courage au phénomène de la pédocriminalité et des agressions sexuelles dans le monde du sport. Donc je crois qu'elle doit être soutenue et pas blâmée.

SONIA MABROUK
Il a parlé d'une ministre moralisatrice. Justement, est-ce que là c'est la morale qui est en train de jouer ? Une enquête administrative a été ouverte et lui plaide pour sa présomption d'innocence.

MARLENE SCHIAPPA
Mais vous savez, c'est marrant comme le terme de morale revient rapidement dans la bouche d'un certain nombre de personnes dès lors qu'on veut lutter contre les violences sexuelles. Mais enfin, on n'est pas en train de faire de la morale, d'abord on est en train de faire du droit. Il est interdit de procéder à des attouchements, à des abus sexuels, des agressions, des viols sur des jeunes filles, sur des jeunes garçons, sur qui que ce soit. Au demeurant c'est du droit, ce n'est pas de la morale. C'est NIETZSCHE qui écrivait dans « Par-delà le bien et le mal, il n'y a pas de phénomènes moraux. Il n'y a qu'une interprétation morale des phénomènes. »

SONIA MABROUK
Mais c'est la justice qui doit rendre son verdict. En attendant, justement, lui se prévaut là d'une présomption d'innocence. Est-ce que c'est son droit ?

SONIA MABROUK
Alors c'est la justice évidemment. La présomption d'innocence, il faut la défendre. C'est un élément fondateur de notre droit. Néanmoins la présomption d'innocence, ça ne doit pas être un prétexte à ne rien faire. Et d'ailleurs en droit du travail, vous pouvez très bien procéder à des sanctions disciplinaires en attendant que des procès aient lieu quand vous avez connaissance de faits manifestes. Et là en plus, ils ont été confirmés par un certain nombre de personnes.

SONIA MABROUK
Des sanctions disciplinaires, Marlène SCHIAPPA, qui viennent après une enquête administrative. C'est ce que dit Didier GAILHAGUET. Mais est-ce que pour vous, pour le moment, c'est impensable qu'il reste à son poste malgré tout ?

MARLENE SCHIAPPA
Ecoutez, moi je crois qu'il faut que chacun prenne ses responsabilités. Ni plus, ni moins. Il ne faut pas faire porter le chapeau à monsieur GAILHAGUET seul de ce qui s'est produit dans la Fédération de patinage artistique. Néanmoins chaque adulte qui avait été informé de ce sujet doit prendre ses responsabilités, et le chef en haut de la chaîne de commandement prend ses responsabilités, donc je soutiens la demande de Roxana MARACINEANU.

SONIA MABROUK
L'onde de choc dépasse le monde du patinage puisque des athlètes de toutes disciplines s'élèvent pour dénoncer les violences sexuelles. Il y a une profonde prise de conscience dans le sport français ?

MARLENE SCHIAPPA
Alors j'espère qu'il y a une prise de conscience dans la société française. Vous savez il y a quelques mois, avec la sortie du livre de Vanessa SPRINGORA « Le Consentement » sur Gabriel MATZNEFF, on a dit : « Maintenant l'édition va prendre conscience des violences sexuelles. » Là on dit : « Maintenant le sport prend conscience de ces violences sexuelles. » Je voudrais dire, ce n'est pas une question de milieu. Chaque milieu a ses propres codes et dans le sport il y a des particularités : on est en contact avec des jeunes etc, il y a des entraîneurs, la question du corps est centrale, de la performance. Mais je crois que c'est une question de milieu : il y a dans tous les milieux des agressions sexuelles, des viols qui doivent être dénoncés. Vous parliez de la justice ; moi, j'invite toutes les personnes qui nous écoutent, qui auraient connaissance de ces agressions à les signaler à la police sur arretonslesviolences.gouv.fr. 24 heures sur 24, des policiers et des gendarmes formés pour cela peuvent le signaler.

SONIA MABROUK
Et il faut le rappeler, bien sûr. Vous parlez d'une prise de conscience, en tout cas vous l'espérez au sein de la société. Mais où est le sursaut dans le cinéma ?

MARLENE SCHIAPPA
C'est une bonne question. D'abord sur la prise de conscience, j'observe que le gouvernement prend ses responsabilités puisque le ministre de la Culture a souhaité que soit terminé l'argent public qui était versée à Gabriel MATZNEFF d'une part et, d'autre part, la ministre des Sports prend également ses responsabilités sur ce sujet-là. Ça, c'est quelque chose qui doit à mon avis être salué. Et dans le cinéma français, moi je considère que le cinéma français n'a pas terminé justement sa prise de conscience, sa révolution sur la question des violences sexistes et sexuelles. Les César ont fait beaucoup d'efforts. Il y a par exemple la parité qui a été instituée dans les équipes de jury des César. L'Académie des César avait rendu hommage au mouvement MeToo il y a deux ans. Ça, c'est très positif. Adèle HAENEL est proposée aux nominations. Le film de Céline SCIAMMA, « Portrait d'une jeune fille en feu » qui porte un message de liberté des femmes aussi. Mais au milieu de ça, je crois qu'il est impossible, pour moi en tout cas, qu'une salle se lève et applaudisse un homme qui est multiplement accusé de viol.

SONIA MABROUK
Une salle où se trouvera installé… Alors là, vous parlez de Roman POLANSKI. Une salle où se trouvera installé le ministre de la Culture Franck RIESTER que vous venez de citer puisqu'il y sera, je suppose - c'est son rôle - lors de la cérémonie des César du 28 février. Si Roman POLANSKI reçoit une pluie de récompenses, quel message enverrait alors l'Académie et le ministre qui y sera ?

MARLENE SCHIAPPA
Ecoutez, moi j'ai toute confiance dans Franck RIESTER pour avoir la réaction appropriée.

SONIA MABROUK
C'est-à-dire ? Il doit y être ou pas à la cérémonie ?

MARLENE SCHIAPPA
Ce n'est pas à moi… Moi je ne suis pas en charge de donner les bons et les mauvais points.

SONIA MABROUK
Ecoutez, si vous condamnez une salle qui doit se lever pour applaudir Roman POLANSKI et que le ministre de la Culture y est, c'est assez paradoxal.

MARLENE SCHIAPPA
Je ne vais pas commencer, moi, à jeter la pierre à mon collègue ministre de la Culture qui mène un combat remarquable contre les violences sexuelles dans le monde de la culture pour un fait qui ne s'est pas produit. Je ne vais pas faire de politique fiction à cet égard. Mais comme je vous le dis, c'est très sincère, je lui fais entièrement confiance parce que dès lors qu'il a eu connaissance de faits de violences sexuelles dans le monde de la culture, il s'est immédiatement mobilisé avec une grande détermination et il défend la liberté de création avec autant d'énergie et de détermination que cela.

SONIA MABROUK
Oui, mais pas de censure dit-il. Pas de censure.

MARLENE SCHIAPPA
Bien sûr, mais moi non plus. Moi non plus, je n'appelle pas à la censure.

SONIA MABROUK
Alors les un million et demi d'entrées justement pour le film de Roman POLANSKI, vous ne leur jetez pas la pierre à ce public-là.

MARLENE SCHIAPPA
Mais pas du tout. Chacun est libre de ses choix.

SONIA MABROUK
Il peut se lever et applaudir aussi le film.

MARLENE SCHIAPPA
Ecoutez, je n'appelle pas à la sanction.

SONIA MABROUK
Ce n'est pas choquant.

MARLENE SCHIAPPA
Je n'appelle pas au boycott. Je demande simplement quel est le message qu'on adresse aux victimes de violences sexistes et sexuelles et je crois qu'il y a là un message paradoxal. Vous savez, quand on a subi soi-même et sans doute autour de cette table où les gens qui nous écoutent le savent statistiquement. Quand on a subi soi-même des violences sexuelles, c'est assez douloureux de voir que la parole des victimes est systématiquement remise en cause et qu'il y a davantage de soutien apporté à l'homme qui est accusé de viol, toutes choses étant conservées par ailleurs.

SONIA MABROUK
Accusé, là encore il y a le code pénal et le code moral vous disent certains. Le milieu du cinéma d'ailleurs, Dominique BESNEHARD nous dit : « Mais il faut arrêter de parler. Ce n'est pas le café du commerce les César. »

MARLENE SCHIAPPA
Mais Dominique BESNEHARD a le droit de dire ce qu'il veut, on est en démocratie. On a le droit d'avoir un désaccord. J'ai vu ses propos, je crois que dire… Quand on dit qu'on fait du féminisme, dire aux femmes de se taire quand elles dénoncent des violences sexuelles, je trouve ça un peu curieux mais j'ai beaucoup de respect pour Dominique BESNEHARD, j'adore la série « 10 % », il me semble qu'il est à l'origine de cette série. Donc encore une fois, voilà, soyons dans la nuance de chacun. Moi je porte des combats, manifestement la méthode ou en tout cas l'objectif n'est pas partagé par tout le monde.

SONIA MABROUK
Il y a les violences sexuelles évidemment qu'on dénonce tous. Il y a aussi les mutilations sexuelles.

MARLENE SCHIAPPA
Oui.

SONIA MABROUK
Il ne faut pas l'oublier. C'est la journée mondiale contre ces mutilations sexuelles et vous avez lancé, en tout cas vous allez accompagner une étude importante, d'ampleur sur ce sujet majeur.

MARLENE SCHIAPPA
Absolument. Nous commandons aujourd'hui une étude à deux chercheuses de l'université de Nice et de Paris I, Marie LESCLINGAND et Armelle ANDRO, qui vont travailler sur la question de l'excision parce qu'en France on a beaucoup de mal à obtenir des chiffres très clairs. Certains disent qu'il y aurait 60 000 femmes qui vivraient excisées, d'autres disent qu'il y en aurait 200 000. Et donc, on a besoin de savoir exactement qui sont ces jeunes filles, ces femmes, est-ce qu'elles ont été excisées en France ou à l'étranger, ce qui est interdit dans les deux cas. Je précise que procéder à une excision, même en dehors du sol français sur une citoyenne française quel que soit son âge, c'est passible de poursuites. Donc je crois qu'il est important pour nous d'avoir des chiffres et de quantifier ce phénomène.

SONIA MABROUK
Et on va suivre évidemment cette étude et ses conclusions. Les féministes, Marlène SCHIAPPA, elles se battent sur ce sujet. C'est très important, dont acte, il faut les soutenir. Où sont-elles quand il s'agit de défendre la jeune Mila menacée de mort, objet d'appel au viol et d'injures sexistes et homophobes ? Où sont les associations féministes LGBT ? Vous les avez entendues, vous ? Parce que moi je prête l'oreille, je ne les entends pas.

MARLENE SCHIAPPA
Alors très honnêtement, j'ai entendu ce matin une déclaration de Rokhaya DIALLO qui condamnait le harcèlement de Mila.

SONIA MABROUK
Elle parle en son nom, c'est bien. Mais je parle des associations féministes que l'on connaît, celles qui sont reconnues LGBT. Où sont-elles ?

MARLENE SCHIAPPA
Oui, bien sûr. Après moi, vous savez en tant que membre du gouvernement j'essaye de…

SONIA MABROUK
Vous le regrettez, j'imagine.

MARLENE SCHIAPPA
Ce n'est pas mon rôle de jeter l'opprobre. Vous savez, je vais faire un parallèle. Au moment des agressions sexuelles et des viols de masse à Cologne, il y avait un grand silence dans les associations féministes qui disaient : « On ne veut pas ». Dans certaines associations féministes, pas toutes. Qui disaient : « On ne veut pas jeter la pierre à des réfugiés. La vie est déjà difficile pour eux, etc. » Moi, la condition de la personne qui harcèle ou qui agresse ou qui viole ne m'intéresse pas. Sa nationalité, sa religion, son caractère ne sont ni des circonstances atténuantes, ni des circonstances aggravantes. Tous les harcèlements, toutes les agressions sexuelles, tous les viols doivent être condamnés avec la même force par tout le monde. Et effectivement, j'aimerais qu'il y ait un peu d'unanimité pour trouver intolérable qu'on menace de mort une jeune fille de seize ans. Ça me semble quand même incroyable.

SONIA MABROUK
Marlène SCHIAPPA, est-ce que c'est bien vous qui avait alerté le président sur la lourde erreur autour du congé parental pour enfant décédé ?

MARLENE SCHIAPPA
J'ai un principe, c'est que je ne fais pas état publiquement des échanges que je peux avoir ou avec le présent ou avec qui que ce soit à l'Elysée.

SONIA MABROUK
Mais ça vous avait choquée évidemment.

MARLENE SCHIAPPA
Je me suis exprimée. Moi ce que j'ai à dire, je le dis ouvertement et je me suis exprimée sur BFMTV à cet égard. Des mesures, d'autres mesures ont été lancées. Il y a deux ministres qui ont reçu les associations qui travaillent sur la question du deuil périnatal qui est un vrai drame. Moi j'ai présidé dix ans un réseau de 15 000 mères actives, on a beaucoup travaillé sur ce sujet et voilà. Et j'adresse un message de soutien à toutes les personnes qui ont vécu cela et qui nous écoutent et qui peuvent être aussi chamboulées en entendant ces débats.

SONIA MABROUK
C'est évident mais on verra quelles seront les conséquences Et les séquelles politiques. On va conclure. C'est autre chose, je parle du congé paternité. Est-ce qu'il faut l'allonger également ?

MARLENE SCHIAPPA
Je crois qu'il faut l'allonger, oui. Avec Bruno LE MAIRE, on travaille sur une loi pour l'égalité entre les femmes et les hommes dans l'économie. Et hier, Bruno LE MAIRE et moi-même avec d'autres ministres, nous avons pris position en souhaitant améliorer le congé paternité. C'est onze jours à l'heure actuelle, nous trouvons que c'est peu pour que les pères puissent s'engager dans la vie familiale s'ils le souhaitent quand ils le souhaitent.

SONIA MABROUK
Voilà pour les heureux papas actuels, à venir etc.

MARLENE SCHIAPPA
Absolument.

SONIA MABROUK
Merci Marlène SCHIAPPA d'avoir été notre invitée ce matin sur Europe 1.

MARLENE SCHIAPPA
Merci à vous.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 7 février 2020 
 

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