Interview de M. Jean-Baptiste Djebbari, secrétaire d'État aux transports, à Radio Classique le 7 février 2020 sur la mobilisation contre la réforme des retraites.

Texte intégral

RENAUD BLANC
Bonjour Jean-Baptiste DJEBBARI.

JEAN-BAPTISTE DJEBBARI
Bonjour à vous.

RENAUD BLANC
Secrétaire d'État aux Transports. Ils étaient selon le ministère de l'Intérieur 120 000 à battre le pavé hier contre la réforme des retraites. Les syndicats annoncent une nouvelle mobilisation le 20 février et même une journée noire dans les transports le 17. Jean-Baptiste DJEBBARI, quand va-t-on sortir de ce conflit ?

JEAN-BAPTISTE DJEBBARI
Eh bien même hier, alors que c'était une journée de mobilisation nationale, il y a eu des trains qui ont roulé normalement, un service à la RATP qui était tout à fait normal qui fonctionnait à 100%. Donc moi, j'observe effectivement qu'il y a un changement dans les modes de mobilisation, que la grève reconductible en tant que telle s'est terminée il y a maintenant quelques semaines et je respecte tout à fait le droit de ceux qui souhaitent continuer à contester la réforme des retraites, à se mobiliser de cette façon mais vous savez que le calendrier politique avance, que les travaux en commission alors certes avec un peu d'obstruction avancent …

RENAUD BLANC
22 000 amendements, on va y revenir, oui !

JEAN-BAPTISTE DJEBBARI
Oui, on va y revenir. Le texte …

RENAUD BLANC
Vous avez quand même dû annuler un déplacement à Marseille hier justement à cause de cette mobilisation.

JEAN-BAPTISTE DJEBBARI
Oui mais j'ai annulé un déplacement parce que l'avion avait deux heures de retard, que je passais deux heures sur place et que rester deux minutes aurait été à mon avis relativement inefficace et que, par ailleurs, j'avais la possibilité de remettre ce déplacement mais oui, il y a eu des retards hier notamment dans le trafic aérien et il y a, de toute façon, quand vous avez des grèves ou des obligations, des disruptions, des difficultés dans les transports. Je ne dis pas qu'il n'y en a pas ; je dis juste que cette grève ou cette mobilisation n'est pas de même nature que ce qui s'est passé il y a quelques semaines qui, pour le coup, ont empêché beaucoup de Français, notamment de Franciliens, de se déplacer correctement.

RENAUD BLANC
Mais on va bien sûr parler du travail des députés et de ces amendements qui se multiplient du côté de la France insoumise mais aujourd'hui, les sondages renvoient toujours dos à dos les syndicats et le gouvernement et même si les Français sont pour une réforme de la retraite, ils estiment que la réforme, telle qu'elle est aujourd'hui présentée par le gouvernement, n'est pas bonne. Là-dessus, vous n'avez pas vraiment progressé depuis des mois ?

JEAN-BAPTISTE DJEBBARI
Non mais quand vous regardez un peu précisément les sondages, vous vous apercevez que bien souvent quand vous prenez les mesures isolément, les Français y sont assez favorables à l'exclusion il y a quelques semaines de la mesure sur l'âge pivot et donc qui fait l'objet aujourd'hui de cette convention de financement. Donc je me méfie si vous voulez des sondages, les Français sont persuadés que, et notamment les plus jeunes, que si rien n'est fait, le système de retraite en lui-même est en danger et je pense que bien des gens de ma génération d'ailleurs ne comptent plus sur une retraite, ce qui est quand même un peu sidérant dans une République sociale qui s'est créée sur cette promesse d'avoir non seulement un travail toute sa vie mais aussi une capacité à vivre sereinement après. Et c'est ça que nous tentons de reconstruire ici en en préservant les fondamentaux, le système par répartition, en le faisant davantage coller à ce qu'est la réalité des parcours.

RENAUD BLANC
Mais ça a un sens de voter un texte à l'Assemblée nationale alors que la conférence de financement n'est pas achevée parce que c'est une critique qu'on entend notamment du côté de la droite en disant : voilà on veut l'équilibre à tout prix mais pour l'instant, on ne sait pas comment arriver à cet équilibre et on nous demande de voter.

JEAN-BAPTISTE DJEBBARI
Ça a tout à fait un sens dans la mesure où cette mesure a été contestée et qu'elle a fait l'objet, en quelque sorte, d'un compromis politique avec les syndicats, que l'objet de cette convention de financement, c'est bien, sur un sujet quand même essentiel qui est l'équilibre financier en 2027 d'arriver à trouver la solution la plus intelligente. Un certain nombre de syndiqués avaient des propositions alternatives, notamment la CFDT de Laurent BERGER ; il me semble que c'est tout à fait dans l'esprit de la démocratie sociale que de prendre le pari de l'intelligence collective, d'avoir cette convention de financement dans le temps du débat de la loi et de réinjecter en quelque sorte des mesures qui en émaneront dans l'étude du projet de loi.

RENAUD BLANC
Au Palais Bourbon, il y aura forcément un bras de fer entre la majorité présidentielle et la France insoumise, 22 000 amendements, je crois que pratiquement 19 000 déposés rien que pour la France insoumise et les députés ont 15 jours pour tenter de travailler, j'allais dire, sur le texte. Qu'est-ce que cela vous inspire, Jean-Baptiste DJEBBARI ?

JEAN-BAPTISTE DJEBBARI
D'abord, j'ai noté avec un peu d'ironie le fait que la France insoumise nous disait il y a 15 jours vivre dans un régime autoritaire et que quelque part, il y a une démonstration par l'absurde du caractère tout à fait démocratique de notre République. Ce que je regrette, c'est qu'en fait en déposant 16 000 amendements qui sont quand même à chaque fois des suppressions d'articles ou de virgules, ils "impossibilisent" en quelque sorte le débat, le vrai débat de fond et d'ailleurs de façon assez baroque, ils suppriment des avancées sociales comme les 1 000 euros nets contributif pour une carrière complète. Bref, il y a là une pratique politique parlementaire qui ne me paraît pas être au niveau du débat politique attendu mais je n'en suis pas tout à fait surpris.

RENAUD BLANC
Mais est-ce que vous êtes sûr que les députés de la majorité présidentielle vont faire bloc ? On sait que le texte a quand même divisé, notamment l'aile gauche de la majorité ; on sait qu'en ce moment, c'est quand même très compliqué du côté des députés qui ont, comment dire, plutôt le blues, est-ce que vous vous craignez effectivement des fissures, que des fissures puissent apparaître au sein même des députés de la majorité ?

JEAN-BAPTISTE DJEBBARI
Moi, je me méfie toujours de ce qu'on dit. J'ai vécu dans la majorité pendant deux ans et demi ; j'en suis sorti pour être nommé au gouvernement il y a 5 mois mais je l'ai vécu intimement, cette majorité qui est une majorité extrêmement solide, 300 députés, nos partenaires du MoDem et d'ailleurs une équation politique qui continue à grandir avec Territoires de progrès qui est mené par Jean-Yves LE DRIAN et Olivier DUSSOPT. Bref, cette majorité, elle est solide, elle est au travail, elle est très engagée ; elle est fidèle au programme du président de la République et elle est très déterminée à faire voter cette réforme des retraites, j'en suis convaincu et je le sais.

RENAUD BLANC
Alors avant de revenir sur cette majorité, je voudrais qu'on écoute Philippe MARTINEZ qui est le secrétaire général bien sûr de la CGT qui était chez nos confrères de RFI ; pour lui, eh bien, la mobilisation va continuer, on l'écoute et vous réagissez.

PHILIPPE MARTINEZ, SECRETAIRE DE LA CGT, DOCUMENT RFI
Je ne parlerai pas de second souffle. Ce mouvement, il est ancré dans le paysage social et il se passe des choses tous les jours, tous les jours il y a des initiatives, je crois qu'il faut avoir une vision de toute la France de ce qui se passe. Je crois que le mécontentement, il est là, le ras-le-bol, il est là et je pense que le gouvernement devrait y être plus attentif.

RENAUD BLANC
La réponse de Jean-Baptiste DJEBBARI ?

JEAN-BAPTISTE DJEBBARI
Mais la réponse d'abord, la mobilisation, elle continue mais dans des chiffres qui sont bien moindres que ce qui a pu se passer les dernières semaines et puis je trouve, à titre personnel mais je n'ai évidemment aucune leçon à donner à Philippe MARTINEZ mais qu'il s'est mis dans l'impasse de la radicalité en ne voulant rien négocier, jamais et que la démocratie sociale, c'est évident, c'est l'art de forger des compromis et en ayant comme unique revendication le retrait de la réforme sachant même qu'elle ne serait pas satisfaite, c'était mettre aussi entre guillemets ses troupes sur le terrain dans cette impasse. Donc moi je regrette sur le fond cette stratégie et je pense qu'elle est "déceptive", décevante sur le terrain parce que certains effectivement ont cru à un moment qu'il allait y avoir retrait de la réforme quand les hautes sphères vous disaient qu'ils savaient que ça n'arriverait pas.

RENAUD BLANC
On va revenir à ce qui se passe à l'intérieur de la majorité. Bon tout le monde nous explique évidemment, la fronde n'est pas possible à l'intérieur du groupe mais vous ressentez quand même ce blues, cette déprime, j'allais dire, des députés ? Il y a eu un certain nombre de couacs ces jours derniers, on a senti qu'il y avait plusieurs ministres qui s'étaient exprimés d'une façon assez directe envers les députés de la République en Marche. Il y a un an vous étiez à leur place, j'allais dire, vous comprenez leu déprime et leurs doutes aujourd'hui ?

JEAN-BAPTISTE DJEBBARI
D'abord, vous parlez de fronde et je rappelle que la fonde chez François HOLLANDE, c'était …

RENAUD BLANC
J'ai dit que pour l'instant, il n'y en avait pas !

JEAN-BAPTISTE DJEBBARI
Oui bien sûr, non mais c'était un an après l'élection et je rappelle que la majorité qui est arrivé à 314 est aujourd'hui à 300 avec nos 40 partenaires du MoDem, avec une équation majoritaire qui, contrairement à ce qui est commenté, grandit et on pourra parler des municipales si vous voulez mais c'est extrêmement clair. Donc oui c'est compliqué d'être député de la majorité parce que tout va très vite, parce qu'effectivement, on manque d'expertise technique pour analyser les textes, parce que parfois des textes arrivent en chamboulant un peu l'ordre du jour et que typiquement, sur ce congé parental, les députés étaient extrêmement mobilisés sur la commission spéciale des retraites. Donc oui et la majorité comme le gouvernement font des erreurs d'appréciation politique. Cela a été dit et nous en sommes complètement solidaires ; je crois qu'en France, il faut savoir s'amender quand on fait des erreurs, ce que nous avons fait ; il n'y a pas de drame à faire des erreurs, il est effectivement parfois des gains politiques qui ne se font pas ou des perceptions qui sont dommageables dans l'opinion mais en tout cas je le dis, cette majorité, elle est extrêmement déterminée, notamment sur ce sujet des retraites et elle est mobilisée au jour le jour au service des Français.

RENAUD BLANC
Avant de parler d'AIR FRANCE, une petite question moi qui me turlupine, Cédric VILLANI a été exclu de la République en Marche mais il est toujours député La République en Marche au Palais Bourbon. Est-ce que c'est parce que vous craignez qu'une vingtaine de députés pourraient suivre les pas de Cédric VILLANI s'il était exclu ?

JEAN-BAPTISTE DJEBBARI
Non, je crois que le sujet de l'investiture est un sujet du mouvement et que c'est donc dans ce cadre-là que Cédric VILLANI a choisi de jouer une partition individuelle et que c'est ce qui lui a été reproché. Moi, j'aime bien le rugby et j'ai tendance à toujours faire le parallèle entre le rugby et la politique en disant que c'est un sport de combat collectif. Cédric VILLANI a choisi de jouer une partition de conquête individuelle et s'est donc mis de fait en marge du mouvement. S'agissant du groupe politique et parlementaire et s'agissant des combats qu'il mène au nom du groupe parlementaire, je crois qu'il est parfaitement aligné et qu'il soutient la réforme des retraites notamment et qu'il a une part tout à fait active au travail parlementaire.

RENAUD BLANC
Alors puisqu'on parle des municipales vous serez candidat à Limoges. En quelle position ? Je crois que ce soir, il y a un meeting, que serez dans le Limousin …

JEAN-BAPTISTE DJEBBARI
Absolument.

RENAUD BLANC
…voilà sur vos terres, est-ce vous serez en tête ? Est-ce que vous serez numéro 2 ? Quel est le positionnement de Jean-Baptiste DJEBBARI sur ces municipales à Limoges ?

JEAN-BAPTISTE DJEBBARI
Alors pas en tête parce que je soutiens Monique BOULESTIN qui est notre tête de liste investie, je serai effectivement ce soir à Limoges …

RENAUD BLANC
Numéro 2 ?

JEAN-BAPTISTE DJEBBARI
Non pas forcément numéro 2 mais sur la liste à un bon niveau. L'idée, c'est évidemment de s'engager pleinement, c'est aussi de faire émerger une nouvelle génération, beaucoup de jeunes qui sont engagés, talentueux et prometteur en Limousin et je serai effectivement ce soir pour présenter une partie de la liste notamment et puis défendre le projet que nous portons pour la ville.

RENAUD BLANC
On dit que vous avez des ambitions en Nouvelle Aquitaine, que vous avez, vous, envie de nous implanter et avec d'autres élections qui suivraient notamment lors des régionales ?

JEAN-BAPTISTE DJEBBARI
On dit beaucoup de choses …

RENAUD BLANC
Il ne faut pas croire ce que disent les journalistes, c'est ça ?

JEAN-BAPTISTE DJEBBARI
Vous savez, moi, je suis bêtement …, j'ai un ministère qui a une actualité quand même assez, assez prenante…

RENAUD BLANC
Je vous le confirme oui !

JEAN-BAPTISTE DJEBBARI
…qui est passionnant et j'ai un engagement local au travers de ces élections municipales, pour l'instant cela suffit pleinement à ma tâche.

RENAUD BLANC
Jean-Baptiste DJEBBARI, deux questions sur AIR FRANCE, tout d'abord plus de vols en direction de Pékin, en direction de Shanghai. Certains ont estimé, ça fait une semaine, que c'est arrivé un petit peu tard et que, j'allais dire, les contrôles sanitaires dans les aéroports pourraient être renforcés. Votre réponse ?

JEAN-BAPTISTE DJEBBARI
Non, alors AIR FRANCE a pris effectivement la décision d'ailleurs de prolonger la suspension jusqu'au 9 mars et l'a fait dans un calendrier tout à fait comparable à ce qu'a pu faire par exemple LUFTHANSA ou d'autres et c'est évidemment leur choix et leur décision et s'agissant des équipes médicales qui sont à l'arrivée des avions à la fois à Roissy Charles-de-Gaulle et à La Réunion, ce sont les recommandations de tous les experts, les experts européens, les experts mondiaux de l'OMS et je crois que la France sur ce sujet n'a vraiment pas à rougir du dispositif sanitaire qu'elle met en place au service des Français.

RENAUD BLANC
Dernière question concernant AIR FRANCE : elle fait partie, cette entreprise, des entreprises qui feraient de la discrimination à l'embauche. Qu'est-ce que vous répondez ce matin, Jean-Baptiste DJEBBARI, sur cette question ? Il nous reste quelques secondes !

JEAN-BAPTISTE DJEBBARI
J'ai vu effectivement ce testing, je crois qu'il y a encore un travail à faire en France, c'est une réalité de dire que …Vous savez, moi, j'ai un nom kabyle ; donc ce sujet-là de la perception du nom, je le connais intimement. Donc ça ne m'étonne pas qu'il y ait en France des résultats de la sorte. Il faut combattre ce phénomène et AIR FRANCE comme d'autres entreprises aura à mettre encore davantage de moyens de manière à ce qu'en France, on n'ait plus ces sujets-là qui reviennent de façon permanente et tout à fait désagréable.

RENAUD BLANC
Merci Jean-Baptiste DJEBBARI d'avoir répondu à mes questions, le secrétaire d'État aux Transports, l'invité de Radio Classique.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 10 février 2020