Interview de M. Julien Denormandie, ministre chargé de la ville et du logement, à France Inter le 19 mars 2020, sur les mesures de mises à l'abri des sans-domicile fixe pendant la période de confinement.

Texte intégral

MATHILDE MUNOS
Comment rester chez soi, quand on n'a pas de chez soi, quand on dort dans la rue, dans un squat ou dans sa voiture ? Le confinement est difficile à mettre en place, en pratique pour les SDF. Comment les protéger alors que leur santé est déjà souvent fragile. Bonjour Julien DENORMANDIE.

JULIEN DENORMANDIE
Bonjour.

MATHILDE MUNOS
Vous êtes le ministre chargé de la Ville et du Logement. Comment s'organise le confinement pour les sans-abri ? Qu'est-ce que vous avez prévu ?

JULIEN DENORMANDIE
Eh bien écoutez, avec les associations, le gouvernement est totalement mobilisé pour pouvoir mettre à l'abri les sans domicile fixe. Pendant cette période de confinement, l'objectif est très clair : c'est de pouvoir les mettre à l'abri. Alors, évidemment, avec de la crise sanitaire, il faut faire des mises à l'abri, mais dans des conditions spécifiques. On privilégie notamment l'ouverture de centres avec des chambres individuelles. Et donc depuis maintenant plusieurs jours, on est totalement mobilisé pour aller réquisitionner, convaincre, mettre à disposition des chambres d'hôtel. Je crois que c'est ça le l'objectif principal. Et ces chambres d'hôtel, les premières ont ouvert dès hier soir.

MATHILDE MUNOS
Où ça ?

JULIEN DENORMANDIE
A Paris notamment, plus de 170 seront ouvertes dans la capitale avant la fin de la semaine, et des réunions très constructives ont eu lieu avec les hôteliers, notamment je pense au groupe ACCOR, qui propose près de 600 places d'hôtel, avec lesquels nous pourrions travailler mettre à l'abri des sans domicile fixe. Et dans quelques heures, à mon ministère, par audioconférence, je réunirai à nouveau beaucoup d'hôteliers, pour là aussi identifier territoire par territoire, des chambres d'hôtels pouvant être mise à disposition.

MATHILDE MUNOS
Parce que, pour le moment, il n'y a que Paris ?

JULIEN DENORMANDIE
Au moment où je vous parle, les premières chambres ouvrent sur Paris, mais les relations que nous avons avec le groupe ACCOR ou avec les hôteliers concernent bien évidemment toute la France.

MATHILDE MUNOS
Vous nous avez dit 170 places, un pour le moment à Paris, et d'après les estimations qui sont très variables, c'est difficile à quantifier, il y a entre 150 000 à 250 000 SDF en France. Comment on va faire ?

JULIEN DENORMANDIE
Non non, 150 000 sans domicile fixe, le chiffre que vous donnez, en fait c'est ce qui existe aujourd'hui en termes d'accueil des sans domicile fixe. Les gens ne l'ont pas forcément en tête, mais tous les matins, tous les soirs, mon ministère gère plus de 155 000 places d'hébergement d'urgence, c'est-à-dire que cette nuit il y a 155 000 personnes qui ont dormi dans des centres d'hébergement, gérés par mon ministère. Ça c'est ceux qui sont à l'abri. Ce qui est énorme, c'est plus gros que la ville de Brest, mais ce sont des personnes qui sont à l'abri. Maintenant il reste encore des centaines, voire des milliers de personnes sur notre territoire, qui malheureusement n'ont pas cette mise à l'abri, qui sont toujours à la rue. Et donc c'est pour eux que l'on se bat avec les associations, pour organiser la mise à l'abri, notamment via les chambres d'hôtel.

MATHILDE MUNOS
Voilà, vous disiez chambres d'hôtel, on évite les gymnases j'imagine.

JULIEN DENORMANDIE
On évite au maximum les gymnases, sauf si des barrières sanitaires peuvent être mises en place. Mais effectivement on privilégie les sites où il peut y avoir des chambres individuelles ou des parties isolées.

MATHILDE MUNOS
Chaque ministère a en ce moment, sort un peu le carnet de chèques, et c'est bien normal. Vous, vous disposez de quelle enveloppe pour gérer cette crise ?

JULIEN DENORMANDIE
Ecoutez, rien que pour ouvrir ces places, faire fonctionner le dispositif de manière exceptionnelle, mais aussi mettre en place de nouveaux dispositifs sur lesquels je reviendrai, c'est d'ores et déjà une enveloppe de 50 millions d'euros, qui a été ouverte. Cette enveloppe de 50 millions d'euros, ça n'est peut-être qu'un début, mais vous savez, la solidarité, elle ne doit pas être une victime du Covid-19. Donc les moyens nécessaires seront mis en place pour pouvoir venir en aide aux plus démunis, aux plus précaires, et notamment aux sans domicile fixe.

MATHILDE MUNOS
Comment on aide un SDF qui tombe malade, il doit faire quoi, il doit lui aussi, je ne sais pas, appeler un médecin, se rendre à l'hôpital ? Comme on fait pour le prendre en charge ?

JULIEN DENORMANDIE
Alors, il y a… Tout ça s'organise avec notamment le tissu associatif, avec les maraudes, c'est-à-dire des personnes qui vont à la rencontre d'eux, avec les services médicaux, paramédicaux. Toute cette organisation est mise en place pour accompagner le mieux possible, ni évidemment qu'avec la situation de confinement, tout cela est rendu beaucoup plus complexe. On a des enjeux de personnels qui sont importants.

MATHILDE MUNOS
Parce que s'il est malade, mais qu'il n'a pas besoin d'être hospitalisé, est-ce que vous, vous lui donnez une chambre d'hôtel quand même ?

JULIEN DENORMANDIE
Alors, on crée des centres dédiés à ces cas de figure.

MATHILDE MUNOS
D'accord.

JULIEN DENORMANDIE
Qui sont quelque chose de différent de chambres d'hôtels que j'évoquais tout à l'heure. On crée ce qu'on appelle des sites de desserrement, c'est-à-dire des sites qui sont des centres d'hébergement dédiés à l'accueil de sans domicile fixe qui auraient été atteints par le Covid-19, mais qui heureusement n'auraient pas de symptômes imposant d'aller à l'hôpital. Et là aussi je vous l'annonce, c'est en en cours de mise en oeuvre, avant la fin de la semaine, il y a par exemple en Ile-de-France deux sites qui vont ouvrir pour accueillir 150 personnes qui potentiellement auraient besoin d'y être, parce qu'elles auraient Covid-19, mais sans avoir une nécessité d'aller à l'hôpital. Donc soyons clairs, un sans domicile fixe qui tombe malade, qui doit aller à l'hôpital, il va à l'hôpital, mais un sans domicile fixe qui a le Covid-19, qui n'a pas besoin de rester à l'hôpital, à ce moment-là on le met dans des sites créés exprès, des sites gérés avec toutes les dispositions nécessaires. Ces sites-là ils commencent à ouvrir, et il y en a notamment deux qui ouvrent avant la fin de la semaine pour 150 places. A l'échelle du territoire, on a identifié jusqu'à 86 sites pouvant accueillir des sans domicile fixe ayant la maladie.

MATHILDE MUNOS
Julien DENORMANDIE, se nourrir aussi, est encore plus compliqué que d'habitude pour les sans-abri, il y a pas mal de collectes alimentaires qui ont été annulées, qui va prendre le relais ?

JULIEN DENORMANDIE
Eh bien c'est une question qu'on travaille, sur laquelle on travaille beaucoup avec les associations. On a créé des cellules de pilotage, je les réunis tous les deux jours. Quel est le sujet ? Le sujet c'est la question du personnel. Il y a aujourd'hui des associations qui parfois sont en manque de personnel. Elles font un boulot formidable. Vraiment, moi je voudrais saluer leur action. Mais parmi les personnels, il y en a qui ne peuvent plus venir travailler, et donc les questions qui nous sont posées, de manière très concrète, c'est comment on peut consolider le personnel qui est là, pour lui donner tout ce dont il a besoin pour continuer à travailler.

MATHILDE MUNOS
Et la réponse ?

JULIEN DENORMANDIE
Et l'autre volet, c'est ce que nous sommes en train d'organiser avec mes collègues du ministère de l'Education, notamment Jean-Michel BLANQUER et Gabriel ATTAL, c'est de pouvoir faire coïncider l'offre de ceux qui souhaitent venir aider, avec la demande de ces associations qui ont besoin de bras, et notamment dans les prochains jours, il va y avoir une grande plateforme de mise en relation qui est en train d'être finalisée et qui sera ouverte, pour pouvoir permettre justement à ces personnes, ce bénévolat souhaitant venir aider, qu'ils puissent venir prêter main forte, si je puis dire, aux associations qui en auraient besoin. On organise tout cela, et c'est très important dans la période, d'avoir une approche très organisée.

MATHILDE MUNOS
Il y a aussi des choses toutes simples, enfin qui nous paraissent toutes simple à nous, le fait de se laver les mains, on les entend ces consignes régulièrement en ce moment, comment on fait pour les respecter quand on vit dans la rue ? Comment on fait même pour être au courant de ces consignes, de ce qu'il faut faire, je pense notamment aux migrants, certains qui ne parlent pas français, comment on les aide ces personnes ?

JULIEN DENORMANDIE
Eh bien typiquement, les consignes on les a traduites en 25 langues, évidemment pour que tout le monde puisse y avoir accès. Tout à l'heure on évoquait le dispositif, au moment où je vous parle c'est plus de 155 000 personnes qui vivent dans ces centres d'hébergement d'urgence. Je suis tous les jours en contact avec eux, je m'y rends régulièrement, surtout avant la période de confinement, et je peux vous dire que dans tous ces centres d'hébergement d'urgence, qui sont gérés par ces associations, les consignes elles sont expliquées, les personnes sont accompagnées, ce sont des professionnels qui gèrent ces centres, qui savent trouver les mots, qui savent faire des accompagnements. Maintenant, quand on vit dans la rue, évidemment que ces consignes, pour un grand nombre d'entre elles, elles ne peuvent être respectées. Et donc on essaie d'organiser au mieux, mais dans des conditions qui sont évidemment très singulières, très particulières. Et dans la rue, le fait de demander de se laver les mains toutes les heures, est quelque chose qui n'est évidemment pas réalisable, comme quand vous habitez chez vous. Donc on s'adapte, là aussi avec des professionnels, pour trouver les bons moyens.

MATHILDE MUNOS
Merci beaucoup Julien DENORMANDIE, ministre de la Ville et du Logement. Vous étiez l'invité du 5/7.

JULIEN DENORMANDIE
Merci à vous.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 20 mars 2020