Interview de Mme Muriel Pénicaud, ministre du travail, à Radio classique le 29 mai 2020, sur la crise économique et sociale qui s'annonce et les chiffres du chômage en forte hausse.

Texte intégral

RENAUD BLANC

Et nous sommes en ligne avec la ministre du Travail. Bonjour Muriel PENICAUD !

MURIEL PENICAUD
Bonjour !

RENAUD BLANC
Je cite le Premier ministre hier lors de sa présentation de la phase 2 du déconfinement. « Le pays va devoir se battre contre l'impact d'une récession historique ». Muriel PENICAUD, est-on armé aujourd'hui pour combattre une récession d'une telle ampleur ? Je rappelle que l'INSEE prévoit une baisse de 20% de notre PIB pour le deuxième trimestre !

MURIEL PENICAUD
Oui, la crise sanitaire, elle se transforme aussi en crise économique et sociale. Je crois qu'il faut mieux tous se le dire pour pouvoir prendre les choses à bras le corps tous ensemble et combattre ce deuxième défi qui arrive maintenant. On l'a vu hier déjà avec des signes avant-coureurs qui sont inquiétants, qui sont impressionnants sur les chiffres du chômage.

RENAUD BLANC
On va y revenir !

MURIEL PENICAUD
Et donc oui, je pense qu'on est armé mais il va falloir s'armer plus et ça, ça demande beaucoup de mobilisation collective. On n'est pas démuni, on a bien commencé avec un chômage partiel massif qui a évité des millions de salariés qui auraient été dans le problème et je pense quand même ce matin avant qu'on parle des solutions à tous ceux qui aujourd'hui cherchent un emploi et s'inquiètent ou ceux qui ont un emploi qui s'inquiètent pour eux et leurs proches, c'est tous ensemble là aussi comme pour le sanitaire qu'on va s'en sortir.  

RENAUD BLANC
Alors bien sûr, il faut pour s'en sortir, une reprise de l'activité, vous l'observez cette reprise tout de même depuis le 11 mai.  

MURIEL PENICAUD
Depuis le 11 mai, on reprend plus l'activité et l'activité n'était pas complètement arrêtée mais quand même très largement à l'arrêt avant ; c'est quand même très progressif et je pense qu'il faut aussi tous, en tant que Français, qu'on ose, qu'on ose consommer, qu'on ose ressortir maintenant qu'il y a les conditions sanitaires qu'on sait comment faire, que l'on contrôle mieux ou qu'on arrive mieux à vivre avec le virus, je pense. Je prends un exemple : pendant cette période de confinement, les Français ont économisé et mis en épargne 60 milliards d'euros. Et cet argent, c'est bien aussi qu'il re-circule, qu'il y ait une consommation parce que c'est ca qui va faire repartir le commerce, l'industrie, ça aidera beaucoup à la reprise d'activité. Donc je crois qu'aujourd'hui, il y a des plans sectoriels, des reprises d'activités. Dans le bâtiment, c'est en cours, on a un peu plus de 50%, on n'est pas encore du tout au maximum alors qu'il y a beaucoup de chantiers mais semaine après semaine, ça progresse, l'industrie à peu près à 60% et les commerces, ils ont rouvert mais ils attendent encore le client !

RENAUD BLANC
Vous appelez finalement les Français à consommer. Muriel PENICAUD, les chiffres d'avril et vous en parliez du chômage sont catastrophiques, on a enregistré 843 000 inscrits supplémentaires, on a dépassé les 4 millions et demi de chômeurs. Vous évoquez la violence de la crise ; très franchement, vous pensez que la France va finir cette année 2020 avec combien de chômeurs ?

MURIEL PENICAUD
D'abord, personne n'en sait rien et tous ceux qui font des pronostics, ça ne sert pas à grand-chose. Ce qui est certain, c'est que le risque d'un chômage accru est extrêmement élevé. Alors, c'est en fait 209 000 nouveaux inscrits parce qu'il y a beaucoup ceux qu'on appelle en catégorie A et là c'est plus de 800 000 nouveaux qui ne travaillent plus du tout, c'est-à-dire qu'il y avait beaucoup de personnes qui étaient en CDD, en intérim, qui avaient de temps en temps un contrat et c'est ceux-là qui sont les premiers touchés parce que ceux-là, là, ils ne trouvent plus de contrat parce que les entreprises embauchent beaucoup moins. Et donc c'est les renouvellements de contrat qui posent un problème. Aujourd'hui, on n'observe pas de grandes vagues de licenciements et encore une fois il faut, je pense, être fier de ce qu'on a fait en France collectivement puisque le chômage partiel qu'a touché … et sauvegardé et préservé 12 millions de salariés dans un million d'entreprises, c'est ce qui permis d'éviter ces vagues de licenciements.  

RENAUD BLANC
Mais le chômage partiel ….

MURIEL PENICAUD  
Mais ceux qui arrivaient, qui n'étaient pas dans une entreprise avec un CDI ou un CDD long, ceux qui avaient des contrats courts, eh bien ceux-là ils arrivent effectivement en butée dans la mesure où il y a peu de gens qui rentrent à Pôle emploi mais c'est très difficile d'en sortir aujourd'hui.  

RENAUD BLANC
Le chômage partiel au mois de juin, Muriel PENICAUD sera moins généreux, est-ce que vous craignez des suppressions d'emplois massives ?

MURIEL PENICAUD
Non, il n'y a pas de relations entre les deux, enfin je crains que la situation de l'emploi se détériore oui, mais il y a pas de lien entre les deux. Le chômage partiel, il a été mis en place pour faire un bouclier, un bouclier social, un bouclier économique pour que les salariés ne perdent pas leur contrat de travail, aient toujours un salaire payé par l'Etat. Je vous rappelle que l'Etat a payé jusqu'à 12 millions de salaires du secteur privé sur 20 millions, ça n'est jamais arrivé, c'est historique et on a bien fait de le faire et puis ça permet essayer de garder les compétences, donc les entreprises là pour repartir, elles ont toujours leurs compétences. Et elles les auraient perdues, sinon mais maintenant puisque la reprise de l'activité se fait, il y a de plus en plus de possibilités et avec les annonces qu'a faites le Premier ministre hier, ça va encore faciliter la reprise. Compte tenu de ça, c'est normal qu'il y ait un début de reste à charge, c'est-à-dire que l'entreprise contribue un peu aux salaires de ceux qui sont en chômage partiel, ça sera 15% au mois de juin. Donc ça ne va pas changer l'économie générale de la chose mais je crois c'est un signal aussi, qu'on continue à accompagner la reprise d'activité par le chômage partiel mais aussi, maintenant, chacun prend sa responsabilité, chacun contribue et c'est logique dans une phase de reprise.  

RENAUD BLANC
Alors il y a une question qui fait évidemment débat, c'est sur le travail : est-ce que vous pensez qu'il faudra travailler davantage ?

MURIEL PENICAUD
Vous savez moi, j'ai qu'une priorité, c'est qu'il y ait du travail pour tous. Donc le débat aujourd'hui un peu théorique qu'on aime beaucoup en France sur « travailler plus ou pas … »

RENAUD BLANC
32 heures ou 39 heures, grosso modo, c'est ça le débat aujourd'hui !

MURIEL PENICAUD  
Franchement, ce n'est pas ça le débat ! Le débat c'est : est-ce que tous ceux qui sont en chômage partiel retrouvent bien leur emploi quand on arrête le chômage partiel et que tous ceux qui sont en CDD en intérim et les jeunes qui arrivent aient une espérance de pouvoir trouver un travail ? Alors il y a quand même quelques signaux positifs ce matin sur Pôle emploi, je regarde tous les jours les nombre d'offres sur Pôle emploi, il y avait 473 000 offres. Donc ça y est, ça repart quand même ! Des offres d'emploi arrivent, ce qu'on n'a pas eu du tout pendant quelques semaines où il y avait beaucoup moins d'offres donc et là, c'est quand même des signes encourageants mais je pense que se faire des grands débats théoriques sur le temps de travail. Vous savez, le temps de travail, ça se négocie dans l'entreprise. Il y a tout l'arsenal juridique qu'il faut, on peut annualiser le temps de travail, on peut décider d'heures supplémentaires majorées. Tout ça, c'est du dialogue social, c'est au niveau de l'entreprise qu'il faut le faire s'il y a vraiment là une reprise tellement forte que, voilà, il y a un coup de chauffe comme on dit dans l'entreprise. Ailleurs, le sujet, ça va être plutôt trouver des solutions, on est en train d'y travailler pour qu'il y ait du travail pour tous.  

RENAUD BLANC
Hier, le Premier ministre a parlé de télétravail. Muriel PENICAUD, il faut continuer à le privilégier ?

MURIEL PENICAUD
Oui, le télétravail, on l'avait beaucoup facilité par les ordonnances de 2017 où j'avais introduit ce droit au télétravail qui était passé assez inaperçu à l'époque. Là, moi je suis satisfaite de voir que c'est devenu une des modalités de travail, ça nous a beaucoup aidés là aussi dans la crise parce que toutes les personnes en télétravail, 5 millions de Français ont été en télétravail, ils auraient été en fortes difficultés aussi eux aussi s'il n'y avait pas eu le télétravail et les entreprises repartiraient plus lentement. Après, il faut …

RENAUD BLANC
Donc dans la phase 2, il faut continuer ?

MURIEL PENICAUD
…faire attention quand même. Il y a des entreprises qui l'ont mise en place pour la première fois un peu sur … pas dans les conditions normales. Donc là avec les partenaires sociaux on travailler à régulariser ça, il faut quand même …Le télétravail, il y a des règles, on ne peut pas travailler 24 sur 24, il y a des moments où il faut déconnecter enfin, il y a des règles. Après bon, c'est une période de crise ; maintenant, on rentre dans une vie difficile mais plus normale, il faut en tirer des conséquences mais je vois qu'il y a beaucoup de Français qui ont découvert le télétravail et qui se disent « pourquoi faire 2h de transport par jour ? Pourquoi je n'aurais pas une partie de mon temps en télétravail ? » Et je pense que ça va amener des réflexions nouvelles dans le monde des entreprises avec certainement un mixe plus grand de télétravail et de présentiel comme on dit, c'est-à-dire de travail sur place.

RENAUD BLANC
Donc vous souhaitez qu'il se poursuive dans les semaines qui viennent …

MURIEL PENICAUD
C'est indispensable qu'il se poursuive au maximum puisque je rappelle que le virus, c'est un problème de circulation et moins on est nombreux quand même à circuler et à être nombreux sur le lieu de travail et en transport et mieux c'est pour la lutte contre l'épidémie.

RENAUD BLANC
Ca veut dire que les 4 mètres carrés dans une entreprise c'est toujours la règle, les gestes barrières ?

MURIEL PENICAUD
Ah mais le virus, je crois que tout le monde est conscient que le virus, ce n'est pas terminé ! Donc les gestes barrières, j'allais dire presque plus que jamais maintenant qu'on va circuler plus, pour le travail, dans les transports comme pour le loisir. Plus que jamais, il faut respecter les gestes barrières et plus que jamais, il faut être vigilant pour que cette reprise de l'activité économique, des loisirs, de la vie familiale, la vie sociale ne s'accompagne pas d'une reprise de l'épidémie ; c'est pour ça d'ailleurs qu'on a avec les professions, avec les partenaires sociaux mis en place 65 guides métiers qui disent exactement comment traduire ces gestes barrières. Ceux qui sont allés chez le coiffeur après 2 mois d'attente ont vu, il y a des règles, les masques, la manière d'agir est spécifique. C'est un de ces guides. Quand vous allez à la boulangerie, il y a un plexiglas. Ça fait partie aussi de ces mesures barrières. Il va y en avoir un pour les restaurants qui vont pouvoir ouvrir, on a fait ça avec profession, donc il y a un guide qui paraît demain …aujourd'hui sur ce sujet. Voilà métier par métier, bâtiment, industrie et j'ai pu le voir dans un chantier du bâtiment dans un commerce et je suis allé aussi dans une usine automobile ces derniers jours une fois qu'on met en place les gestes barrières, on a un bon dialogue social, eh bien, ça repart et les salariés sont en sécurité. Les clients sont en sécurité, donc oui, on peut travailler en pleine sécurité mais il ne faut pas baisser la garde sur les gestes barrières bien sûr !

RENAUD BLANC
Il me reste une minute mais j'ai 2 questions très importantes, Muriel PENICAUD d'abord sur l'apprentissage, c'est une question qui vous inquiète énormément, il faut mettre le paquet sur l'apprentissage ?

MURIEL PENICAUD
Oui il faut mettre le paquet parce que les jeunes qui arrivent sur le marché du travail qui sortent des études ou qui ont interrompu leurs études, on ne peut pas leur dire qu'il va y avoir une dette financière, une dette écologique et puis pas leur permettre d'avoir tous les moyens de bâtir de leur avenir. Moi, je me suis beaucoup battue pour cette réforme de l'apprentissage ; c'est une de mes convictions depuis très longtemps et là, on a eu plus 16% d'apprentis au début d'année. Alors, il ne faut pas lâcher ça, moi je dis aux entreprises : il ne faut pas raisonner à court terme, il faut reprendre des apprentis là tout de suite et pour la rentrée. Les jeunes, ils attendent, ils ont envie, on a plein de demandes de jeunes ; il faut que les entreprises soient rendez-vous et on va aider les entreprises. Dans quelques jours, avec le président de la République et le Premier ministre, on recevra les partenaires sociaux et j'ai déjà discuté avec eux. On va avec les partenaires sociaux, on va annoncer des choses pour soutenir l'apprentissage et c'est très important. Il faut investir sur les jeunes ; investir sur les jeunes, c'est investir sur le pays.

RENAUD BLANC
Une dernière question, vous multipliez les plans d'aide aux entreprises, ce sont des milliards qui sont injectés dans l'économie française mais la grande question, c'est de savoir qui va payer la facture et il nous reste 20 secondes !

MURIEL PENICAUD
C'est que vous avez vu qu'il y a une vraie solidarité européenne et ça c'est un élément nouveau qui donne de l'espoir ; donc on va s'y mettre tous ensemble, les pays, les entreprises, les citoyens et l'Europe. C'est comme ça qu'on va s'en sortir, ça ne va pas être facile ça va être difficile. Mais on peut s'en sortir, on a beaucoup d'atouts en France !

RENAUD BLANC
Merci Muriel PENICAUD d'avoir été ce matin en ligne sur l'antenne de Radio Classique, la ministre du Travail.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 2 juin 2020