Interview de M. Bruno Le Maire, ministre de l'économie et des finances, à CNews le 15 mai 2020, sur la relance de l'économie au niveau français et européen.

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Média : CNews

Texte intégral

GERARD LECLERC
Bonjour Bruno LE MAIRE. L'Economie française démarre doucement peut-être trop lentement, compte tenu des déficits, des faillites, des menaces de faillites, de chômage, comment accélérer cette reprise ? Par exemple peut-être en incitant les Français en consommant davantage, en puisant dans leur épargne qui atteint des niveaux historiques sur le Livret A ?

BRUNO LE MAIRE
… évidemment une solution, mais d'abord ce redémarrage, il a eu lieu, et il a eu lieu dans de bonnes conditions. Le déconfinement s'est bien passé, les entreprises redémarrent. Il y a des secteurs qui redémarrent plus vite que d'autres, comme le bâtiment et les travaux publics, et c'est une bonne chose, mais je crois que nous devons veiller à ce que ce redémarrage soit solide, qu'il n'y ait pas d'à-coups, et que nous ne prenions aucun risque du point de vue sanitaire, qui nous amènerait à un reconfinement qui serait évidemment dramatique pour notre économie. Donc je préfère un redémarrage lent mais solide, à une précipitation où on brûlerait les étapes, mais qui nous mettrait en risques. Ensuite, c'est vrai qu'il y a une épargne très importante des Français, 55 milliards d'euros qui ont été épargnés, et bien entendu nous allons inciter les Français à utiliser une partie de cette épargne, soit la placer pour des PME, c'est le PEA PME, c'est tous les produits que nous avons créés, d'épargne pour soutenir les petites et les moyennes entreprises. Soit en consommant des biens, que ce soit sur l'automobile, des biens d'équipement, des biens de consommation courante, ou dans les restaurants dès que ceux-ci pourront rouvrir. Donc je crois qu'il est très important qu'il y ait une mobilisation de tous pour faire redémarrer l'économie. Mais je le redis, sur des bases qui soient solides.

GERARD LECLERC
Pour les restaurants et les cafés, justement, est-ce qu'on ne peut pas aller plus vite dans leur réouverture, après tout c'est peut-être moins dangereux d'être dans un restaurant qu'être très nombreux chez les particuliers.

BRUNO LE MAIRE
Je crois que ce serait une erreur de se précipiter. Il faut qu'il y ait une reprise économique. Nous avons fait le choix de rouvrir tous les commerces le 11 mai, j'ai incité le plus grand nombre de Français à reprendre le travail, mais il ne faut pas confondre vitesse et précipitation. Il faut que nous fassions attention à ce que la sécurité sanitaire soit parfaitement garantie. Nous aurons un rendez-vous fin mai pour décider d'une ouverture possible des restaurants au début du mois de juin dans les départements qui sont classés verts, mais dans le fond, notre intérêt c'est que le plus grand nombre de départements puissent être classés verts le plus vite possible, et qu'on puisse retourner à la vie la plus normale possible. Là aussi, le plus rapidement possible. Donc je préfère qu'on prenne un peu plus de temps pour les restaurants, les cafés, les bars, tous les lieux de convivialité, mais que ça se fasse sur des bases solides. Et je pense que les restaurateurs eux-mêmes, je sais qu'ils ont hâte de reprendre, je sais qu'ils voudraient reprendre leurs activités, retrouver leurs clients, mais je sais aussi qu'ils sont très vigilants à le faire dans des conditions de sécurité sanitaire maximales. Donc mieux vaut prendre quelques jours de plus et le faire sur des bases solides.

GERARD LECLERC
Les PME demandent non pas le report mais l'annulation de leurs charges, comme en bénéficient les TPE.

BRUNO LE MAIRE
Nous allons annuler les charges, je le rappelle, pour les plus petites entreprises sur 4 mois, toutes celles qui ont été fermées sur le mois de mars, avril, mai, juin. Ce n'est pas du report de charges, c'est de l'annulation de charges. Et pour tous les secteurs qu'ont été les plus touchés, je pense en particulier une fois encore aux restaurants, aux bars, aux cafés, s'ils devaient continuer à être fermés, nous en tirerions aussi les conséquences sur les annulations de charges. Nous avons toujours répondu présents pour les entreprises françaises, en particulier pour les plus petites. Toujours répondu présents pour ce secteur du tourisme, sur lequel le Premier ministre a annoncé hier un vaste plan de soutien. Nous resterons présents. Prenez l'exemple du Fonds de solidarité, ce fonds de solidarité il sera maintenu pour les entreprises du tourisme, de l'hôtellerie, de la restauration, de la culture, du sport, de l'évènementiel, qui est aujourd'hui très durement touché aussi parce qu'il n'a plus d'activités disponibles. Nous avons été présents, nous le resterons à travers tous les dispositifs qui ont été mis en place. Même chose sur le chômage partiel, nous maintiendrons chômage partiel pour les secteurs qui resteront fermés, tant qu'ils resteront fermés, dans les mêmes conditions qu'aujourd'hui avec une prise en charge à 100% par l'Etat. Donc vous voyez, nous ne laisserons tomber personne, mais il faut en même temps encourager à une reprise de l'activité, dans tous les secteurs qui le peuvent, dans des conditions de sécurité sanitaire maximales

GERARD LECLERC
Alors, vous participez aujourd'hui à une réunion des ministres de Finances de la zone euro, l'Eurogroupe comme on dit, et cela bien évidemment sur la stratégie de riposte face à la crise. Qu'en attendre ? L'Europe parle d'un plan de 1 000 milliards. Est-ce que c'est suffisant et comment le coordonner avec le nôtre ?

BRUNO LE MAIRE
D'abord il y a une première chose, c'est qu'il faut arriver à mettre en place maintenant très concrètement des mécanismes qui ont été décidés par les ministres des Finances il y a quelques semaines et qui seront utiles pour nous. Utiles pour notre économie. Prenez les prêts de la Banque européenne d'investissement. Il faut qu'on débloque définitivement les détails techniques de ces prêts de la Banque européenne d'investissement, parce que ce sont 40 milliards d'euros qui vont pouvoir être disponibles pour les PME françaises et en particulier pour des entreprises un peu plus risquées que celles qui font l'objet des prêts garantis par l'Etat aujourd'hui. Par exemple pour tout le secteur de la tech, pour toutes les start-up, avoir cet argent disponible de la Banque européenne d'investissement, je le redis, 40 milliards d'euros, c'est une manière de passer aussi un moment qui est très difficile pour ces entreprises de la tech, et pour ces start-up qui ont plus de difficultés à lever des financements. Donc la première chose, mettre en oeuvre les dispositifs existants. Je pense aussi au mécanisme SURE, qui doit permettre de financer le chômage partiel. La France est prête à utiliser ce mécanisme de financement européen du chômage partiel. Nous avons beaucoup employé le chômage partiel, je pense que ce sera utile d'avoir recours à ce mécanisme européen de financement du chômage partiel. Et puis un deuxième grand enjeu, vous l'avez indiqué, c'est le fonds de relance européen. Ce fonds de relance européen il est la condition de la relance économique européenne. Il est la condition de notre capacité à nous tous, Etats européens, à redémarrer à la même vitesse, qu'il n'y ait pas l'Allemagne qui redémarre en flèche et puis d'autres pays qui restent à la traîne. Il faut que tout le monde redémarre à la même vitesse, pour garantir la puissance de l'économie européenne, et ça c'est le fonds de relance européen. Le deuxième enjeu de ce fonds de relance, c'est nous permettre de continuer à financer les technologies qui nous permettront de rester dans la course, par rapport à la Chine ou par rapport aux Etats-Unis. Il faut bien continuer à financer les innovations, la 5G, l'intelligence artificielle, le financement des recherches sur les énergies renouvelables, sur l'hydrogène par exemple. Pour tout ça, nous avons besoin de l'argent européen. Notre proposition est le président de la République c'est 1 000 milliards d'euros, ça nous paraît le montant global nécessaire pour que ce fonds de relance soit efficace, financé soit par des prêts, soit par de l'investissement direct, avec de la dette commune, qui nous permettrait d'avoir un financement le moins coûteux possible, parce que ça voudrait dire qu'on mettrait en commun nos taux d'intérêt, pour avoir une levée de dettes avec un coût le plus faible possible, et un taux d'intérêt le plus faible possible. C'est un vrai combat, mais avec le président de la République nous sommes totalement déterminés à le livrer, pour que l'Europe puisse redémarrer fort, et les discussions avec l'Allemagne progressent bien. Nous avons eu hier une longue discussion avec le ministre des Finances allemand OLAF SCHOLZ, le président de la République discute régulièrement avec Angela MERKEL de ce sujet, nous avançons bien sur ce fonds de relance, et j'ai bon espoir que nous trouverons d'ici quelques semaines, pas demain, mais d'ici quelques semaines, un bon compromis pour garantir la solidité économique de l'Europe à la sortie de la crise.

GERARD LECLERC
Beaucoup, et notamment les écologistes, mais pas seulement eux, s'inquiètent sur l'idée que la relance pourrait se faire au détriment de l'impératif écologique, de la transition énergétique. Par exemple, je prends un exemple, vous voulez aider, il y a une réunion aujourd'hui sur la filière automobile, est-ce que vous allez demander clairement des compensations en termes écologiques, comme vous l'avez fait pour AIR FRANCE ?

BRUNO LE MAIRE
Nous allons effectivement fixer le cap, et le cap c'est celui d'une relance verte, et je partage les inquiétudes de ceux qui disent qu'il y a un gros risque qu'on revienne à la situation d'avant, qu'on se dise : dans le fond, le green deal, la relance verte, on ne peut pas se le permettre. Le prix du pétrole est très bas, et donc on va continuer avec les énergies fossiles. Ce serait une faute historique, qui déclasserait au bout du compte l'Union européenne, parce qu'elle ne nous permettrait pas de financer les technologies de la transition écologique, et elle ne nous permettrait pas de gagner la bataille environnementale qui rassemble tous les Etats européens. Donc nous devons faire une relance verte. C'est bon pour le climat, c'est bon pour les choix politiques européens, et c'est bon également pour la compétitivité européenne, parce que ça va nous forcer à innover davantage, à ne pas rester dans le confort des énergies fossiles, mais à investir dans des énergies renouvelables et dans les technologies de pointe. Ça doit être le cas pour l'automobile. Oui, nous allons soutenir l'industrie automobile. Et d'ici le mois de juillet, nous avons décidé de soutenir trois grands secteurs qui sont les plus touchés par la crise : le tourisme, l'aéronautique et l'automobile. Je vais voir aujourd'hui tous les constructeurs automobiles, avec tous les représentants de la filière, qui représentent des centaines de milliers d'emplois dans notre pays, et je vais leur dire que nous sommes prêts à soutenir la demande des Français pour la voiture, mais ce sera un soutien aux voitures qui émettent le moins de CO2. Ce sera un soutien aux voitures vertes, ce sera un soutien aux véhicules électriques, en particulier les véhicules des particuliers, mais aussi les véhicules de flottes privées ou publiques. Donc nous voulons soutenir par la demande, les véhicules qui émettent le moins de CO2, en particulier les véhicules électriques. C'est évidemment la condition de notre soutien, parce que l'industrie automobile doit réussir sa transition vers l'automobile autonome et vers l'automobile électrique. Et le rôle de l'Etat c'est bien justement d'inciter à aller dans cette direction-là, pour qu'on ait une industrie automobile qui soit performantes et qui soit verte.

GERARD LECLERC
Bruno LE MAIRE, je termine par une question plus politique. On dit, on évoque des tensions entre le président de la République et le Premier ministre Edouard PHILIPPE, et pour parler clair, on dit même que vous pourriez le remplacer à Matignon. Vous vous préparez ?

BRUNO LE MAIRE
Moi je ne vois pas de tensions, et je n'ai pas le temps de me préparer à autre chose que relancer l'économie française. Alors ça, oui ça me prend beaucoup de temps. Beaucoup de temps pour préparer ces plans de soutien sectoriels automobile, aéronautique, tourisme, beaucoup de temps pour préparer le grand plan de relance stratégique qui doit redonner un cap et une énergie à l'économie française ça ce sera pour la rentrée, et 100% de mon temps est consacré à ça, à l'économie, aux finances, à la relance, au projet européen. Je n'ai pas de temps pour penser à autre chose, pas de temps pour préparer autre chose. Je tiens à dire par ailleurs que nous avons un Premier ministre qui fait très bien son travail dans des circonstances qui sont difficiles, et que moi je me suis engagé pour le président de la République, en 2017, en disant très clairement que je le soutenais, que j'appartenais à sa famille politique, la République En Marche, et j'ai franchi le pas le premier, de ma famille politique, et j'ai toujours indiqué que je souhaitais sa réélection de 2022. Eh bien vous voyez, je n'ai pas dévié d'orientation. Je suis là pour que ce quinquennat marche, pour qu'il réussisse, et je rappelle qu'en matière économique en 3 ans ce quinquennat a donné d'excellents résultats, qu'on avait une des croissances les plus fortes de la zone euro avant la crise, que nous avions atteint quasiment 7% de taux de chômage, qui était notre objectif, que l'investissement était au plus haut, et que nous avions un pays qui était devenu l'un des plus attractifs de la zone euro. Eh bien croyez-moi, ma détermination a continué dans cette voie après cette crise, pour qu'on surmonte cette crise, qu'on accompagne les Français, qu'on aide les entreprises à se relever et qu'on retrouve le chemin de la prospérité. Ma détermination elle est totale, elle est consacrée à ça, uniquement à cela, et exclusivement à cela.

GERARD LECLERC
Merci Bruno LE MAIRE, bonne journée et bon week-end.

BRUNO LE MAIRE
Merci à vous.

GERARD LECLERC
Merci.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 18 mai 2020