Interview de Mme Élisabeth Borne, ministre de la transition écologique et solidaire, à BFM Business le 9 juin 2020, sur le soutien à la filière aéronautique, l'accompagnement des PME et la politique de prévention des risques.

Texte intégral

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Avant de partir à avant de partir à Bercy présenter le plan de soutien à l'aéronautique aux côtés de Bruno LE MAIRE, elle a choisi de faire un crochet par notre plateau. Élisabeth BORNE, la ministre de la Transition écologique et solidaire, est votre invitée, Hedwige CHEVRILLON.

HEDWIGE CHEVRILLON
Merci Christophe. Bonjour Élisabeth BORNE.

Élisabeth BORNE
Bonjour.

HEDWIGE CHEVRILLON
Merci d'être là. Effectivement dans une demi-heure maintenant, on connaîtra la teneur exacte de ce plan de soutien à l'aéronautique. On connaît quand même largement les grandes lignes. Un plan de 10 milliards pour sauver l'aérien. Est-ce qu'il y a vraiment péril en demeure sur tout ce qui est secteur aéronautique ?

Élisabeth BORNE
Alors peut-être dire que c'est un plan qui s'inscrit dans la droite ligne de ce qu'on fait pour sauver les secteurs qui sont le plus touchés par la crise, sans attendre un plan de relance global, en accélérant la transition écologique. Effectivement l'aéronautique est très gravement frappée par la crise. Pendant plusieurs mois, les compagnies aériennes ont été quasiment à l'arrêt et on sait que le trafic restera en dessous de son niveau d'avant-crise pendant longtemps. Donc c'est clair que si on ne fait rien, cette industrie qui représente 200 000 emplois en France dans beaucoup de régions est vraiment gravement menacée. En même temps, c'est aussi un secteur qui représente 3%des émissions de gaz à effet de serre dans le monde et avec une croissance qui était forte avant la crise, donc le plan c'est des mesures de soutien économique et d'accélération de la transition écologique pour sauver notre industrie en la positionnant comme le leader de l'aviation bas carbone dans le monde.

HEDWIGE CHEVRILLON
Alors justement dans ce plan dont on va connaître un peu toutes les modalités, mais ici on les connaît grâce à Jean-Baptiste HUET, on voit qu'il y a un plan de soutien à tout ce qui est innovation et recherche pour créer ce fameux avion vert. Mais ce fameux avion vert, ce n'est pas avant 2035 et puis il y a toute la flotte des existants, des avions qui pourraient voler en tous les cas d'ici quelques semaines.

Élisabeth BORNE
Effectivement, il y a un plan de soutien massif à l'innovation parce qu'avec la crise, le risque c'est évidemment qu'on coupe dans les budgets de recherche et développement et ça, ça serait une erreur au plan climatique et économique. Il faut au contraire accélérer pour avoir le plus tôt possible des avions à très faibles émissions. Je voudrais peut-être souligner que quand on verdit notre industrie aéronautique, en fait on verdit l'aviation mondiale. Parce qu'AIRBUS, c'est 50% des flottes d'avions dans le monde et SAFRAN c'est 70%des moteurs courts et moyens courriers. Donc c'est vraiment l'occasion d'imposer un nouveau standard sur l'aviation mondiale d'une aviation bas carbone et zéro carbone.

HEDWIGE CHEVRILLON
Mais en même temps, est-ce que c'est possible ? Est-ce que c'est réalisable ? Parce que je recevais Louis GALLOIS - vous connaissez un peu : la figure de proue de l'industrie française - qui disait : il faut d'abord faire des propositions écologiques, mais sur un champ de ruine économique il faut d'abord que l'activité reparte sinon on n'y arrivera pas. Vous êtes d'accord avec lui ?

Élisabeth BORNE
Non, pas du tout, et pourtant j'ai beaucoup d'estime pour Louis GALLOIS. Mais non, je pense que ça serait vraiment une erreur de se dire : on relance l'économie puis on fera la transition écologique. D'abord si on diffère la transition écologique, ce sera trop tard et, au contraire, je suis convaincue qu'il faut faire les deux en même temps. Que la transition écologique, c'est la meilleure stratégie pour sortir de la crise, pour créer des emplois mais en même temps pour répondre à la crise climatique, à la crise écologique qui est toujours là et c'est exactement ce que l'on fait. Quand on veut sauver notre industrie automobile, on l'oriente radicalement vers le véhicule électrique. Quand on soutient AIR FRANCE, on a en contrepartie des engagements de réduire les vols, les dessertes quand il y a une alternative ferroviaire à moins de 2 heures 30. Donc moi je suis convaincue que c'est le moment d'accélérer la transition écologique parce que beaucoup de secteurs - parce qu'on n'est plus en 2008 - que beaucoup de secteurs se sont engagés dans la transition écologique, donc on ne va pas changer de cap. Il faut au contraire accélérer. Et puis la transition écologique, ça va permettre de créer massivement des emplois dans les énergies renouvelables. Vous savez, on va augmenter en dix ans - moins de dix ans - de 50% les emplois dans les énergies renouvelables. On a la rénovation des bâtiments, on a la réparation donc c'est vraiment le moment d'accélérer la transition écologique.

HEDWIGE CHEVRILLON
On reviendra sur la rénovation des bâtiments parce que là aussi il y a toute une polémique pour dire que le gouvernement a réduit les avantages fiscaux, donc est-ce que c'était la bonne chose à faire. Est-ce que justement il n'y a pas un peu un bras de fer entre Bercy et vous, Élisabeth BORNE ? Entre Bruno LE MAIRE et vous ? Parce que Bruno LE MAIRE, lui, veut que ça reparte. Il est ministre de l'Economie, il est ministre de l'Industrie, et puis vous où visiblement vous essayez de tenir un cap assez strict, rigide sur la transition écologique. Est-ce que vous sentez cette espèce d'antagonisme qui est en train d'émerger ?

Élisabeth BORNE
Ecoutez, je crois que ce débat d'opposer écologie et économie…

HEDWIGE CHEVRILLON
Il est vrai.

Élisabeth BORNE
Non, moi je pense que c'est dépassé et je vous dis vraiment : les entreprises, leur avenir, c'est de se positionner sur les technologies bas carbone, c'est de faire la transition écologique parce que c'est aussi le meilleur chemin pour améliorer sa performance économique. Vous savez, quand vous quand vous consommez moins de matières premières, quand vous consommez moins d'eau, moins d'énergie, vous êtes plus performant et vous êtes plus attractif, ce qui est fondamental pour les salariés en tant qu'employeur.

HEDWIGE CHEVRILLON
Ce plan de ce plan de soutien à l'innovation et à la recherche, comment il va fonctionner pour avoir ces avions verts en 2035 ? Ça vous paraît jouable ?

Élisabeth BORNE
En fait, on va donc massivement augmenter nos soutiens à l'innovation pour avancer de dix ans la mise en service de ces avions bas carbone. Et on a toute une stratégie sur d'abord les avions régionaux, les hélicoptères et effectivement le successeur de l'A320 qui doit être un avion d'abord à très faibles émissions et ensuite zéro carbone avec des technologies comme l'hydrogène.

HEDWIGE CHEVRILLON
Un milliard et demi, c'est suffisant ?

Élisabeth BORNE
C'est pour trois ans, c'est le la feuille de route qu'on se donne. Evidemment ça devra aller au-delà. C'est au global un plan de près de 9 milliards sur le soutien, enfin le programme de recherche global pour avoir ces avions zéro carbone. Mais on prend les premières marches sur 2020, 21 et 22 en se mettant sur la bonne trajectoire pour avoir au plus tôt ces avions à très faibles émissions.

HEDWIGE CHEVRILLON
Vous avez dit à hydrogène parce qu'il y a aussi un des problèmes - c'est ce que disait le Guillaume FAURY, le patron d'AIRBUS - en disant : la filière biocarburants en France, elle est quasiment inexistante. Donc là où là aussi, on part presque de zéro. Est-ce que vous croyez plus dans l'hydrogène ?

Élisabeth BORNE
Moi je pense qu'en transition, on peut développer les biocarburants. Evidemment il faut être très attentif à ce que ce soient des biocarburants durables, que ce ne soient pas des cultures qui sont en concurrence avec l'alimentation, que ce ne soient évidemment pas des facteurs de déforestation. Donc on a eu beaucoup d'échanges avec le secteur pour développer ces biocarburants durables. On peut aussi avoir des carburants synthétiques mais je pense qu'à terme et le plus vite possible, le bon vecteur énergétique c'est d'hydrogène.

HEDWIGE CHEVRILLON
Comment vous allez mettre la pression justement sur ce secteur aéronautique ? C'est 300 000 personnes. Comment vous allez mettre la pression pour que justement cette dimension verte soit prise en compte ?

Élisabeth BORNE
Ecoutez, on a un plan de soutien et une des composantes, c'est accélérer la transition écologique.

HEDWIGE CHEVRILLON
Donc on n'aura droit au plan de soutien que si on affiche des mesures de transition écologique.

Élisabeth BORNE
Le plan de soutien comporte cette accélération de l'aviation zéro carbone et je crois que… Enfin les entreprises du secteur sont convaincues que c'est prendre de l'avance par rapport à leurs concurrents, notamment américains pour ne pas les citer. C'est prendre de l'avance et c'est se positionner au mieux comme le leader mondial de l'aviation de demain.

HEDWIGE CHEVRILLON
Élisabeth BORNE, juste un point. C'est qu'on dit qu'il y a 30 000 voire 50 000 postes menacés dans ce secteur et en même temps il y a eu des annulations de commandes, il n'y a eu aucune commande au mois de mai, mais il y a quand même un carnet de commandes de neuf ans devant AIRBUS par exemple et donc devant SAFRAN.

Élisabeth BORNE
C'est une autre dimension du plan. Il faut s'assurer qu'effectivement les compagnies continuent à renouveler leurs avions. C'est effectivement bon pour nos constructeurs aéronautiques mais c'est aussi bon pour le climat, parce que les avions modernes consomment 20 à 30% de moins et donc on a aussi des dispositions, notamment sur le soutien à l'exportation, pour s'assurer que les commandes ne sont pas annulées et que les flottes continuent à se renouveler.

HEDWIGE CHEVRILLON
Oui. L'arrêt de l'A380, c'est une bonne idée pour vous, pour la ministre de la Transition écologique ? Ce gros avion, gros porteur ?

Élisabeth BORNE
Je crois qu'en fait, c'est un avion qui a montré qu'il datait d'une autre époque et qu'il n'avait pas les standards de consommation qu'on doit attendre aujourd'hui d'avions qui consomment peu et qui émettent peu de gaz à effet de serre.

HEDWIGE CHEVRILLON
Alors puisqu'on parle de transition écologique, vous avez fait deux choses. D'abord vous avez écrit aux grands patrons en mettant la pression et en disant : maintenant ça suffit les grandes déclarations, je veux des mesures concrètes. Est-ce que vous avez eu un retour ? Et puis vous avez annoncé vendredi un plan vis-à-vis des TPE-PME de 250 millions d'euros pour leur dire : c'est maintenant la transition écologique. Alors d'abord les grands patrons, est-ce qu'ils vous ont répondu ?

Élisabeth BORNE
Alors je vous confirme qu'ils me répondent. Moi j'ai vu effectivement plus de 90 dirigeants de grandes entreprises françaises qui ont dit : la bonne sortie de crise, c'est la transition écologique.

HEDWIGE CHEVRILLON
Ça, c'est les formidable.

Élisabeth BORNE
Ce que je partage et quelque part, je leur ai dit : chiche, montrez-moi les plans que vous allez faire pour aller vers la neutralité carbone. On sait que la France s'est engagée à la neutralité carbone - et l'Europe - en 2050. Quelle est votre feuille de route ? Comment vous allez mieux prendre en compte les enjeux de biodiversité ? Et donc j'engrange les réponses et j'aurai l'occasion de les réunir prochainement.

HEDWIGE CHEVRILLON
Et sur les PME-TPE du coup, qu'est-ce que vous leur demandez ?

Élisabeth BORNE
Et donc les TPE-PME, vous voyez les TPE PME, c'est le cœur de notre économie. C'est tous les secteurs dans tous les territoires, c'est beaucoup d'emplois, c'est un emploi salarié sur deux et je pense que c'est important que ces TPE-PME puissent aussi accélérer leur transition écologique. Donc j'ai effectivement présenté vendredi un plan de 250 millions d'euros. L'idée c'est de donner accès à ces TPE-PME à des diagnostics, à des financements pour justement accélérer leur transition écologique et puis à un accompagnement. Et il y a une mesure qui me semble aussi très importante, c'est ce qu'on appelle le Volontaire Territorial en entreprise Vert. Donc c'est de permettre à des jeunes, à des jeunes diplômés de rejoindre ces TPE-PME pour être le bras droit du dirigeant pour justement porter le projet de transition écologique.

HEDWIGE CHEVRILLON
Oui. Ça, ça peut être un bon point pour trouver une sortie pour les jeunes. Juste une dernière question puisqu'on parle transfert de transition écologique. On voit que ce n'est pas si simple que ça lorsqu'on voit l'affaire Lubrizol. Il y a un rapport du Sénat qui dénonce la gestion justement de la prévention des risques. Vous vous êtes élevée en disant : c'est un peu excessif tout ça. Cela dit, on voit bien qu'il y a un peu quand même deux discours parce que LUBRIZOL, ils ont maintenu leur activité dans un périmètre très urbain. Est-ce qu'il ne faut pas avoir une décision extrêmement ferme en disant : maintenant il n'y a plus d'usine à risques dans des périmètres urbains ?

Élisabeth BORNE
Oui. Enfin vous voyez, je pense que ceux qui habitent dans les zones rurales si on leur dit : on va mettre les usines chez vous parce qu'on n'en veut pas dans les zones urbaines, je ne suis pas sûre qu'ils soient très heureux.

HEDWIGE CHEVRILLON
Oui. Et donc on fait quoi ?

Élisabeth BORNE
Donc le problème, c'est effectivement de continuer à réduire les risques et vous savez, moi je n'ai pas attendu le rapport sénatorial. Dès le mois de février, j'ai présenté un plan qui répond point par point avec plus de transparence demandée aux industriels, plus de contrôles, la création d'un Bureau d'enquêtes accidents indépendant pour tirer toutes les leçons quand on a des accidents de ce type-là et progresser dans la prévention des risques technologiques.

HEDWIGE CHEVRILLON
Oui. Vous avez téléchargé StopCovid, vous qui n'êtes pas pour la transition numérique, Élisabeth BORNE ?

Élisabeth BORNE
Pas encore.

HEDWIGE CHEVRILLON
Pas encore, d'accord. Merci beaucoup, merci Élisabeth BORNE. On vous laisse partir à Bercy justement pour présenter ce plan aérien aux côtés de Bruno LE MAIRE.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 10 juin 2020