Interview de Mme Amélie de Montchalin, secrétaire d'État aux affaires européennes, à CNews le 25 juin 2020, sur l'indépendance de la justice, le plan de relance européen et le second tour des municipales.

Texte intégral

GERARD LECLERC
Bonjour Amélie de MONTCHALIN.

AMELIE DE MONTCHALIN
Bonjour.

GERARD LECLERC
On va beaucoup parler d'Europe mais d'abord quand même cette affaire. Le président MACRON qui est accusé par certains d'avoir empiété sur le pouvoir judiciaire en dédouanant dans une note son secrétaire général Alexis CORBIERE (sic) soupçonné de conflit d'intérêts en raison de ses liens familiaux avec l'armateur italo-suisse MSC quand il était à Bercy, au Ministère de l'Economie. C'est un problème, non ?

AMELIE DE MONTCHALIN
Moi, j'ai deux certitudes. La première, c'est que le président il est garant de l'indépendance de la justice et donc il n'est pas intervenu dans une procédure judiciaire. Il ne faut pas confondre ce qui relève de l'indépendance de la justice, le fait que le pouvoir législatif, exécutif, judiciaire n'interviennent pas, ne font pas pression les uns sur les autres et une attestation employeur.

GERARD LECLERC
Justement quand vous voyez une note…

AMELIE DE MONTCHALIN
C'est une note d'un ancien employeur à un de ses employés.

GERARD LECLERC
Oui, mais ce n'est pas n'importe quel employeur. Il est président de la République.

AMELIE DE MONTCHALIN
La deuxième certitude que j'ai, c'est quand un sujet touche la justice ou est dans sa sphère judiciaire, quand on est ministre comme moi il y a une chose qui est claire : c'est qu'on ne commente pas. Parce que sinon, on est justement en train d'alimenter ce que certains pourraient vouloir critiquer c'est-à-dire que les pouvoirs sont indépendants. Le président n'est pas intervenu. Je suis ministre, il n'y a pas de commentaires à faire plus que ça.

GERARD LECLERC
Donc on en reste là. Pas d'intervention mais de toute façon, ce n'est pas aux ministres de commenter. Emmanuel MACRON, le même, il a reçu hier les partenaires sociaux et il demande aux entreprises pour continuer à bénéficier d'aides de réduire le nombre des travailleurs détachés - c'est notamment souvent des travailleurs détachés qui viennent par exemple de Pologne - pour réserver les emplois aux salariés français. Ça ne pose pas un petit problème vis-à-vis de l'Europe ? Ce n'est pas très européen comme état d'esprit.

AMELIE DE MONTCHALIN
Alors je pense qu'il faut qu'on soit très cohérent. Tous les pays européens - le nôtre, la France, mais tous les pays européens - en ce moment mettent massivement sur la table des aides aux entreprises, des systèmes de chômage partiel pour qu'on garde les salariés dans l'emploi où ils sont. Par cohérence, notre but c'est de protéger les emplois, c'est d'aider à créer des emplois. C'est aussi de mettre de l'argent, on l'a vu, pour former. Pour que dans les bassins d'emploi, si on a un problème d'offre de travail, on puisse former ceux qui sont là pour qu'ils puissent revenir dans les entreprises. Donc par cohérence, on a une position qui est très claire. Par facilité les entreprises ne doivent pas se dire : la relance est là, plutôt que de chercher des Français qui sont autour de moi, les former, les jeunes, je vais aller faire venir des gens qui sont à mille kilomètres. D'abord ce n'est pas cohérent avec la vision sanitaire qu'on a qui est qu'on voit bien qu'il faut qu'on soit tous encore très vigilant. Et deuxièmement on n'a sur travail détaché aucune opposition de principe mais on a aussi des exigences. La lutte contre la fraude ; travail égal, salaire égal, ça sera mis en vigueur le 1er juillet prochain, la semaine prochaine. C'était un combat du président au tout début, quand il est arrivé en 2017, pour qu'on ait justement de la convergence sociale. Dans l'initiative franco-allemande du mois dernier, cet enjeu de convergence sociale, le salaire minimum, qu'il n'y ait pas de distorsion entre nous, c'est un enjeu. Donc la semaine prochaine…

GERARD LECLERC
Ce n'est pas une préférence nationale quand même qui va à l'encontre de l'état d'esprit des règles européennes ?

AMELIE DE MONTCHALIN
La semaine prochaine Muriel PENICAUD va recevoir les partenaires sociaux, ils vont échanger sur deux sujets. D'abord la fraude. On a un nouveau cadre qui doit s'appliquer la semaine prochaine. Comment ce cadre européen qui doit justement lutter beaucoup plus activement contre toutes les fraudes se met vraiment en oeuvre ? Et deuxièmement, il y a une question effectivement : comment si on met le paquet sur notamment la formation, l'apprentissage, l'accès aux jeunes dans des métiers qui parfois les gens nous disent : on n'a pas assez de main-d'oeuvre disponible, il faut peut-être qu'on évite par facilité de faire venir des gens de très, très loin alors qu'on a, vous savez, 500 000 jeunes qui vont sortir du système scolaire ou universitaire là dans les tout prochains mois et sur lesquels on a une responsabilité.

GERARD LECLERC
Et donc vos collègues européens ne vont pas vous interpeller là-dessus.

AMELIE DE MONTCHALIN
Mais tous mes collègues européens, ils ont…

GERARD LECLERC
Les Polonais par exemple.

AMELIE DE MONTCHALIN
Ils ont les mêmes objectifs. Ils veulent de la convergence sociale et puis ils veulent de l'emploi chez eux. Ils n'ont pas envie que tout le monde parte à l'autre bout de l'Europe et qu'il y ait plus d'emplois chez eux. Donc on n'est pas contre le travail détaché, on n'a pas d'opposition de principe. Mais je crois que vu le moment, vu les montants qu'on engage, vu les réformes qu'on est en train de faire, je crois que chacun en responsabilité doit à la fois lutter contre la fraude et puis se dire qu'on a, dans chacun de nos bassins d'emploi, plein de jeunes à former et surtout plein de Français qui étaient en emploi et qu'on va essayer - c'est tout l'enjeu de cette période - de garder en emploi et de créer des nouveaux emplois.

GERARD LECLERC
Alors la France et l'Allemagne se sont mis d'accord, c'est important, sur un plan de relance de 750 milliards dont 500 milliards de subventions pour les pays qui ont été les plus touchés par le Coronavirus. La France en fait partie. Il y a un petit problème, c'est qu'il y a quatre pays européens - on les appelle les frugaux : c'est l'Autriche, les Pays-Bas, la Suède le Danemark - qui ne veulent pas payer pour les pays qu'ils qualifient de cigales. Alors est-ce que vous allez les convaincre et quand cet accord pourra-t-il entrer en vigueur ?

AMELIE DE MONTCHALIN
Là aussi, je pense qu'il faut qu'on soit très lucide. Il n'y a pas d'autre voie de sortie que d'avoir un accord. On ne peut pas imaginer aujourd'hui, vu la situation européenne, vu l'ampleur de la crise que chacun connaît : tous ces pays que vous me citez connaissent tous une crise très profonde.

GERARD LECLERC
Oui, mais ils ne veulent pas payer pour l'Espagne, l'Italie et la France.

AMELIE DE MONTCHALIN
Ce n'est pas tout à fait ça, je vais y revenir. Donc d'abord, il faut qu'on soit très clair. Il y a une obligation de résultat et il y a une obligation de résultat rapide puisque la crise est devant nous, et que si on n'a pas l'argent du plan de relance ou la relance, on a un problème. Après nous, Français, qu'est-ce qu'on voit ? On n'a aucune envie d'opposer des blocs à d'autres blocs. On a fait déjà un énorme progrès vendredi dernier. Il y a eu une réunion des chefs d'Etat et de gouvernement. Plus personne aujourd'hui, plus personne ne s'oppose à l'idée qu'on doit avoir une réponse européenne massive, solidaire et très forte.

GERARD LECLERC
Oui, mais ils restent quand même réticents pour l'instant.

AMELIE DE MONTCHALIN
Mais vous savez il y a un mois, ce que je viens de vous dire, cette phrase que je viens de vous dire, il y a un mois avant l'initiative franco-allemande du président de la République et de la chancelière, ce que je viens de vous dire n'était pas du tout réaliste.

GERARD LECLERC
Donc il y a déjà eu des progrès.

AMELIE DE MONTCHALIN
Déjà on a fait beaucoup de progrès. Ensuite ces pays dont vous me parlez, moi je ne les vois pas comme un bloc. Derrière il y a des peuples, derrière il y a des gens qui ont des intérêts, qui ont des demandes. On ne veut pas, nous France, le président de la République il ne veut pas créer un accord qui est le plus petit dénominateur commun. Il veut créer un accord qui est le mieux disant et surtout qui est dans l'intérêt de chacun des peuples. Vous savez, l'Europe elle se construit parce que ce n'est pas… On ne crée pas l'Europe pour l'Europe mais si on va chercher un accord qui nourrit de la rancoeur, de l'humiliation, si les chefs d'Etat et de gouvernement ne sont pas capables d'expliquer à chacun des peuples comment c'est dans leur intérêt que ce processus avance…

GERARD LECLERC
On est bien d'accord mais est-ce que vous pensez que vous allez vraiment les convaincre et quand ce plan de relance pourra-t-il être lancé ?

AMELIE DE MONTCHALIN
D'abord les lignes bougent. Elles ont déjà beaucoup bougé et, en fait, si vous regardez la distance à parcourir pour un accord, il n'y a plus tellement de distance. L'objectif qu'on s'est fixé, c'est d'avoir avec la chancelière MERKEL, avec notre action, avec le fait que le président et la mission qu'il m'a confiée c'est d'aller parler à chacun, et c'est d'avoir d'ici le mois de juillet trouvé les points de convergence.

GERARD LECLERC
Et donc pour quand ?

AMELIE DE MONTCHALIN
On cherche cet accord pour la fin du mois de juillet, pour que le 1er janvier 2021 l'argent sonnant et trébuchant arrive dans les entreprises, arrive dans les territoires. Moi j'ai deux lignes rouges, deux lignes rouges. D'abord on ne va pas faire ce plan contre les peuples. On ne va pas mettre en place des troïka, des tutelles, on ne va pas humilier les uns et les autres parce que ce n'est pas comme ça qu'on construit quelque chose dans l'intérêt de chacun des peuples européens. Deuxième chose, et j'ai un peu un coup de gueule là-dessus : il faut qu'on arrête de mentir aux Français. Moi j'entends la droite républicaine qui se dit pro-européenne avoir un petit sujet : est-ce qu'il faut qu'ils soutiennent ou pas le président de la République sur ce plan de relance ? Et du coup ils font croire que ça va amener des hausses d'impôts sur les ménages, sur les entreprises. Je veux être très claire là-dessus : notre combat avec le président depuis maintenant trois ans, c'est de créer de la justice fiscale. C'est qu'on a des gens qui bénéficient de l'Europe, qui bénéficient de notre marché européen. Je pense aux GAFA, je pense aux grands acteurs financiers, je pense aussi aux gros pollueurs. Est-ce qu'ils contribuent assez aujourd'hui ? Bien sûr que non. Et donc s'il y a un effort qui doit être fait, il doit être fait par ces acteurs qui bénéficient du marché européen mais n'y contribuent clairement pas assez.

GERARD LECLERC
L'Europe de la Santé, on s'est rendu compte avec le Coronavirus qu'elle n'existait pas. Alors est-ce que ça va changer ? Est-ce que vous allez la créer ? Et par exemple sur le vaccin, est-ce qu'il va y avoir une politique européenne ? Assez brièvement.

AMELIE DE MONTCHALIN
Très clairement, sur le vaccin, on a aujourd'hui une démarche qui est à la fois d'en faire, de précommander des vaccins pour l'ensemble des Européens. On a mis ensemble énormément de moyens de recherche pour qu'on fasse un grand effort de recherche et pas 27 efforts parallèles. Parce qu'on va beaucoup moins vite quand on est 27 fois que si on est ensemble. Et puis surtout, on veut en faire un bien public mondial. C'est que les Européens non seulement, on le fait pour nous mais on rend aussi ce vaccin accessible à tous les pays de la planète, parce qu'on voit bien que s'il y a encore un foyer de virus quelque part dans le monde, ça pourra revenir. Donc on a besoin d'assurer cette sécurité. Dans la santé on veut aussi produire des médicaments en Europe pour être moins dépendant. On veut produire des équipements médicaux, on veut faire des stocks stratégiques ensemble, on veut faire de la prévention ensemble.

GERARD LECLERC
Donc tirer toutes les leçons du coronavirus.

AMELIE DE MONTCHALIN
Et donc dans le budget dont je viens de vous parler, il y a dix milliards d'euros mis en commun par les Européens pour construire cette Europe de la santé.

GERARD LECLERC
La France, les municipales. C'est une déroute qui est annoncée pour la République en Marche. En plus La République en Marche a passé désaccord avec les Républicains contre les coalitions menées contre les Verts. C'est des collisions anti-climat disent les Verts. C'est ennuyeux, non ?

AMELIE DE MONTCHALIN
Moi déjà, moi j'ai une grosse inquiétude. Je vois des sondages de la participation. Il faut absolument, je crois, que d'abord avant de rentrer dans le commentaire politique…

GERARD LECLERC
D'accord, il faut que les gens aillent voter. On est tous d'accord.

AMELIE DE MONTCHALIN
Parce que les maires, on l'a vu pendant la crise, on va le voir pendant la reconstruction, ce sont des agents déterminants de la réussite de ce que nous, gouvernement, proposons, mais juste déterminants du bon fonctionnement de la vie quotidienne.

GERARD LECLERC
On est d'accord. Mais sur la déroute de la République en Marche et ces accords contre les Verts.

AMELIE DE MONTCHALIN
On est un parti qui a trois ans d'existence. Notre ambition, ce n'est pas d'avoir des trophées, ce n'est pas de faire des scalps, ce n'est pas d'être dans cette dynamique-là : c'est d'avoir dix mille conseillers municipaux en France. C'est d'avoir des centaines de maires qui sont élus avec notre soutien et qui peuvent porter, en cohérence avec ce que fait le gouvernement, des projets notamment de transition écologique. Tous les projets…

GERARD LECLERC
Oui, sauf que vous êtes en coalition avec les Républicains contre les écologistes. On ne comprend rien.

AMELIE DE MONTCHALIN
Il n'y a pas d'accord de parti.

GERARD LECLERC
Oui, mais enfin dans toutes les grandes villes il y a des sortes d'accords. A Lyon, à Marseille, à Bordeaux, à Clermont-Ferrand.

AMELIE DE MONTCHALIN
A Lyon, vous savez que c'est sans notre soutien. Il y a des projets qui ont été élaborés localement. Quand les projets étaient convergents et notamment quand ils incluaient une grande partie liée à cet engagement de transition écologique, parce que c'est au coeur de notre projet partout. L'écologie, ce n'est pas la propriété de tel ou tel parti. Ce n'est pas parce qu'on s'appelle Europe Ecologie-Les Verts qu'on a le monopole sur la réussite de la transition écologique. En revanche ce que je sais, c'est que lesdits écologistes, parfois on leur a tendu la main mais eux ils n'ont aucune envie de travailler avec nous parce que leur vrai objectif, c'est eux de faire une coalition anti-Macron. Quand vous voyez l'alliance à Marseille de ce Front de gauche assez baroque, on voit bien qu'on n'est pas dans une convergence de projet ou d'idées, on est dans un front très politique. Nous on a fait autrement. Projet par projet, j'invite les Français qui vont voter à regarder les projets soutenus par les candidats de la République en Marche ou soutenus par La République en Marche. Je pense que ce sont des projets très équilibrés, très concrets, très utiles. Et donc moi ce que je peux vous dire, c'est que la politique qu'on a menée c'était justement de ne pas être dans ces accords de parti, de ne pas à Paris décider avec qui on faisait des alliances. C'est sur le terrain que ça s'est fait et ça s'est fait toujours avec des gens qui partageaient nos valeurs et quand ce n'était pas le cas, il n'y a pas eu d'accord.

GERARD LECLERC
Merci Amélie de MONTCHALIN, bonne journée.

AMELIE DE MONTCHALIN
Je vous remercie.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 26 juin 2020