Interview de M. Jean-Baptiste Djebbari, ministre délégué chargé des transports, à Europe 1 le 28 juillet 2020, sur le soutien de l'État au secteur aéronautique, la relance du fret ferroviaire, la SNCF et la protection des chauffeurs de bus.

Prononcé le

Texte intégral

FRANÇOIS GEFFRIER
Bonjour Jean-Baptiste DJEBBARI.

JEAN-BAPTISTE DJEBBARI
Bonjour à vous !

FRANÇOIS GEFFRIER
2024, voire 2027, AEROPORTS DE PARIS ne prévoit pas de retour à la normale du trafic aérien avant cette fourchette de temps, vous aviez prévu ce scénario catastrophe ?

JEAN-BAPTISTE DJEBBARI
En tout cas on regarde précisément l'évolution du trafic, aujourd'hui on a environ 40% du trafic au global, un peu plus sur les vols métropolitains, un peu moins sur le long-courrier, donc c'est un trafic qui reprend très progressivement. On aura un premier juge de paix en septembre avec le retour ou non de la clientèle affaires, c'est vrai du reste sur le TGV, et ça nous permettra de voir un peu la dynamique de fin d'année et puis de voir la dynamique pour l'année prochaine. Et en fonction de cela effectivement à la fois les projets d'aménagement des aéroports, l'offre des compagnies aériennes pourra être amenée à être ajustée mais nous devons rester je crois en la matière extrêmement lucides et assez souples devant les incertitudes qui sont devant nous.

FRANÇOIS GEFFRIER
Mais il y a déjà eu des annonces de milliers de suppressions d'emplois dans le secteur, AIRBUS, AIR FRANCE, que fait-on aujourd'hui quand on est personnel au sol, agent aéroportuaire, bagagiste, ouvrier ou cadre de l'aéronautique, on attend que ça se passe pendant sept ans et on revient se faire réembaucher en 2027 ?

JEAN-BAPTISTE DJEBBARI
Vous savez, la différence, j'étais hier avec les syndicats justement de l'aérien, on parlait de ce qu'a fait l'État, d'abord l'État a fait énormément pour soutenir tous les salariés aujourd'hui au travers des dispositifs longue durée, activité partielle de longue durée. A fait évidemment ce qu'il fallait pour soutenir en trésorerie les principales compagnies, la principale compagnie aérienne AIR FRANCE, sept milliards, et les autres compagnies par différents dispositifs. S'est mis en capacité d'investir pour l'industrie aéronautique et se donner des perspectives d'avenir à cinq, sept ans, 10 ans de manière aussi à créer les emplois de demain, je crois que l'État a été dans ce rôle à la fois d'État brancardier en quelque sorte et puis d'État stratège. Aujourd'hui il faut accompagner cette reprise dans les bonnes conditions de sécurité sanitaire, il faut donner confiance aux passagers, on a encore fait le parcours passagers avec Jean CASTEX il y a deux jours à Roissy et je crois que quiconque voyage aujourd'hui tant dans l'avion que dans le train peut se dire que les choses sont mises en oeuvre par les exploitants aéroportuaires, par les opérateurs de transport pour que les déplacements se passent au mieux mais il y a cette part d'incertitude que nous devons regarder évidemment lucidement.

FRANÇOIS GEFFRIER
Incertitude jusqu'en 2027, je le répète parce que c'est vertigineux, ça justifie quelque part finalement la lourdeur du plan de suppressions d'emplois chez AIRBUS que le Gouvernement souhaitait réduire ?

JEAN-BAPTISTE DJEBBARI
Non mais d'abord nous avons discuté, échangé avec AIRBUS, nous avons d'ores et déjà réduit l'ampleur des projets de suppressions d'emplois puisque vous savez qu'avec l'argent que l'État investit dans l'avion du futur, avion hybride à horizon 2027, avion hydrogène à horizon 2033, c'est 1 500 emplois dans le groupe AIRBUS en France qui sont stabilisés, sécurisés et nous allons continuer à travailler avec AIRBUS. Après, je pense que sincèrement 2024, 27, 23, personne ne sait aujourd'hui dire ce que sera le trafic dans deux ans, dans trois ans, personne, et donc je prends ces chiffres avec aussi beaucoup de circonspection.

FRANÇOIS GEFFRIER
C'est des perspectives qui sont communiquées quand même par AEROPORTS DE PARIS qui opère des dizaines d'aéroports dans le monde et notamment les principaux français, on n'a peut-être pas besoin dans ces conditions de construire un nouveau terminal, le T4, à Roissy qui, d'ailleurs ça tombe bien, est très critiqué…

JEAN-BAPTISTE DJEBBARI
Le projet du T4 devra être revu en profondeur, c'est une réalité, j'en ai parlé avec Augustin de ROMANET, le patron d'ADP, à plusieurs reprises.

FRANÇOIS GEFFRIER
Mais on va quand même le faire ?

JEAN-BAPTISTE DJEBBARI
Il devra être revu en profondeur. Vous voyez, nous sommes en train d'investir massivement pour l'avion à hydrogène, je pense que nous devrons nous doter de capacités aéroportuaires pour accueillir l'avion à hydrogène. Donc revu en profondeur ça veut dire qu'effectivement le projet…

FRANÇOIS GEFFRIER
Mais ça on peut le faire sous les installations existantes !

JEAN-BAPTISTE DJEBBARI
Non mais ça veut dire que le projet qui prévoyait l'accueil à horizon 2030 de 40 millions de passagers en plus probablement aujourd'hui ne se justifie plus tel qu'il était prévu. Par contre il y aura besoin d'aménagements, il y aura besoin d'accueillir de nouveaux types de trafic, il y aura besoin de continuer à pouvoir construire sobrement en fonction des besoins qui seront alors ceux de la plateforme et ça nous allons nous mettre en capacité aux côtés d'ADP de le réaliser.

FRANÇOIS GEFFRIER
Autre question sur ce secteur, Jean-Baptiste DJEBBARI, vous êtes ministre, vous avez été pilote, vous avez été contrôleur aérien dans une vie antérieure, les aiguilleurs du ciel dans les tours de contrôle est-ce qu'on a besoin de leur verser en ce moment une prime de suractivité comme l'a révélé Le Parisien ?

JEAN-BAPTISTE DJEBBARI
D'abord c'est un raccourci, cette prime a été négociée en 2016 et moi j'ai été extrêmement clair avec les contrôleurs aériens, avec la direction de l'Aviation civile…

FRANÇOIS GEFFRIER
Elle vient d'être reconduite jusqu'en 2023.

JEAN-BAPTISTE DJEBBARI
…ces primes correspondront à des vacations effectuées, ces primes correspondront à du travail réel effectué pendant la période qui s'ouvre et donc il n'y a pas de prime…

FRANÇOIS GEFFRIER
Mais il y en a eues sur les mois du confinement !

JEAN-BAPTISTE DJEBBARI
Il y a eu 95% du trafic qui s'est arrêté et donc 5% du trafic réel à Roissy par exemple quand les aéroports n'ont pas fermé comme ça a été le cas d'Orly, donc il y a eu un moment d'ajustement, c'est une chose. En revanche, à partir du mois de juin j'ai demandé à la direction de l'Aviation civile de faire en sorte de mettre en oeuvre le fait que toutes les primes en tout cas versées correspondent à du temps de travail effectif et c'est normal. Nous allons par ailleurs engager une réforme de l'aviation civile pour qu'elle soit en capacité d'être au plus près des évolutions contemporaines du secteur.

FRANÇOIS GEFFRIER
Un Conseil de défense écologique hier, un déplacement avec le Premier ministre, la France qui veut relancer le fret ferroviaire, tous les écologistes dans l'âme s'en réjouissent mais qu'est-ce qui fait que la décision prise par le Gouvernement il y a un an d'en finir avec la ligne Perpignan-Rungis cette décision n'est plus valable aujourd'hui ?

JEAN-BAPTISTE DJEBBARI
D'abord c'est une interprétation qui n'est pas la réalité puisque nous n'avons pas décidé d'en finir avec la ligne Perpignan-Rungis, il se trouve que la ligne Perpignan-Rungis n'avait plus de clients, n'avait plus de chargeurs qui mettaient des marchandises dans les trains. En fait ça participe d'un mouvement beaucoup plus global et ancien qui consiste pour le fret ferroviaire à avoir été le parent pauvre du secteur depuis maintenant plus de 20 ans parce que le réseau est vétuste, parce qu'on a des difficultés à trouver des horaires pour faire circuler les trains, parce que la concurrence de la route fait qu'aujourd'hui il coûte 30% moins cher de faire circuler un conteneur par la route plutôt que par le train.

FRANÇOIS GEFFRIER
Et là ça va devenir viable et concurrentiel ?

JEAN-BAPTISTE DJEBBARI
Nous allons faire deux choses, c'est ce que nous avons annoncé hier avec le Premier ministre, d'abord nous allons soutenir les opérateurs, c'est l'annulation de six mois de péage ferroviaire et c'est beaucoup d'argent pour les opérateurs.

FRANÇOIS GEFFRIER
Ça c'est temporaire, donc ce ne sera pas forcément rentable en soi !

JEAN-BAPTISTE DJEBBARI
C'est temporaire cette année, c'est durable, c'est cette année et c'est reconduit l'année prochaine. C'est le lancement de nouvelles autoroutes ferroviaires en lien avec des partenaires privés, je pense notamment à Cherbourg-Bayonne en lien avec BRITTANY FERRIES, et à d'autres. Evidemment la ligne Perpignan-Rungis que j'ai proposée au Premier ministre de prolonger vers le sud à Barcelone, vers le nord à Anvers et Dunkerque. Et puis nous allons faire en sorte d'investir beaucoup dans les infrastructures, il y a les sujets finalement assez prosaïques, l'âge des tunnels, faire en sorte que nous ayons du meilleur matériel roulant, avoir des centres de triage qui permettent de désaturer un certain nombre de points. Ça ce sera fait à la fois au niveau national, le plan de relance français que nous allons proposer en septembre, et au niveau européen parce qu'aujourd'hui par exemple les Allemands ont les mêmes sujets que nous sur le fret ferroviaire et que nous avons une volonté commune d'avancer.

FRANÇOIS GEFFRIER
On l'entendait dans le journal de huit heures, la SNCF a quatre milliards d'euros de manque à gagner du fait de la crise, est-ce que l'État va verser ces quatre milliards comme il a apporté 15 milliards à l'aéronautique, huit milliards à l'automobile ?

JEAN-BAPTISTE DJEBBARI
D'abord on ne parle pas tout à fait de la même chose, quand on parle…

FRANÇOIS GEFFRIER
Il y a des prêts, il y a du manque à gagner, c'est quelque chose de différent effectivement.

JEAN-BAPTISTE DJEBBARI
Voilà, il faut quand même préciser les choses. J'ai eu l'occasion encore hier d'échanger avec Jean CASTEX et Jean-Pierre FARANDOU, le patron de la SNCF, pendant une petite demi-heure après cette séquence du fret ferroviaire, je l'ai déjà dit, l'État sera aux côtés de la SNCF dans cette crise qui est inédite et qui fait suite d'ailleurs à la grève qui avait coûté un milliard d'euros à la SNCF et à des surcoûts qui n'étaient pas prévus, donc l'État sera aux côtés de la SNCF. L'État d'ailleurs a été aux côtés de la SNCF depuis 2017, reprise, vous le savez, de 35 milliards de dettes, on a eu 110.000 cheminots qui ont été mis au chômage partiel pendant cette phase aiguë de la crise, donc l'État depuis le début de cette mandature d'Emmanuel MACRON est aux côtés de la SNCF et nous continuons à avoir beaucoup d'ambitions sur le ferroviaire. Ça s'est traduit hier dans le fret, ça se traduira demain sur les trains de nuit et puis vous savez que nous avons un plan de sauvegarde des 9.000 kilomètres de petites lignes ferroviaires que nous avons engagé en février et qui nous entendons bien continuer.

FRANÇOIS GEFFRIER
La sécurité c'est devenu le sujet central de quasiment tous les déplacements du Gouvernement, de l'exécutif en général avec encore une visite nocturne hier soir d'Emmanuel MACRON avec des policiers. Le ministre de l'Intérieur a assuré il y a quelques jours que des mesures pour les chauffeurs de bus dans toute la France allaient être prises, vous en savez plus ?

JEAN-BAPTISTE DJEBBARI
Je me suis rendu à Bayonne suite à cet assassinat d'un chauffeur du centre local de bus, Gérald DARMANIN s'y est rendu d'ailleurs quelques jours après, il y a des mesures de court terme tout de suite qui peuvent être prises et qui vont être mises en oeuvre, c'est des mesures autour de la sécurité privée pour sécuriser les chauffeurs qui sont dans un grand état d'anxiété. Il y a évidemment une meilleure coordination avec les services de police localement, des meilleurs systèmes d'alerte et puis je crois que tout ce qu'a annoncé Jean CASTEX sur une meilleure coordination entre la police municipale, la police nationale notamment dans les grandes villes qui ont des réseaux de transport développés ce sera évidemment important pour sécuriser la communauté des chauffeurs de bus, des chauffeurs de tram, des chauffeurs de trains qui sont comme beaucoup d'autres professions attaqués aujourd'hui. Je pense que ça participe réellement de ce besoin d'ordre républicain qu'on a aujourd'hui, on voit bien qu'au-delà des agressions violentes, mortelles qui aujourd'hui sont tout à fait condamnables et condamnées par le système judiciaire on a un certain nombre d'incivilités qui au fond pourrissent la vie des Français et qui bénéficient en plus dans la perception des Français d'une forme d'impunité. Et ça on doit y répondre beaucoup plus fermement, c'est tout l'enjeu de la politique judiciaire et policière menée par Eric DUPOND-MORETTI et Gérald DARMANIN et évidemment une politique que je soutiens complètement.

FRANÇOIS GEFFRIER
Et que vous accompagnez. Jean-Baptiste DJEBBARI, ministre délégué aux Transports, merci d'avoir été sur Europe 1 ce matin, bonne journée.

JEAN-BAPTISTE DJEBBARI
Merci à vous.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 30 juillet 2020