Entretien de M. Clément Beaune, secrétaire d'État aux affaires européenne, avec LCI le 28 juillet 2020, sur le plan de relance européen.

Texte intégral

Q - Clément Beaune, bonjour.

R - Bonjour.

Q - Merci d'être avec nous, bienvenue. Merci de nous avoir réservé un de vos premiers passages télé. Alors, d'abord, il faut savoir que vous connaissez très bien Emmanuel Macron, vous travaillez avec lui depuis sept ans je crois, depuis qu'il a été nommé ministre sous François Hollande. Et je lisais, dans les papiers qui vous sont consacrés, que cela faisait longtemps que vous le vouliez, ce poste, que vous vouliez passer de l'ombre à la lumière en quelque sorte, c'est vrai ?

R - C'est vrai que je voulais continuer en tout cas à porter ma passion européenne et mon engagement européen. Et donc, je suis très heureux qu'il m'ait confié cette mission, effectivement, qui maintenant oblige à s'exposer, à s'engager, à expliquer.

Q - Ce n'était pas un ministère pour un ministère, vraiment vous visiez les affaires européennes, c'est votre passion ?

R - Je ne sais pas s'il faut dire "viser", mais en tout cas j'avais envie de rester sur les sujets européens, c'est pour cela que j'ai rejoint Emmanuel Macron, c'est cela que je fais depuis un peu plus de six ans auprès de lui, maintenant dans une autre fonction. Donc, c'est ce défi que j'avais envie de relever, oui.

Q - Vous le conseillez sur les affaires européennes depuis longtemps. D'ailleurs, vous étiez avec lui dans ce fameux et interminable Conseil à Bruxelles, exceptionnel, évidemment, sur la relance économique. Qu'est-ce que vous pouvez nous dire sur le travail que vous, vous avez effectué, pendant ces fameux jours ? C'est le dernier grand événement que le grand public a noté concernant l'Europe.

R - C'est un long sommet marathon parce que c'est difficile. Donc, dans ces cas-là, il faut beaucoup de patience, il faut essayer de jouer de la coopération, de la négociation et, en même temps, parfois faire pression, aussi, sur un certain nombre de pays, ce qui a très bien marché dans ce sommet. Et, je crois que cela a été perçu, c'est une parfaite entente franco-allemande qui a permis, entre la chancelière Merkel et le président de la République, de bouger les lignes et de parfois secouer aussi un certain nombre de nos partenaires. Donc, vous avez des coups de théâtre, parfois on quitte la salle, parfois on revient...

Q - Il y a un côté mise en scène parfois aussi ?

R - Il y a un côté mise en scène, non pas au sens où on joue, mais au sens où il faut utiliser toute la gamme d'une négociation, à la fois les moments difficiles et les moments de tension, et puis les moments de coopération. La spécificité d'une négociation européenne, c'est qu'Emmanuel Macron et ses collègues se voient à peu près tous les mois. Donc, vous ne pouvez pas faire de mauvais coups, vous ne pouvez pas claquer la porte, si je puis dire...

Q - Parce que vous allez les retrouver, c'est ça, dans une prochaine réunion dans pas longtemps...

R - Et en Europe, on travaille ensemble sur tous les sujets. On l'a fait sur le budget, on le fera sur le Brexit, on l'a fait sur les migrations, sur le climat, sur la question des frontières aujourd'hui avec la crise du Coronavirus.

Q - Clément Beaune, concrètement, votre travail c'était quoi ? De discuter avec les conseillers d'autres pays, d'autres chefs d'Etat ? Pour avancer ?

R - D'abord, l'essentiel du travail on le fait avant même si cela ne se voit pas pour préparer, avec le président, par les entretiens, par les discussions, les négociations. C'est très technique à la fin et même le président doit rentrer dans le détail. Et puis, évidemment, pendant que le président travaille, on essaie de travailler aussi avec les collègues de chaque pays pour faire avancer la négociation en même temps.

Q - Vous avez le sentiment que ce qui s'est passé en Europe sera peut-être aussi l'occasion de réconcilier les Français avec cette Europe qui leur semble très lointaine, très technocratique, très éloignée finalement de leurs préoccupations quotidiennes. Là, l'Europe va venir les aider.

R - Exactement. Je crois que, moi, c'est la mission que je vois pour ce ministère aujourd'hui, c'est montrer que l'Europe n'est pas un sujet à part, ce n'est pas un sujet technique, qui est dans son coin. C'est un sujet qui est très concret. La négociation budgétaire, c'était quatre jours, on a vu beaucoup d'images, beaucoup de négociations diplomatiques, mais c'est le plan de relance à la fin, c'est...

Q - ...C'est du concret, c'est des milliards d'euros...

R - C'est quarante milliards d'euros. Et les milliards d'euros, ce sera des projets concrets. Le plan de relance français, c'est cent milliards d'euros, le Premier ministre et le président l'ont dit. L'Europe en apportera 40 milliards d'euros, 40% de ce plan de relance sera financé par l'aide européenne dans tous les secteurs, y compris ceux qu'on a évoqué hier au conseil de défense écologique, la rénovation thermique des logements, le véhicule électrique...

Q - L'Europe aussi contribue à cela ?

R - L'Europe contribuera à tout cela, à soutenir le secteur du tourisme, toutes les priorités du plan de relance seront soutenues activement par l'Europe. Et, donc, je crois que c'est cela l'enjeu, c'est de montrer que l'Europe, ce n'est pas simplement des gens qui se réunissent dans une salle et qui parlent toutes les langues, ce sont des choses qui aident les gens.

Je prends un dernier exemple : la politique agricole commune dont on parle souvent, c'est la première politique européenne. On s'est battu pendant deux ans, le président s'est battu encore au cours du sommet, pour garantir les revenus des agriculteurs français qui sont financés par cette politique agricole. Il y a deux ans, quand la négociation a commencé, on baissait tous ces revenus de quinze milliards d'euros ; aujourd'hui, on a stabilisé, garanti les revenus sur sept ans. Donc, je crois qu'il faut montrer que l'Europe c'est très concret et cela aide les gens.

Q - Mais il faut tenir bon, c'est un bras de fer permanent si j'ai bien compris. On va revenir à votre nomination. Comment s'est passé l'annonce ? Vous avez reçu un coup de fil de Jean Castex ? Vous le sentiez venir ? Comment cela s'est passé ? Vous avez été surpris ?

R - On est toujours un peu surpris même s'il y a des discussions avant, parce que c'est d'abord une responsabilité immense. Donc, le moment où cela se confirme, c'est là que tout commence.

Q - Il y a un peu de pression qui vous tombe sur les épaules à ce moment-là ?

R - Bien sûr, il y a un sens de la mission, des responsabilités. Donc, je dirais que c'est le moment où vous avez le communiqué qui sort que vous comprenez que les choses commencent, même si, comme vous le disiez, il y a un coup de fil, quelques heures avant.

Q - Hier, vous avez été accueilli au Quai d'Orsay par votre ministre de tutelle, Jean-Yves Le Drian. On ressent quoi, à ce moment-là ? De la fierté ? La pression ? La satisfaction aussi du travail accompli depuis des années, je suppose ?

R - Oui, cela, on l'oublie, mais on a la pression au bon sens du terme parce qu'on sait qu'il y a beaucoup de choses à faire, on sait que sur les enjeux européens, il faut expliquer, il faut convaincre. Pour moi, ce n'est pas simplement une passion, c'est la conviction que c'est un engagement politique essentiel du président de la République. Dans les trois ou quatre thèmes qu'il a mis en évidence depuis qu'il a créé son mouvement politique, déjà quand il était ministre et que je l'avais rejoint, comme président bien sûr, il y a l'Europe.

Et, dans tous les succès qu'on essaie de construire, sur l'écologie, sur la réponse au Coronavirus, sur la sécurité, la relance économique, bien sûr, l'Europe doit faire partie de la solution. Parfois, les gens la critiquent et ils ont bien raison ; moi, je ne suis pas du tout un Européen béat qui dit que tout va bien, je suis un Européen combatif qui pense que l'on peut améliorer les choses.

Q - Vous qui connaissez Emmanuel Macron très bien, de près depuis longtemps, est-ce que vous avez le sentiment qu'il y a eu un décrochage avec l'opinion et qu'il y a une tentative, on va dire, de re-séduction, de reconquête de l'opinion française ?

R - Je ne sais pas s'il y a un décrochage, mais c'est une conquête permanente. Quand on est président de la République et au-delà du sujet qui me concerne directement, on doit convaincre en permanence par les résultats, par l'action, en montrant qu'on est engagé.

Et sur le sujet européen, pour prendre celui que j'ai le plus suivi, je crois que ce que beaucoup reconnaissent au président de la République, c'est de s'être battu, tout au long de ces semaines, de ces sommets, pendant trois ans. Il ne faut pas simplement se battre, il faut obtenir des résultats, c'est pour cela que l'accord de la semaine dernière était aussi important. Je crois que cela vaut pour tout.

Q - Dernière petite question : quand on devient secrétaire d'Etat, vous passez donc de l'ombre à la lumière, on le disait. Cela va dire qu'il va falloir aussi venir dans les médias défendre votre travail et que vous allez aussi devenir la cible sur les réseaux sociaux, etc. Vous vous sentez prêt ? Cela ne vous fait pas peur ?

R - Cela commence très vite...

Q - Cela a déjà commencé ?

R - Cela a déjà commencé. Il y a du bon et il y a du moins bon. J'y suis préparé, je ne sais pas si on y est, à un moment, préparé mais, en tout cas, je sais que cela fait partie du métier, de la fonction, si je puis dire, et j'y suis prêt.

Q - Merci beaucoup, Clément Beaune, d'avoir été avec nous ce matin.


Source https://www.diplomatie.gouv.fr, le 30 juillet 2020