Interview de M. Jean-Baptiste Djebbari, ministre délégué chargé des transports, à RTL le 17 septembre 2020, sur le soutien de l'État au transport ferroviaire, les licenciements à Bridgestone, le transport aérien et la prime à la conversion automobile.

Texte intégral

ALBA VENTURA
Bonjour Jean-Baptiste DJEBBARI.

JEAN-BAPTISTE DJEBBARI
Bonjour Alba VENTURA.

ALBA VENTURA
La CGT a appelé à la grève aujourd'hui à la SNCF, le trafic est quasi normal ce matin, c'est une grève de saison comme on dit ?

JEAN-BAPTISTE DJEBBARI
J'avais eu une expression, mais je ne vais pas la redire ici, parce qu'on va me l'opposer…

ALBA VENTURA
Mais allez-y.

JEAN-BAPTISTE DJEBBARI
Non, c'est une grève qui n'est pas très suivie, c'est une grève qui n'est pas suivie, le trafic est normal sur le TGV, est quasi normal sur la région Ile-de-France, là où traditionnellement ça se mobilise un peu plus…

ALBA VENTURA
C'est quoi l'expression ?

JEAN-BAPTISTE DJEBBARI
L'expression, j'avais dit… j'avais dit quelque chose, non, je ne veux pas être dans la polémique et dans la conflictualité parce que ce n'est pas le sujet, d'abord parce que nous avons beaucoup de choses à faire avec la SNCF, y compris avec les syndicats qui ne se sont pas mobilisés aujourd'hui, je pense notamment à l'UNSA-Ferroviaire et la CFDT, qui ne sont pas dans la grève aujourd'hui, qui continuent à être des partenaires, tant que faire se peut, pour continuer à développer le mode ferroviaire, et ensuite parce que cette grève, dans les faits, n'est pas suivie, et que nous avons engagé une politique de soutien, au mode ferroviaire, très importante depuis 2017, je rappelle, 35 milliards de dette reprise, sur un total de 46 milliards, qui était une dette abyssale et hors de contrôle, et puis récemment, dans le cadre du plan de relance, 5 milliards de soutien au ferroviaire, avec de nouvelles priorités politiques, les petites lignes, le train de nuit, qui est un grand succès populaire, et le fret ferroviaire.

ALBA VENTURA
On verra si c'est un grand succès populaire.

JEAN-BAPTISTE DJEBBARI
On va faire en sorte que.

ALBA VENTURA
Ça vous fait craindre le pire, est-ce que la CGT ne garde un peu des forces pour plus tard, elle a déjà démontré qu'elle était capable de tout bloquer ?

JEAN-BAPTISTE DJEBBARI
Oui, mais la CGT a une stratégie politique de conflictualité sociale, c'est la sienne, moi je respecte ses leaders syndicaux, je connais leurs idées, je connais leurs idéologies, j'étais d'ailleurs dimanche dernier à la Fête de l'Humanité pour débattre avec eux, au sein de la CGT, sur le fret ferroviaire, donc moi je respecte parfaitement ces acteurs du dialogue social, je suis juste en total désaccord sur beaucoup de sujets avec eux.

ALBA VENTURA
Jean-Baptiste DJEBBARI, la CGT, et d'autres syndicats, avaient lancé cette grève par crainte que la crise soit finalement un prétexte pour faire passer des plans sociaux qui étaient déjà dans les tuyaux, on va en parler avec BRIDGESTONE, c'est votre sentiment ça ?

JEAN-BAPTISTE DJEBBARI
Il faut veiller à ce que ce ne soit pas le cas. Le plan de relance, et les actions que nous avons mises en œuvre, dès le mois de mai-juin, notamment le recours très massif au chômage partiel, à l'activité partielle, 9 millions de salariés français ont pu en bénéficier, c'est un exercice de responsabilité, d'une part, pour lesquelles il y a des contrôles. Je vous donne un chiffre…

ALBA VENTURA
Bon, là ce ne marche pas !

JEAN-BAPTISTE DJEBBARI
Non, non, mais je vous donne un chiffre. 9 millions de salariés français qui ont bénéficié du chômage partiel, aujourd'hui nous avons commencé à mettre des contrôles assez stricts sur ce sujet, nous avons 270 000 entreprises qui ont été contrôlées et 9 000 suspicions de fraude, des petites entreprises, des grandes entreprises.

ALBA VENTURA
Mais la crainte elle est fondée, on le voit avec le…

JEAN-BAPTISTE DJEBBARI
Et donc il y aura un contrôle de l'État, c'est ça que je veux dire, il y aura un contrôle des services de l'État pour nous assurer que les mesures, très rapides, que nous avons mises en œuvre, n'ont pas été dévoyées par ceux, effectivement, qui feraient passer des plans cachés, ou qui auraient cherché à abuser des dispositifs, très généreux, et rapidement…

ALBA VENTURA
Mais il y avait bel et bien un plan caché chez BRIDGESTONE, le fabricant de pneus japonais, qui a annoncé donc la fermeture de Béthune, par vidéo, quand même, aux 863 employés. Hier, au micro de Thomas SOTTO, Xavier BERTRAND, le président de la région, a parlé d'un "assassinat prévu de longue date", c'est quand même ça qui est choquant, c'est que dans cette affaire les dirigeants ont organisé la fermeture, c'est ça qui s'est passé.

JEAN-BAPTISTE DJEBBARI
D'abord moi je ne fais pas de procès d'intention, mais ce qui est sûr c'est…

ALBA VENTURA
Quand même, 863 personnes sur le carreau !

JEAN-BAPTISTE DJEBBARI
C'est un acte qui manque de courage, sur la forme, vous l'avez dit, par vidéo…

ALBA VENTURA
Ah ben non, mais c'est un peu faible ça, non ?

JEAN-BAPTISTE DJEBBARI
Non, mais attendez, j'y viens – c'est un acte qui manque singulièrement de formes, parce que quand vous prenez des mesures aussi radicales, pour plus de 800 salariés, pour plus de 200 intérimaires, vous allez a minima leur annoncer et le préparer, et aussi expliquer ce que vous avez prévu comme solution alternative, comme éventuellement un projet de reprise, rien de ça n'a été fait, ni aucun projet de reprise, ni aucune association, négociation, discussion avec les partenaires sociaux.

ALBA VENTURA
C'était prémédité.

JEAN-BAPTISTE DJEBBARI
Eh bien BRIDGESTONE aura à rendre des comptes.

ALBA VENTURA
Ah oui, comment ? Est-ce que WHIRLPOOL a rendu des comptes ? Est-ce que HP a rendu des comptes ? Est-ce que NOKIA a rendu des comptes ? Ils ont fermé, point barre.

JEAN-BAPTISTE DJEBBARI
D'abord… BRIDGESTONE a bénéficié un peu du chômage partiel, n'a sollicité aucune autre aide de l'État, ce qui prouve effectivement, ou ce qui laisse supposer qu'elle n'avait pas de projet alternatif pour le site, que ce site, en plus, est sur un territoire en difficultés, en déprise industrielle comme on dit, et qui doit être aidé. Donc lundi, vous savez que le gouvernement, l'État, Xavier BERTRAND le président des Hauts-de-France, ont convoqué une réunion, ont convoqué les dirigeants européens de BRIDGESTONE, qui auront à rendre des comptes, qui auront à exposer, le cas échéant, une stratégie alternative pour le site.

ALBA VENTURA
Jean-Baptiste DJEBBARI, il y a une autre annonce qui a été accueillie comme un coup de tonnerre, chez AIRBUS, le PDG a indiqué que le plan de départs volontaires ne suffirait pas, pour les syndicats ça signifie des licenciements secs. Hier à votre place il y avait Laurent BERGER, le leader de la CFDT, qui disait "AIRBUS va trop vite en besogne, il y a 7600 avions en commande et un plan de commandes d'une dizaine d'années, il est urgent d'attendre."

JEAN-BAPTISTE DJEBBARI
D'abord il y a une crise, massive, du secteur aéronautique et de l'industrie aéronautique, c'est un fait, c'est une donnée objective, et pour ceux, d'ailleurs, qui doutaient que la décroissance détruisait des emplois, ils ont la démonstration, ici et maintenant, que la décroissance tue des emplois et que cela, pour l'avenir, et pour ceux qui prônent un tel système…

ALBA VENTURA
Vous êtes en train de dire… ça veut dire quoi la décroissance tue des emplois ?

JEAN-BAPTISTE DJEBBARI
La décroissance, d'une manière générale, pour ceux qui en doutaient, vous voyez bien que quand elle arrive brutalement dans un secteur, ce qui est le cas dans le secteur aéronautique…

ALBA VENTURA
C'est-à-dire moins d'avions, on fait moins voler de…

JEAN-BAPTISTE DJEBBARI
Moins d'avions, moins de passagers, moins de capacité à se projeter dans un avenir, moins d'investissements, et effectivement des plans de départs.

ALBA VENTURA
Il faudrait que vous vous mettiez en coordination avec le ministre de l'Économie, qui pense qu'il faut faire voler moins d'avions.

JEAN-BAPTISTE DJEBBARI
Je vais vous expliquer, je vais jusqu'au bout de mon raisonnement. Donc, contrairement à BRIDGESTONE, qu'a fait AIRBUS ? AIRBUS a négocié avec ses salariés, a engagé des projets d'accord de performance collective, a mis en place, ou est en train de mettre en place l'activité partielle longue durée. L'activité partielle longue durée, sur les 4 200 départs prévus, c'est quasiment 1 500 emplois sauvés. Nous avons investi massivement sur l'avion du futur, l'avion vert… carbone, c'est 500 emplois sauvés.

ALBA VENTURA
Mais ça ce n'est pas tout de suite.

JEAN-BAPTISTE DJEBBARI
Non, c'est tout de suite, c'est de l'argent que nous engageons maintenant, sur les deux prochaines années, c'est de l'emploi sauvé maintenant. Les départs anticipés, retraite, préretraite, c'est quasiment 1 000 emplois qui vont être négociés en départs de façon volontaire, avec les salariés, ça c'est du dialogue social. Il n'empêche que la dureté, la gravité de la crise, est telle qu'elle est, et que moi je ne veux pas être celui qui se cache, ou qui ferme les yeux devant la gravité de la crise telle qu'elle est, et qu'il est possible effectivement qu'à la fin il y ait des départs qui soient contraints, mais ça doit se faire sans souffrance sociale, ça doit se faire dans la négociation, et tous les dispositifs, tous les dispositifs que l'État promet actuellement, qu'il a mis à disposition des entreprises, doivent être utilisés.

ALBA VENTURA
Si je vous suis, Jean-Baptiste DJEBBARI, la Convention citoyenne voulue par le président MACRON a proposé une écotaxe sur les vols longs et courts, alors la Direction de l'Aviation civile a fait ses calculs, c'est une écotaxe qui va représenter 4,2 milliards, qui va entraîner probablement la suppression de 150 000 emplois. Est-ce qu'en pleine crise on peut faire supporter une telle contribution au secteur ?

JEAN-BAPTISTE DJEBBARI
Je me suis déjà exprimé sur le sujet, donc je redis ce que j'ai dit. D'abord, quand vous faites une taxe, quelle qu'elle soit, vous devez objectiver ses résultats, ses conséquences, en l'occurrence faire une taxe qui passerait de 200 millions à 4 milliards, ça a des conséquences, ça renchérit le prix des billets, donc ça rend l'aviation encore moins accessibles à ceux qui sont les moins aisés d'entre nous, et puis effectivement ça met en difficulté un secteur, ou ça contribue à "achever" un secteur qui est déjà en très grande difficulté. Moi il m'avait semblé comprendre, et je crois avoir raison, que l'objectif sur l'aérien était de verdir l'aérien, de le rendre moins polluant, et c'est l'objet des crédits, notamment des crédits de recherche, très importants, que nous avons alloués, au niveau français et européen, pour avoir une génération d'avions beaucoup plus sobre en carbone, ce qui par ailleurs sauve des emplois également puisque nous investissons là, pour le coup, dans l'avenir. Je crois que c'est ça l'objectif, l'ambition commune, et donc c'est là-dessus qu'on…

ALBA VENTURA
Mais, avec la crise, est-ce qu'on peut avoir les mêmes ambitions environnementales ?

JEAN-BAPTISTE DJEBBARI
Moi je crois que oui.

ALBA VENTURA
Vous êtes en train de nous dire que sur la décroissance vous n'êtes pas d'accord avec une partie des membres de votre gouvernement, vous êtes en train de dire…

JEAN-BAPTISTE DJEBBARI
…Moi je ne suis pas pour une décroissance qui refuse la technologie ou qui considère qu'il faut réduire toutes les activités humaines, que le confort, dans la vie en général, n'est pas important, c'est cette décroissance-là que je conteste, parce que je pense que, d'abord il a été démontré qu'en général elle se fait plutôt en défaveur de ceux qui ont le moins, donc ce n'est pas une politique sociale la décroissance, et que par ailleurs, à court terme, elle va avoir un coût social absolument majeur, donc je crois que c'est une mauvaise politique. Et je crois que, oui, les crises en tant que telles sont des opportunités, et que nous pouvons investir aujourd'hui massivement dans ce qui sera les emplois de demain. Sur la télémédecine, ça renvoi au sujet de la 5G, il y a des gisements extraordinairement importants, sur l'agriculture raisonnée, sur les nouveaux réseaux… enfin bref, il y a quantité de sujets sur lesquels on peut créer de l'emploi, et, malheureusement, certains se concentrent sur la critique du modèle d'aujourd'hui, qui est nécessaire, mais jamais sur la projection d'un modèle futur qu'on doit construire maintenant, avec les crédits qu'on a su générer maintenant, et qui sont diablement utiles.

ALBA VENTURA
La prime à la conversion a financé 8 fois sur 10 l'achat d'un véhicule à moteur thermique et la part du diesel n'a pas du tout bougé, est-ce que ça c'était l'objectif ?

JEAN-BAPTISTE DJEBBARI
Et vous auriez dû rajouter, d'un véhicule thermique, en moyenne 30% moins consommateur, en tout cas moins émetteur de gaz à effet de serre, parce que l'objectif c'était ça. C'était un double objectif, c'était faire repartir au mois de juin la consommation…

ALBA VENTURA
On aurait aimé que la part du diesel diminue quand même, et là elle ne bouge pas.

JEAN-BAPTISTE DJEBBARI
De fait, la part du diesel polluant diminue, puisque vous avez un certain nombre de Français, beaucoup de Français, qui ont acheté en juin et en juillet des véhicules moins polluants, et effectivement nous avions choisi, à court terme, d'avoir un choc de consommation, pour que le secteur automobile, l'industrie automobile, reparte, et puis à long terme de poursuivre la transition, de verdir le parc, le véhicule électrique, le véhicule hybride-rechargeable, et de ce point de vue-là, d'ailleurs, nous tiendrons les objectifs sur l'électrique par exemple, nous avons 100 000 véhicules électriques vendus cette année. Donc c'est à la fois le rebond de la consommation et le verdissement à long terme, ça c'est une bonne politique.

ALBA VENTURA
Mais est-ce que la réalité ce n'est pas que seules finalement les catégories aisées peuvent se payer une voiture électrique ?

JEAN-BAPTISTE DJEBBARI
Voyez, pendant juin, juillet…

ALBA VENTURA
Ce que vous disiez un peu sur le secteur de l'aérien !

JEAN-BAPTISTE DJEBBARI
Non, mais, juin, juillet, toutes primes cumulées c'était 12 000 euros d'aide pour un véhicule électrique, c'est beaucoup, on sait que les véhicules électriques aujourd'hui, neufs ou d'occasion, c'est entre 20 et 25 000 euros, pour les entrées de gamme, donc nous travaillons à ça, et nous avons mis en place des dispositifs de microcrédits pour finalement faire le dernier pas, pour les deux, trois derniers milliers d'euros qui sont nécessaires, donc nous travaillons là-dessus aussi, et puis d'une manière générale l'objectif c'est effectivement d'avoir une gamme de véhicules propres et abordables, c'est l'ambition industrielle de ce pays.

ALBA VENTURA
Merci beaucoup Jean-Baptiste DJEBBARI, on a compris que les Amish ce n'était pas votre tasse de thé.

YVES CALVI
Et nous on attend toujours ce que vous aviez dit de désagréable concernant les grèves dans les transports…

ALBA VENTURA
Mais oui, l'expression.

YVES CALVI
Alba, François, moi et nos auditeurs, allez, assumez vos propos.

JEAN-BAPTISTE DJEBBARI
Je vous laisserai dans ce suspens, mais je crois que Google fera bien le travail.

YVES CALVI
Non, non, ce n'est pas possible, vous ne pouvez pas vous défiler comme ça.

ALBA VENTURA
Ou vous en avez trop dit.

JEAN-BAPTISTE DJEBBARI
Non, non, mais…

YVES CALVI
"Une grève par habitude" je crois.

JEAN-BAPTISTE DJEBBARI
Eh ben voilà, c'est ce que j'avais dit, et j'assume ce que j'avais dit, mais…

YVES CALVI
La moitié, si je puis me permettre.

JEAN-BAPTISTE DJEBBARI
Non, non, mais je ne veux pas que vous fassiez monter une conflictualité qui n'est pas nécessaire entre la CGT et…

YVES CALVI
Ah "on fait", ce sont les journalistes qui font monter la conflictualité, bonne journée à vous Monsieur le ministre.

JEAN-BAPTISTE DJEBBARI
A vous aussi.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 1er octobre 2020