Déclaration de M. Jean-Yves le Drian, ministre de l'Europe et des affaires étrangères, sur les relations entre les deux rives de la Méditerranée, à Rome le 4 décembre 2020.

Texte intégral

Je ne sais pas si on a entendu mes propos de remerciements mais je ne les renouvelle pas pour gagner un peu de temps, et en réponse à M. Gomart, je voudrais vous faire partager trois convictions que l'on retrouve, d'ailleurs, dans la déclaration du MED-7 d'Ajaccio du mois de septembre dernier.

Première conviction, c'est que l'Europe doit peser davantage en Méditerranée. Si nous ne le faisons pas, d'autres le font et le feront toujours davantage au détriment de nos intérêts. La Turquie et la Russie ont pour point commun d'exploiter les vides de sécurité et les situations confuses, tout en cherchant à nous diviser. Nous le voyons en Libye, nous le voyons en Méditerranée orientale, j'aurai l'occasion d'y revenir tout à l'heure, et nous voyons aussi que la Méditerranée est malheureusement devenue un terrain propice à ces actions déstabilisatrices,- c'était le creuset de toutes les conflictualités, de toutes les potentialités aussi -, est aussi l'espace où se conjuguent tous les défis économiques, démographiques, écologiques, sécuritaires, migratoires, Luigi tout à l'heure les a rappelés. C'est bien pourquoi la Méditerranée est l'affaire de tous les Européens et pas seulement des Etats riverains, comme l'Italie et la France. Notre destin s'y joue en très grande partie.

Ma deuxième conviction, c'est que nous avons encore à construire les outils de notre puissance européenne en Méditerranée. Il y a de nombreux formats de dialogue euro-méditerranéens. Le processus de Barcelone, dont nous venons de célébrer les 25 ans, l'Union pour la Méditerranée, le dialogue 5+5 ; nous avons des formats européens, comme le Med-7 et notre politique de voisinage, nous avons d’intenses relations bilatérales entre pays méditerranéens, comme en témoigne ma visite aujourd'hui à Rome, l'OTAN est aussi un outil très important. Mais malgré cela, nous n'avons pas encore, comme Européens, trouvé la capacité de façonner ensemble notre environnement en Méditerranée.

Ma troisième conviction, ou en tout cas mon espoir, c'est qu'une fenêtre d'opportunité s'ouvre pour cette affirmation européenne. L'autonomie stratégique, la souveraineté européenne, non seulement ne s'opposent pas au partenariat transatlantique, mais elles en sont la condition. Et nous attendons l'entrée en fonctions de la prochaine administration américaine, mais on peut supposer qu'elle sera attachée à ce partenariat, et soucieuse que l'Europe y joue un plus grand rôle, parce que c'est l'intérêt américain que l'Europe fasse plus et mieux pour stabiliser son environnement régional.

Qu'est-ce que cela signifie concrètement ?

Laissez-moi esquisser juste cinq pistes.

D'abord, premièrement, parler d'une seule voix en Méditerranée ; nos sensibilités, nos histoires sont différentes, c'est une richesse, mais l'unité et la solidarité des Etats membres est la première exigence pour peser vis-à-vis de nos partenaires, mais aussi pour peser vis-à-vis de nos rivaux.

Ma deuxième piste c'est, évidemment, de relever le défi des migrations. La Commission a fait récemment des propositions qui combinent responsabilité et solidarité renforcées dans un souci d'équilibre. Il faudra négocier, il faudra préciser, mais nous considérons que c'est une bonne base de départ et qu'il nous faudra absolument inventorier pour aboutir à un résultat et à un bon compromis.

Ma troisième observation, c'est qu'il nous faut renforcer notre capacité à faire respecter le droit, et donc notre sécurité collective, sur le terrain. C'est ce que fait l'opération IRINI pour faire respecter l'embargo des Nations unies sur les armes à destination de la Libye. C'est aussi l'enjeu des sanctions que l'Europe doit être en mesure de décider, s'il y a des violations du droit international et de la souveraineté des Etats membres.

La quatrième piste, c'est de renforcer notre action diplomatique pour le traitement des crises, car la solution, au bout du compte, sera dans le dialogue ; quel que soit le sujet, quel que soit le lieu de conflictualité, il faudra le dialogue.

Et ma cinquième observation, c'est qu'il nous faut mobiliser les moyens de l'Union européenne pour construire un pacte méridional, au service de la jeunesse des deux rives, au service du développement économique, Luigi a évoqué l'enjeu énergétique, en particulier ; au service aussi de la transition écologique dans cet espace partagé qu'est la Méditerranée.

Tout cela a été évoqué, Monsieur Gomart, lors du Med-7 d'Ajaccio, même si vous avez retenu surtout les points de conflictualité des crises du moment, sur lesquelles nous allons pouvoir revenir. Sur tous ces sujets-là, je me réjouis d'avoir avec l'Italie une relation extrêmement constructive et positive.

(...)

Il faut d'abord, cher Président, lever des ambiguïtés sur la position de la France sur la question de la Méditerranée orientale, parce qu'on laisse courir ce bruit selon lequel il s'agirait d'une obsession française, ou d'une fixation française, pour protester contre l'intervention turque dans cette zone. Ce n'est pas le cas. Nous avons sur cette partie de la Méditerranée deux sujets qui se jouxtent et qui s'articulent.

D'une part, une politique du fait accompli, initiée par la Turquie, qui veut établir des forages sans aucune discussion avec ses voisins, considérant que l'espace dans lequel elle veut intervenir lui appartient et aussi la question du droit, le respect du droit ; le fait accompli et le respect du droit.

Et d'un autre côté, la solidarité européenne par rapport à des pays membres qui, du même coup, se sentent agressés dans leur souveraineté. Et donc, nous voulons, dans cette affaire, faire respecter la souveraineté européenne et faire respecter le droit, tout simplement. Et quand on a affaire à des acteurs qui ne font que privilégier le fait accompli, eh bien, cela ne marche pas. Nous sommes plutôt favorables à ce qu'il y ait un dialogue avec la Turquie sur ce sujet. Et lors du Conseil européen début octobre, il lui a été proposé un dialogue, et force est de constater que, dans l'état actuel des choses, la Turquie n'a pas repris ce dialogue.

Le dialogue, cela ne veut pas dire "j'envoie un bateau au moment où je peux le faire, je le retire quand il y a une discussion". Le dialogue, c'est sur le fond. Et donc nous sommes dans cette volonté d'avoir, concernant la Méditerranée orientale, ce respect du droit, ce respect de la souveraineté des pays membres de l'Union européenne et ce refus du fait accompli. Mais le fait accompli, cela ne peut pas être une méthode, -que l'on retrouve ailleurs, pas uniquement en Méditerranée orientale, et ça c'est insupportable. Nous sommes pour le règlement des crises, dans le dialogue ; c'est ce qui vaut pour la Libye, tout à fait ce qu'a dit Luigi, il y a un instant. Je veux dire maintenant qu'en Libye, après avoir été très, très, longtemps inquiets, que nous sommes sur une spirale positive. On peut penser qu'il y aura encore des à-coups, mais globalement personne ne dit maintenant que le règlement de la crise libyenne se fera de manière militaire. C'est une grande avancée. Elle ne se fera pas par le fait accompli, c'est une grande avancée. Je voudrais que ce constat soit fait partout, et malheureusement pour l'instant, ce n'est pas le cas. Donc, respect du droit, respect de la souveraineté des pays membres de l'Union européenne sont les principes de base.


Source https://www.diplomatie.gouv.fr, le 8 décembre 2020