Entretien de M. Jean-Baptiste Lemoyne, secrétaire d'Etat auprès au tourisme, aux Français de l'étranger et à la francophonie, avec BFMTVSD le 11 décembre 2020, sur l'épidémie de Covid-19.

Intervenant(s) :

  • Jean-Baptiste Lemoyne - Secrétaire d'Etat auprès au tourisme, aux Français de l'étranger et à la francophonie

Prononcé le

Temps de lecture 12 minutes

Texte intégral

Q - Alors on a sacrifié le 1er de l'an pour sauver Noël, c'est cela la philosophie, si on la résume comme ça ?

R - On demande aux Français de continuer à faire des efforts, c'est vrai que c'est un Noël et un premier de l'an pas comme les autres, et le chef de l'Etat l'a dit. Ces efforts, ils paient, il faut continuer. Mais c'est ce qui va nous permettre d'éviter le stop-and-go. Parce qu'on le voit, rien ne serait pire que de se relâcher trop et de devoir, dans quelques semaines, repartir dans des mesures encore plus difficiles.

Q - Mais en est-on sûr ? Parce que les chiffres que l'on observe, là, ces derniers jours, ils ne sont pas bons. On est sur un plateau qui n'a vraiment pas bel allure pour l'avenir. De plus en plus de spécialistes parlent de troisième vague. Êtes-vous sûr, comme vous dites, que cela nous évitera un stop-and-go ?

R - Les certitudes, on ne peut pas en avoir dans cette crise. Cette crise, je crois qu'elle rend humble et en fait, on s'adapte systématiquement. Là on s'est adapté, la preuve, c'est qu'alors qu'on avait envisagé que certaines activités repartent, on a préféré prendre trois semaines de plus pour s'assurer que le plateau aille vers une décrue. Donc, je sais, c'est douloureux, c'est compliqué, mais quelque part, je dirais, pour paraphraser Helmut Schmitt, les efforts d'aujourd'hui sont les libertés retrouvées de demain.

Q - Sauf que vous dites que l'on s'adapte, c'est ce que l'opposition vous reproche, c'est de ne pas avoir de vision, c'est de ne pas anticiper. Et vous dites on s'adapte ?

R - Mais enfin, le virus a-t-il une vision ? On le voit, le virus évolue, manifestement aussi selon les conditions météo etc., on voit des modifications. Donc, restons très humbles, majorité comme opposition, je crois que tout le monde fait du mieux possible. On l'a vu par exemple, le domaine de la montagne, aussi, on lui a demandé de s'adapter parce qu'effectivement, ce sera des vacances de Noël sans ski alpin, sans remontées mécaniques. Je peux vous dire que ce n'est pas de gaieté de coeur que l'on prend ce type de décision, mais c'est indispensable pour assurer la meilleure sécurité sanitaire, éviter les grands brassages de populations venant des quatre coins du pays ou des quatre coins de l'Europe ; et c'est ce qui permettra de repartir sur des bases plus saines, on l'espère.

Q - Il ne doit pas y avoir de grands brassages pour le réveillon de Noël ?

R-En tout cas, je crois que la tonalité a été donnée, on peut certes se déplacer d'une région à une autre, mais on demande les plus grandes précautions dans les réunions, dans les réunions de famille, parvenir à rester à effectifs beaucoup plus restreints effectivement ; donc, ce ne sera pas la java, mais des moments où l'on se retrouve quand même en prenant, je le dis encore une fois, beaucoup de précautions.

Q - Cela va être compliqué de mettre un policier derrière chaque domicile vous le savez bien ?

R - Bien sûr, il y aura un certain nombre de contrôles renforcés, le ministre de l'intérieur l'a dit, pour le 31, par exemple, pour faire respecter ce couvre-feu, mais c'est aussi un appel à la responsabilité des Français, et les Français ont montré qu'ils étaient responsables, d'une part avec tout ce qu'ils ont enduré ces derniers mois, ces dernières semaines. Ils l'ont globalement bien respecté et cela a commencé à payer. Et regardez, lorsqu'ils sont interrogés par les sondeurs, je trouve que l'approbation des mesures est quand même très importantes, et cela montre, je trouve, un très grand esprit de responsabilité qui mérite d'être salué.

Q - Pour adhérer il faut comprendre, alors éclairez-nous sur un ou deux points s'il vous plaît Jean-Baptiste Lemoyne. On a compris que si on a acheté un billet de train ou un billet d'avion pour cette fête de Noël, il est valable, il a valeur de justificatif si jamais on est contrôlé. Qu'en est-il des déplacements en voiture ? Pourra-t-on se déplacer la nuit ou dépasser 20h pour se rendre chez des proches ? Je pense notamment aux familles qui vont loin, qui ont des enfants en bas âge, qui ne peuvent pas faire six heures de route d'un trait et qui voudront prendre la route ensuite ?

R - la différence entre un véhicule et un train ou un avion, c'est que vous êtes maître du moment où vous prenez la route, du calcul que vous faites pour votre point de départ et votre point d'arrivée ; c'est là où les choses sont un peu différentes. Ce que je veux dire, c'est que, parce qu'il y a moins de flexibilité sur les trains, sur les avions, le billet permet d'avoir cette dérogation.

Q - Donc, pas de dérogation pour les voitures, c'est ce que vous dites ?

R - Je ne suis pas ministre des transports, vous l'interrogerez, ce que je dis, c'est qu'il est plus facile de s'organiser lorsqu'on a son propre véhicule, que l'on est autonome que lorsqu'on prend le train.

Q - Pas forcément, quand on travaille on ne peut pas forcément partir plus tôt.

R - Oui, mais là vous faites allusion au travail, quand on travaille, par définition, c'est que l'on a un motif impérieux de se déplacer ; donc, on voit qu'il y a un certain nombre de dérogations qui demeureront, cela a été dit, il y aura une attestation...

Q - Ce que je dis, c'est quand on termine de travailler, on termine sa journée de travail, on a un employeur et on ne peut pas se déplacer quand on le souhaite. Après vous avez le droit de ne pas avoir l'information, vous n'êtes pas ministre des transports, vous l'avez dit.

R- Exactement.

Q - Vous parliez des remontées mécaniques et des stations de ski, une ouverture possible le 7 janvier. Ne jouez-vous pas un peu avec les nerfs des professionnels de la montagne en leur disant à chaque fois, peut-être dans quinze jours, peut-être dans trois semaines ?

R - Justement, depuis le début, le chef de l'Etat a été clair puisqu'il a dit, tout début décembre, il ne serait pas raisonnable d'ouvrir à Noël. À ce moment-là, les professionnels savaient qu'il n'y aurait pas d'ouverture avant janvier. Là, ce qu'ils souhaitaient, c'était d'une part, des aides économiques pour passer le cap, parce que c'est quand même 20% de la saison cette période de décembre et de Noël.

Et on est au rendez-vous pour les aides, 400 millions d'euros pour passer le cap, avec l'activité partielle, avec des aides pour les remontées mécaniques, pour les saisonniers, pour les moniteurs, pour les commerces, naturellement...

Et puis, ils souhaitent également une perspective, parce que vous savez, une remontée mécanique, un domaine, il faut un peu de temps pour le relancer. Et donc, la perspective qui a été donnée, c'est effectivement celle du 7 janvier, si les conditions sanitaires le permettent, le Premier ministre a été clair....

Q - À chaque fois qu'on met une perspective avec une conditionnalité, vous savez bien que l'on ne peut pas s'engager complètement dans la relance d'une activité, regardez les théâtres !

R - Quelle est la différence entre le 7 janvier et le 19 décembre ? C'est que le 19 décembre, les gens sont en vacances, seraient partis peut-être plus massivement. Le 7 janvier, l'école a repris, les gens également sont de retour au travail. Donc la relance du domaine, à partir du 7 janvier, si les conditions le permettent, c'est aussi pour préparer le coeur de la saison. Et le coeur de la saison, cela va être février et mars.

Q - Est-ce que vous pouvez préciser ce soir "si les conditions le permettent". On l'a entendu, "sauf cataclysme sanitaire", cela ne veut pas dire grand-chose... Est-ce que vous avez des informations, en tout cas, des données plus précises ?

R - Encore une fois, on va continuer à suivre l'évolution de toutes les courbes, du R0, du nombre de patients en réanimation... et notamment, il faut prendre des données régionales, parce que si on regarde aujourd'hui la plupart des territoires, des départements qui sont en montagne connaissent des taux d'incidence nettement supérieurs au taux d'incidence dans d'autres départements, d'autres régions. Donc, c'est pour cela que, au terme de cette analyse très fine, le top départ définitif pourra être donné.

Q - Donc, cela veut dire qu'il y aura des données régionales qui vont guider l'ouverture des stations par région ?

R - Non. L'idée, c'est à un moment, donner un top départ national. Et cette perspective du 7 janvier, elle est là, encore une fois, si les conditions le permettent. On va analyser toutes ces conditions. Aujourd'hui, ce que l'on constate, en tous les cas, c'est que quels que soient les massifs et les départements, les territoires montagneux sont plutôt plus touchés en termes d'incidence du virus que d'autres territoires en France. Donc, on va poursuivre tout cela. Ce que je peux vous dire, c'est que les professionnels, - ils se sont exprimés, je les ai entendus ce matin, autour du Premier ministre, avec Bruno Le Maire, avec Elisabeth Borne, et Roxana Maracineanu -, ils sont dans tous les cas satisfaits d'avoir été entendus sur la dimension économique, encore une fois, 400 millions d'euros, ce n'est pas rien, mais c'était nécessaire. Et ils sont satisfaits d'avoir une perspective. Et donc cela leur permet dans tous les cas, de commencer à travailler, à préparer, et donc je crois qu'on leur devait cela. Ne pas rester dans le brouillard...

Q - Donc vous leur avez dit : le 7 janvier vous allez ouvrir ?

R - On leur a dit : sauf évolution sanitaire défavorable, le 7 janvier est la date envisagée pour ouvrir, effectivement. Et je le dis, certains Français avaient peut-être prévu de partir à Noël. Je leur dis : conservez ces budgets, parce que la montagne française aura besoin de vous pour redémarrer, pour repartir, et aux mois de janvier, février, mars, de grâce, ce qui est bleu-blanc-rouge, parce que la montagne française elle aura besoin de vous.

Q - Encore un mot s'il vous plaît. Vous êtes secrétaire d'Etat d'un secteur qui est en grande difficulté, objectivement. Les cafetiers, les restaurateurs attendent toujours, eux, un signal. Le monde de la culture est aujourd'hui au bord du gouffre. Vous avez entendu les différents témoignages : cela fait partie du tourisme, on sait que les gens viennent dans les grandes villes pour aller voir des pièces de théâtre, qu'ils viennent de l'étranger, notamment et profitent de ce type de prestations. Que pouvez-vous dire qui soit de nature à rassurer un peu les gens, en tout cas à calmer leur colère ?

R - Les hôteliers, les restaurateurs : j'étais encore avec eux en début d'après-midi, avec Roland Héguy, Didier Chenais, les responsables des syndicats UMIH et GNI. On a considérablement amélioré les aides, et elles sont là depuis le mois de mars-avril. Je précise que ce plan tourisme, puisque le président avait souhaité que ce soit une vraie priorité nationale, c'est 13 milliards d'euros qui ont déjà été décaissés. Et notamment 10 milliards d'euros de prêts garantis par l'Etat pour essentiellement l'hôtellerie et la restauration. Et puis, il faudra également travailler sur les perspectives, mais là, il y a une clause de rendez-vous, vous le savez, autour de la mi-janvier. Ce sont des lieux dans lesquels il faut que l'on fasse preuve de la plus grande prudence aussi, parce que ce sont des lieux de sociabilité où forcément il y a beaucoup de rencontres.

Q - Justement, votre réaction - ce sera ma dernière question -, vous avez entendu les représentants de la culture qui disent : attendez, il n'y a eu aucun cluster dans les cinémas, dans les théâtres. Tout est mis en place, on ne peut pas ouvrir, alors que les gens peuvent se ruer dans les centres commerciaux, dans les grandes boutiques, se croisent, se frôlent dans les rayons, font la queue pour aller faire la caisse.

R - Encore une fois, c'est comme les commerces qui ont été fermés il y a quelques semaines dans les rues. Une rue, avec les commerces fermés, n'a pas la même attractivité qu'une rue avec les commerces ouverts. Et donc, effectivement, si on ouvre tous les lieux, sans exception, on voit bien qu'à ce moment-là, les brassages se feront à nouveau massivement. Là, on cherche à les limiter, à les limiter peut-être à quelques lieux essentiels, il y a un moment où il faut bien s'alimenter, faire des courses, et donc, on restreint à ce qui est...

Q - Donc, faire des courses, acheter des vêtements, est plus essentiel qu'aller au théâtre ?

R - En tous les cas, se nourrir est aujourd'hui essentiel. Et naturellement, ces nourritures spirituelles, intellectuelles, on en a besoin. Et beaucoup d'artistes d'ailleurs se démultiplient, inventent de nouveaux formats, cherchent à garder le contact avec leur public. Et on sait que c'est douloureux, au même titre que pour les professionnels du tourisme. Maintenant, c'est ce dont on a besoin, aujourd'hui, ces efforts, pour mieux repartir sur des bases plus saines. Mais je crois que les Français l'ont compris.


Source https://www.diplomatie.gouv.fr, le 16 décembre 2020