Interview de M. Cédric O, secrétaire d'Etat à la transition numérique et aux communications électroniques, à Radio Classique le 12 janvier 2021, sur les réseaux sociaux et la vie politique, la French Tech et l'application TousAntiCovid.

Prononcé le

Intervenant(s) :

  • Cédric O - Secrétaire d'Etat à la transition numérique et aux communications électroniques

Texte intégral

DIMITRI PAVLENKO
Questions ce matin entre autres sur la Big Tech, sur Radio Classique, la Big Tech qui vient de passer une semaine historique, marquée par le bannissement de Donald TRUMP de l'espace numérique. On en parle avec le secrétaire d'Etat chargé de la Transition numérique et des communications électroniques. Bonjour Cédric O.

CEDRIC O
Bonjour.

DIMITRI PAVLENKO
Je note que votre titre, il n'a pas raccourci avec le temps. La destitution numérique de Donald TRUMP, je lisais ce titre aussi du site Internet américain ; Techcrunch qui parle du deplatforming de Donald TRUMP. On entendait à l'instant François VIDAL qui disait : effectivement, il ne serait pas étonnant, et serait même souhaitable que la puissance publique régule les réseaux sociaux. Ce n'est pas à eux, des entreprises privées, de décider si telle ou telle personne – notamment les responsables politiques – puisse s'exprimer sur les réseaux sociaux. Il n'y a pas du tout cette perception aux Etats-Unis, alors excepté dans le camp des partisans de TRUMP, qui disent : c'est inadmissible que ce réseau social prenne une telle décision. Hier, Bruno LE MAIRE, ministre de l'Economie, s'est exprimé dans ce sens, il n'est pas le seul, Angela MERKEL, Jean-Luc MELENCHON, Marine LE PEN, vous partagez ce point de vue, c'est à la puissance publique de dire si oui ou non on a le droit de s'exprimer sur les réseaux sociaux ?

CEDRIC O
Oui bien sûr, ce qui est ce qui est gênant dans le cas de Donald TRUMP, c'est pas le cas d'espèce, c'est-à-dire qu'on l'ait banni parce qu'il y avait un risque à ce moment-là pour l'ordre public, ce qui est gênant, c'est que cela se fasse absolument sans aucune supervision publique, et que Twitter, quelque part, ne régule ce qui s'apparente aujourd'hui à un espace démocratique qu'au moyen de ses propres conditions générales d'utilisation ; on peut considérer d'une certaine manière que dès lors qu'il y a plusieurs centaines de millions de personnes ; voire plusieurs milliards de personnes, de citoyens sur un réseau social, il s'agirait de le considérer comme un peu plus qu'un outil de communication privé qu'on est libre de choisir ou pas.

DIMITRI PAVLENKO
Mais alors, comment on procède très concrètement, Cédric O, parce que Facebook a cru trouver la solution en créant une espèce de comité de surveillance interne, dont on questionne aujourd'hui l'indépendance. Les conditions générales d'utilisation sont quand même relativement claires quand on prend le temps de les lire sur ce qu'est la liberté d'expression, selon Twitter où selon Facebook. Qui doit se charger de cette mission de régulation, Cédric O ?

CEDRIC O
Alors, si on devait considérer que certains réseaux sociaux sont tellement grands qu'ils sont devenus des espaces publics, il s'agit de créer l'Etat de droit qui va avec, c'est-à-dire que ce soit la loi qui régule un certain nombre de choses, je vais prendre un exemple qui montre l'absurdité de la chose, si demain, Facebook ou Twitter décidaient de se politiser et de supprimer tous les messages qui appartenaient à un camp, ils seraient libres de le faire.

DIMITRI PAVLENKO
C'est ce qu'ils font.

CEDRIC O
Mais par exemple, ils pourraient supprimer tous les messages qui sont pro-démocrates pro-républicains ou même en France, décider que dans leurs conditions générales d'utilisation, ils décident d'être pour tel ou tel parti et de supprimer tous les messages qui supportent un autre parti ; on comprend que dès lors qu'ils rassemblent plusieurs dizaines de millions de Français, cela pose un problème, parce qu'ils structurent le débat démocratique. Ça veut dire que l'Etat doit poser le cadre, et ça veut dire qu'il doit y avoir une forme de supervision publique, soit par l'Etat, soit par une autorité indépendante, c'est ce que propose le règlement que vous avez évoqué, le Digital Services Act, qui postule que pour les très grands réseaux sociaux, ils doivent respecter un certain nombre de règles sous la supervision des pouvoirs publics.

DIMITRI PAVLENKO
Alors, vous venez de dire quelque chose d'intéressant, c'est si les réseaux sociaux se politisaient, ne le sont-ils pas dès lors qu'ils prennent la décision de bannir tout un certain nombre, là, 70.000 proche de… enfin, soutiens, partisans de Donald TRUMP hier. On voit également le mouvement d'AMAZON, hébergeur de ce réseau social beaucoup plus petit, mais très apprécié des conservateurs américains Parler, à qui l'on coupe l'accès au Net ; quand même, ça pose question tout cela, on se demande si là, on n'a pas basculé au-delà du champ, du strict champ des affaires, là ?

CEDRIC O
Bien sûr, c'est tout le problème auquel nous sommes confrontés, et d'ailleurs, je pense que d'une certaine manière, ils ont mis le doigt dans quelque chose dont ils ne savent plus sortir, en décidant de bannir le compte de Donald TRUMP, Twitter ouvre la porte à des questions telles que pourquoi lui et pas un autre, et la prochaine fois qu'il y aura la même chose, pourquoi ne le font-ils pas, et donc on voit bien qu'on doit reposer un certain nombre de règles, et qu'il n'y a que la puissance publique qui peut le faire, en tout cas, c'est l'approche européenne et l'approche française ; il est vrai que l'approche américaine est un peu différente, compte tenu de la liberté laissée à l'initiative privée, et du fait qu'ils considèrent que sur Twitter, vous êtes chez une entreprise privée.

DIMITRI PAVLENKO
Alors, de mon point de vue, il y a deux sujets dans cette affaire-là, il y a celui d'abord de la politisation des entreprises aux Etats-Unis, qui est beaucoup plus marquée que chez nous, notamment des réseaux sociaux, le sujet de la liberté d'expression, et il y a le sujet antitrust, c'est-à-dire le fait que certains de ces réseaux, ce n'est pas le cas Twitter, mais plutôt celui de Facebook, ont acquis des positions quasiment monopolistiques ou oligopolistiques, et il est question de leur démantèlement, d'ailleurs, c'est l'analyse que formulent Dominique SEUX dans Les Echos ce matin. Il dit : s'ils bannissent Donald TRUMP, c'est quelque part pour sauver leur peau face à l'administration BIDEN. C'est un sujet qui vous préoccupe beaucoup, vous avez beaucoup réfléchi au sujet du démantèlement de ces GAFA, le problème, c'est que quand on parle de monopole, le signal déclencheur, généralement, Cédric O, c'est quand les prix augmentent, parce qu'ils sont en situation de monopole, or, là, on a affaire à des services qui sont gratuits, comment on aborde la question, est-ce qu'ils sont démantelables ces Big Tech ?

CEDRIC O
Alors, ce qui est certain, c'est qu'ils ont acquis une taille et une empreinte sur notre économie et nos vies qui sont aujourd'hui déraisonnables, et qu'ils doivent être régulés, le problème, c'est que les outils traditionnels de la politique de concurrence, comme on l'appelle, sont inadaptés pour beaucoup de raisons, effectivement, en général, il y a un minimum de chiffre d'affaires, or souvent, par exemple, ils font des acquisitions d'entreprises qui sont très grosses, ont beaucoup d'utilisateurs, mais n'ont pas encore de chiffre d'affaires, et donc il faut mettre à jour ces règles. C'est l'objectif d'un autre règlement qui a été présenté par Thierry BRETON et Margrethe VESTAGER, le Digital Market Act, qui en quelque sorte adapte les règles de la concurrence et considère qu'il faut créer de nouveaux cadres pour superviser, voire éventuellement ouvrir ou démanteler, de manière numérique, ces très grands acteurs, quand je dis démanteler de manière numérique, c'est que le démantèlement physique ne s'adapte pas totalement à ce type d'économie, et c'est absolument indispensable, parce que la question de la puissance de ces très grandes plateformes sur notre espace démocratique n'est que la conséquence de leur très grande puissance et de leur hégémonie économique. J'ajoute que nous devons faire, dans le même temps, en sorte que notre économie se développe, et que, je ne sais pas si vous avez vu, mais nous avons eu une excellente annonce hier soir, qui est que la France, pour la première fois, est numéro un en Europe en matière de levées de fonds pour les start-up, ce qui est une excellente nouvelle pour notre économie.

DIMITRI PAVLENKO
Oui, je donne le chiffre, la French Tech, 5,4 milliards, levés en 2020, c'est vrai que malgré la crise, la French Tech a bien tenu. Il y a le CES de Vegas d'ailleurs qui a ouvert hier totalement en ligne, on ne peut pas dire que ce soit une édition qui sera historique, on n'a que 1.000 participants versus 4.500 en moyenne, on a beaucoup de d'annulations, ENGIE, FAURECIA, VALEO, parmi nos grands groupes, n'iront pas, des sociétés aussi plus petites, comme WITHINGS. Qu'est-ce qu'on attend cette année 2021 pour la French Tech, ce CES de Vegas, ce n'est pas rien, c'est souvent là qu'on noue des contacts, qu'on lève des fonds, qu'on se fait connaître ?

CEDRIC O
Je crois que le chiffre que vous avez cité, c'est-à-dire 5,4 milliards d'euros levés par la French Tech en 2020, c'est-à-dire plus qu'en 2009, et surtout, on a doublé quasiment le nombre de levées supérieures à 50 millions d'euros, il est extrêmement important, pour la première fois, la France est numéro un dans l'Union européenne en termes de taille de son écosystème, c'est extrêmement important, parce que, oui, l'économie française souffre, oui, c'est compliqué…

DIMITRI PAVLENKO
Vous intégrez le Royaume-Uni dans…

CEDRIC O
Alors, c'est pour ça que j'ai dit l'Union européenne, on est encore derrière le Royaume-Uni, mais pour la première fois, on est devant l'Allemagne, c'est-à-dire que la dynamique est de notre côté, et c'est extrêmement important, parce que, oui, l'économie souffre, oui, c'est difficile, mais la réalité de l'économie française, c'est aussi ça, et ça tombe bien, parce que c'est ce qui prépare les emplois, et l'économie de demain.

DIMITRI PAVLENKO
On passait un reportage tout à l'heure sur CARREFOUR, qui s'est engagé à embaucher 15.000 jeunes, CARREFOUR, premier employeur de France, mais la French Tech, elle aussi, prend-elle des engagements pour l'emploi des jeunes, on sait que c'est pour eux une année absolument terrible 2020, et 2021 ne sera sans doute pas meilleure ?

CEDRIC O
Alors, elle continue à créer de l'emploi, et compte tenu de la sociologie de ces entreprises, elle a continué à créer de l'emploi, particulièrement chez les jeunes, et il faut continuer à soutenir cela, parce que c'est probablement un des seuls secteurs qui a continué à être en croissance, et c'est le secteur qui sera probablement le plus en croissance de l'emploi dans les années à venir.

DIMITRI PAVLENKO
J'ai une dernière question concernant l'application TousAntiCovid, c'est un petit peu votre bébé, vous avez porté les deux moutures, la première a été un échec, la deuxième fonctionne nettement mieux, il est question d'y introduire à partir de, je crois, la semaine prochaine ou dans les jours qui viennent, un QR Code, qu'un restaurant par exemple pourrait scanner quand on s'y rend, en lieu et place donc du fameux cahier de rappel à remplir. Ça ressemble quand même beaucoup à un passeport vaccinal ce QR Code, Cédric O, est-ce que c'est l'idée, avoir un QR Code qui dise si oui ou non, on est vacciné, ou si on a fait un test, et si donc on ne présente pas un risque dans un lieu public…

CEDRIC O
Alors, pas du tout, en fait, on a repris quelque chose qui existe depuis plusieurs mois au Royaume-Uni, donc c'est le projet sur lequel nous travaillons, qui est que quand vous entrez dans le restaurant, vous puissiez scanner un QR Code pour être prévenu si quelqu'un jamais s'est déclaré positif au Covid, à la Covid-19 sur la même plage horaire que vous, c'est une forme de cahier de rappel amélioré, automatisé et qui protège beaucoup mieux les données personnelles que les cahiers de rappel dont chacun a pu juger de l'efficacité.

DIMITRI PAVLENKO
Ce qui n'empêche pas de le coupler avec une déclaration de vaccination, et donc un passeport vaccinal ?

CEDRIC O
Oui, mais je crois que le gouvernement a été clair sur le passeport vaccinal, il n'en est pas question…

DIMITRI PAVLENKO
Est-ce qu'il ne faut pas un débat public sur le sujet, au moins parlementaire quand même, Cédric O ?

CEDRIC O
Il peut y avoir un débat, mais en tout cas, nous avons été très clairs, compte tenu de la disponibilité des vaccins, on sait qu'il va être disponible de manière limitée pendant les mois à venir en Europe, compte tenu de l'accès, du coup, inégal à ce vaccin, il n'est pas question de passeport vaccinal à ce stade.

DIMITRI PAVLENKO
Ce n'est pas un sujet pour tout de suite, mais peut-être pour plus tard, on verra. Merci Cédric O…

CEDRIC O
Merci beaucoup.

DIMITRI PAVLENKO
Le secrétaire d'Etat chargé de la Transition numérique et des communications électroniques, invité ce matin de Radio Classique.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 13 janvier 2021