Interview de M. Bruno Le Maire, ministre de l'économie, des finances et de la relance, à Radio Classique le 26 janvier 2021, sur les vaccins contre le coronavirus, les prêts garantis par l'Etat aux entreprises, le rachat potentiel de Carrefour par un groupe canadien et les tensions commerciales avec les Etats-Unis.

Texte intégral

GUILLAUME DURAND
Bruno LE MAIRE vient de signer chez Gallimard "l'Ange et la bête", réflexion évidemment sur la vie politique, c'est aussi une sorte de journal de bord de celui qui est ministre de l'Economie et des Finances. Ce qui m'a amusé c'est que, à un moment à Pékin, il se réveille, et il ne sait plus vraiment où il est, car il a évidemment trop de travail, le décalage horaire, et on ne dort pas, donc pour lui rappeler que nous sommes sur Radio classique voici un soupçon de Mozart. (…) Nous sommes avec Bruno LE MAIRE, nous sommes en direct, il sait où il est, tout va bien, 8h14. Bonjour Bruno LE MAIRE.

BRUNO LE MAIRE
Bonjour Guillaume DURAND.

GUILLAUME DURAND
Vous êtes ministre de l'Economie et des Finances, d'ailleurs vous racontez dans le livre que c'était de l'économie au début et que ce fut des finances très rapidement après. J'ai beaucoup de questions, donc il va falloir répondre brièvement. Ce matin beaucoup d'articles sur SANOFI, PASTEUR, rien ne marche, Ursula VON DER LEYEN vient de hurler contre les livraisons des vaccins qui ne sont pas des vaccins français, mais qui sont l'ensemble des vaccins, est-ce qu'il y a un problème français dans cette affaire, parce que ça conditionne quand même la vie économique ?

BRUNO LE MAIRE
D'abord je crois que nous arriverons le moment venu, en tout cas je l'espère, à produire un vaccin, que ce soit chez SANOFI ou PASTEUR qui continuent leurs recherches, ensuite je pense qu'effectivement il y a un certain nombre de leçons à tirer pour faire de cette crise sanitaire, aussi, un rebond de la recherche française, notamment dans le domaine de la santé, qui est un pôle d'excellence français. La première leçon…

GUILLAUME DURAND
Mais ils se sont plantés, ils sont à la ramasse ?

BRUNO LE MAIRE
Je n'ai pas, moi, de jugement à porter, je ne suis pas spécialiste, je ne suis pas épidémiologiste, simplement, comme n'importe quel français, je souhaite que la recherche française réussisse, en particulier dans le domaine médical. Donc moi je pense vraiment que nous pouvons en faire un point de rebond de la recherche française en ce domaine, avec trois directions qui me paraissent importantes, d'abord retrouver le goût du risque, il faut que la France retrouve le goût du risque, dans la recherche comme ailleurs, on a vu que dans plein de domaines…

GUILLAUME DURAND
Et de la capitalisation.

BRUNO LE MAIRE
Et de la capitalisation si vous souhaitez, mais le risque ne veut pas dire non plus se vendre au plus offrant à n'importe quel moment.

GUILLAUME DURAND
Non.

BRUNO LE MAIRE
Mais retrouver le goût du risque, c'est-à-dire retrouver le goût de l'audace, des technologies de rupture, tout ce que nous avons engagé, d'ailleurs, dans le plan de relance, avec le président de la République, sur le calcul quantique, sur l'hydrogène, l'hydrogène c'est un pari, est-ce que demain nous aurons ou pas un avion qui volera à hydrogène, est-ce que nous serons le premier continent, la première nation, à posséder cette technologie ? On a pris ce risque, et je pense que c'est important. La deuxième leçon, qu'il faut à mon avis en tirer, c'est avoir un lien plus étroit entre la recherche et le développement industriel, parce que le développement industriel coûte très cher et qu'il faut qu'il y ait un lien plus étroit entre recherche et développement industriel, c'est ce qu'on a fait dans la loi PACTE, on a prévu plein de dispositions qui permettent justement d'avoir un lien plus étroit entre recherche fondamentale et développement industriel, notamment en permettant aux chercheurs de travailler davantage dans les start-up et de garder le capital de la start-up dans laquelle ils ont investi. Enfin troisième chose, continuons à investir dans nos start-up, on a plein de start-up qui ont des projets en matière de santé, des biotechnologies, de santé digitale, qui sont exceptionnels, nous allons le faire, dans le plan de relance, c'est un des éléments fondamentaux du plan de relance, de soutenir la santé digitale et les biotechnologies.

GUILLAUME DURAND
C'est peut-être ce qui explique le succès de BIONTECH et de MODERNA, c'est que ce sont des entreprises jeunes, ils nous ont pris de vitesse, il faut le dire.

BRUNO LE MAIRE
Il y a toujours des leçons à prendre, bien sûr, regardons ailleurs ce qui a réussi…

GUILLAUME DURAND
Ils nous ont pris de vitesse.

BRUNO LE MAIRE
Regardons ailleurs ce qui a réussi, ce que je veux dire simplement c'est que nous ne restons pas les deux pieds dans le même sabot, nous avons déjà commencé à tirer les leçons, lien entre recherche fondamentale et industrie, et investissement massif, dans le plan de relance, sur les industries de santé.

GUILLAUME DURAND
Question. Le confinement, on avait l'impression, si on lisait les journaux de la fin de la semaine dernière, si on écoutait Jean-François DELFRAISSY, pas celui qui est dans Libération ce matin, mais celui d'il y a 2 jours sur BFM TV, c'était pratiquement fait, on allait reconfiner avec intervention du président de la République à la fin de la semaine. Et ce matin, que lit-on dans les mêmes journaux ? "Patience et longueur de temps." Alors, il y a deux présidents de la République ?

BRUNO LE MAIRE
Il y a un seul président de la République et il ne s'est pas encore exprimé, donc c'est très bien de parler à sa place, mais je pense qu'il vaut mieux le laisser prendre les décisions, laisser au gouvernement le temps d'étudier la situation et de respecter les institutions. Il y a des Conseils de défense, il y en aura demain qui permettra d'évaluer la situation, il y a un exécutif qui prend des décisions, qui rend des comptes au Parlement régulièrement sur ces décisions.

GUILLAUME DURAND
Mais ça c'est un descriptif, ce n'est pas…

BRUNO LE MAIRE
Mais demain, nous avons le Conseil de défense…

GUILLAUME DURAND
Vous…vous êtes pour ou contre qu'un confinement revienne et quel type de confinement ?

BRUNO LE MAIRE
Moi j'ai d'abord observé qu'on a demandé énormément d'efforts aux Français, Guillaume DURAND, on a le sentiment que c'est tout ou rien, qu'on passerait d'une situation où rien ne serait imposé aux Français, à une situation de reconfinement global, mais ce n'est ça la situation. Ça fait des jours que les Français ont un couvre-feu à 18h, c'est très pénalisant, c'est très dur à vivre, c'est très dur à vivre pour les commerçants, c'est très dur à vivre pour le monde économique, c'est très dur à vivre pour tous les Français, nous avons une vie sociale, une vie en commun qui est réduite vraiment au strict minimum, ça apporte des obligations en matière familiale, en matière professionnelle, il y a beaucoup de salariés aujourd'hui qui sont en télétravail et qui parfois préféreraient travailler dans leur entreprise, donc ça pèse déjà lourdement sur les Français. N'oublions pas que nous demandons des efforts considérables aux Français depuis des jours, avec le couvre-feu, donc je trouve que le minimum, ce que je veux dire par-là Guillaume DURAND c'est que…

GUILLAUME DURAND
D'accord, mais quel est le critère ?

BRUNO LE MAIRE
Moi j'entends certains qui nous disent tout d'un coup « allez, maintenant il faut immédiatement reconfiner », mais regardons d'abord, sereinement, calmement, est-ce que le couvre-feu à 18h a donné les résultats que nous espérions. Quand vous demandez un effort à quelqu'un, le minimum de respect vis-à-vis de cette personne, c'est de lui dire « on vous a demandé un effort, on va voir ce que cet effort a donné comme résultat. » Attendons de voir ce que le couvre-feu, qui est un effort considérable, que nous avons demandé à tous les Français, qui le respectent avec un sens des responsabilités que je veux saluer, parce que les Français respectent ces règles avec un immense sens des responsabilités, regardons les résultats en matière sanitaire et ensuite seulement prenons les décisions.

GUILLAUME DURAND
La semaine prochaine ?

BRUNO LE MAIRE
Pas de précipitation.

GUILLAUME DURAND
La semaine prochaine ?

BRUNO LE MAIRE
Pas de précipitation, c'est au président de la République de fixer le calendrier, à lui seul, sur la base de résultats établis, et pas sur la base de commentaires de presse.

GUILLAUME DURAND
Concernant les chefs d'entreprises, les PME. Sondage, une grande partie d'entre eux considèrent qu'ils ne pourront pas rembourser le PGE et certains se disent, une majorité, en tout cas disons 50 %, une très légère majorité, qu'ils sont dans une difficulté considérable. Est-ce que vous donnez encore des PGE et à quelles entreprises, petites, grandes ou moyennes, on parle par exemple d'un plan qui aurait été donné à ACCOR, c'est vrai ou c'est faux ?

BRUNO LE MAIRE
Nous accordons encore des PGE dans les secteurs qui sont les plus touchés par la crise. En matière de tourisme par exemple, les hôtels sont vides aujourd'hui, ou quasiment vides, donc vous avez ACCORINVEST, ce n'est pas la société ACCOR, c'est ACCORINVEST, qui possède les murs de beaucoup d'hôtels en France et ailleurs, qui aujourd'hui est en grande difficulté financière, c'est des milliers d'emplois, c'est 7000 emplois en France, donc nous allons effectivement accorder un prêt garanti par l'Etat a ACCORINVEST d'un demi-milliard d'euros.

GUILLAUME DURAND
Ça c'est une certitude ce matin ?

BRUNO LE MAIRE
C'est une certitude, on finalise aujourd'hui ce prêt garanti, mais on est dans la toute dernière ligne droite pour pouvoir accorder un ACCORINVEST, au vu des difficultés que rencontre le monde hôtelier, le monde du tourisme, un prêt garanti par l'Etat d'un demi-milliard d'euros, donc nous continuons à soutenir les secteurs qui sont le plus touchés. Parce que la réalité de l'économie française aujourd'hui, Guillaume DURAND, elle est très simple, il n'y a pas une économie française, il y a deux économies françaises, il y a une économique qui a bien redémarré, c'est vrai dans le secteur du luxe, c'est vrai dans le secteur de l'agroalimentaire, du bâtiment, des travaux publics, qui créent des emplois, et il y a une économie qui, depuis plus d'un an maintenant, souffre de ces restrictions sanitaires. ACCORINVEST, les premiers mois, ils avaient des réserves financières, ils pouvaient tenir le choc, mais quand la crise dure, quand elle se prolonge dans le temps, eh bien ça devient tout simplement insoutenable, c'est vrai pour le tourisme, c'est vrai pour l'hôtellerie, c'est vrai pour les restaurateurs, c'est vrai aussi pour un secteur qui fait l'objet de toute mon attention, c'est industrie aéronautique. Je me suis rendu à Toulouse vendredi dernier, et nous allons regarder, en matière d'industrie aéronautique, pour les sous-traitants qui ont des prêts garantis par l'Etat les plus importants, s'il y a une possibilité d'étalement supplémentaire, je dis bien uniquement pour le secteur aéronautique et pour les prêts garantis par l'Etat les plus importants, pour qu'il n'y ait pas des faillites dans une industrie aéronautique dans laquelle nous avons investi massivement.

GUILLAUME DURAND
Vous comprenez ces gens qui dirigent des PME, qui disent qu'ils ne pourront pas rembourser le PGE ?

BRUNO LE MAIRE
Mais, je regarde chaque cas, même si c'est des dizaines de milliers de cas, tous les cas sensibles me remontent.

GUILLAUME DURAND
Et l'Etat l'accepterait ?

BRUNO LE MAIRE
L'Etat est là pour protéger. Je redonne l'exemple de l'industrie aéronautique. Quand vous avez un sous-traitant qui a 700, 800 emplois, des ingénieurs, des ouvriers qualifiés, qui représentent des années de formation, une qualification, il faut tout faire pour ne pas les laisser tomber, parce que si cette entreprise ferme, il faut bien voir que c'est des compétences que nous ne retrouverons jamais, donc il faut tout faire pour protéger ces secteurs.

GUILLAUME DURAND
Parlons d'une autre grande entreprise, vous connaissez bien Alexandre BOMPARD, vous étiez à l'ENA ensemble, les gens n'ont pas toujours compris, en tout cas du côté de CARREFOUR, pourquoi vous avez empêché ce rapprochement avec les Québécois, qui sont francophones, alors que vous avez sur le territoire français, vous le savez, des Allemands, par exemple, qui font très bien leur boulot d'ailleurs, ALDI ou LIDL, on dit que le dossier n'a pas été totalement, au fond, étudié, que c'est quand même 3 milliards qui auraient permis à CARREFOUR, qui a quand même connu des difficultés, à se réorganiser, donc pourquoi ce "non", je ne dis pas brutal, mais définitif quoi, et est-ce qu'il est vraiment définitif ?

BRUNO LE MAIRE
Je pense que chacun peut comprendre que dans la période de crise économique où nous sommes, où il y a, je le rappelle, des centaines de milliers d'emplois qui ont été détruits, où nous perdons de la croissance économique mois après mois, la situation est dure, je suis persuadé qu'on va se relever et je suis convaincu que la deuxième partie de 2021 sera bien meilleure pour notre économie, qui a une capacité de rebond exceptionnelle. Mais, est-ce que dans ces circonstances-là, avoir l'un des plus grands distributeurs français, qui représente 20% de la distribution alimentaire, céder à un groupe étranger, qui n'est pas un groupe européen, qui n'est pas sur le même type de métier, parce qu'il n'est pas sur la grande distribution de type CARREFOUR, est-ce que c'était opportun ? Je ne pense pas. Chacun était dans son rôle, les actionnaires…

GUILLAUME DURAND
… Le rôle de l'Etat de s'occuper de ça ?

BRUNO LE MAIRE
Les actionnaires voulaient vendre, moi je n'ai aucune critique à adresser aux actionnaires de CARREFOUR, ils veulent céder leurs parts, ils sont dans leur rôle.

GUILLAUME DURAND
Non, mais est-ce que c'était à l'Etat de s'occuper de ça ?

BRUNO LE MAIRE
Le rôle de l'Etat, je le redis, surtout dans cette période de crise économique, qui touche des millions de Français, d'entrepreneurs, de salariés, est de protéger notre économie, ça fait partie de ses rôles fondamentaux, et donc lorsque vous avez un projet de cession, dont le sens économique ne crève pas les yeux parce que ce n'est pas un acteur qui est spécialiste de ce domaine-là, qui vient de racheter le premier employeur privé…

GUILLAUME DURAND
Ils font de la distribution à plus petite échelle et en même temps ils vendent de l'essence.

BRUNO LE MAIRE
Oui, mais ils font de la distribution très différente…

GUILLAUME DURAND
Et ils sont francophones.

BRUNO LE MAIRE
Ce n'est pas des spécialistes de la grande distribution telle que nous la connaissons avec CARREFOUR, avec LECLERC ou avec INTERMARCHE. J'estime que les risques étaient trop élevés, surtout dans les circonstances actuelles, et le rôle de l'Etat dans ce cas-là…

GUILLAUME DURAND
Ça pourrait se faire plus tard ?

BRUNO LE MAIRE
Est de dire « ce n'est pas opportun. » Je l'ai dit avec beaucoup de fermeté, je l'ai dit aussi avec beaucoup de respect pour l'acteur canadien, beaucoup de calme…

GUILLAUME DURAND
Mais est-ce que ça pourrait se faire plus tard, après la crise par exemple ?

BRUNO LE MAIRE
Je vois qu'il y a des coopérations qui ont été engagées, pourquoi pas, des coopérations peuvent être intéressantes. Est-ce qu'il faut que le modèle de la grande distribution française continue de se réinventer ? C'est évident. Je n'oublie pas, que ce soit pour CARREFOUR, ou pour d'autres enseignes, il y a un travail de transformation du modèle de la grande distribution qui est engagé, moins d'hypermarchés, plus de proximité, plus de produits français, plus de filières agricoles françaises, ce travail-là je le salue, il va dans la bonne direction, je salue le travail qui a été engagé par Alexandre BOMPARD à la tête de CARREFOUR, dans d'autres enseignes aussi ce travail a été engagé. Je recevrai, dans les semaines qui viennent, tous les acteurs de la grande distribution, un par un, pour voir avec eux "mais c'est quoi pour vous l'avenir de la grande distribution en France, est-ce qu'il y a des évolutions à accélérer, est-ce qu'il y a des soutiens dont vous avez besoin, est-ce qu'il y a des évolutions entre les enseignes qui peuvent être nécessaires ?", je vais pas rester là encore, les deux bras croisés en disant "j'ai dit non à COUCHE-TARD et puis ensuite débrouillez-vous", bien sûr qu'il faut que tous ensemble nous réinventions la grande distribution française, elle a commencé à le faire, elle a toutes les forces pour le faire elle-même, sans se faire racheter par un grand groupe étranger.

GUILLAUME DURAND
Je termine et on passe à autre chose, je ne suis pas du tout un soldat de CARREFOUR, mais c'est vrai que, vous le savez, dans les années précédentes la grande distribution a connu, vous venez de le décrire, des difficultés, qu'ils ont tout fait et qu'ils auraient bien aimé récupérer de l'argent frais pour essayer peut-être de se redévelopper…

BRUNO LE MAIRE
Oui, simplement Guillaume DURAND, permettez-moi juste de dire au passage que, pour reprendre la célèbre formule, il n'y a pas d'argent magique, il n'y a pas tout d'un coup un philanthrope qui arrive, qui donne de 3 milliards à CARREFOUR, sans qu'il y ait des contreparties par ailleurs.

GUILLAUME DURAND
…Discuter, ça a été un "non" tout de suite.

BRUNO LE MAIRE
Mon rôle est peut-être aussi d'alerter là-dessus… oui, mais dans ce cas-là, si on veut discuter, il vaut mieux discuter dès le début, qu'à la fin du processus.

GUILLAUME DURAND
MACRON, dans le livre, "le regard bleu, sur lequel planait des éclairs métalliques comme un lac accablé de soleil", là je reviens au livre. Pourquoi je reviens au livre, ce n'est pas parce que je fonctionne avec une sorte de bizarrerie qui n'aurait ni queue, ni tête, mais vous interroger sur le rôle des politiques, vous êtes ministre de l'Economie et des Finances. C'est vrai qu'on a toujours eu tendance à… on considérait les présidents et les grands responsables politiques, il y avait d'un côté les machiavéliens, si l'on peut dire, c'est-à-dire les violents, les rusés, on se souvient de la fameuse phrase de MITTERRAND à CHIRAC, "Merci Monsieur le Premier ministre", alors que CHIRAC voulait évidemment qu'on ne décline pas, lors de ce débat, les qualités. Vous, vous définissez votre génération et celle d'Emmanuel MACRON comme des gens qui justement ne fonctionnent pas, même s'ils ont lu les livres, sur le même modèle, c'est vrai ou c'est faux ?

BRUNO LE MAIRE
En tout cas c'est ce pourquoi nous nous battons. J'explique, dans le livre, à quel point je suis surpris de voir la montée du cynisme en politique, cynisme, c'est-à-dire que tous les coups sont permis, tout est bon pour obtenir le pouvoir, et puis une fois qu'on là tout est bon pour le conserver aussi longtemps que cela sera nécessaire, même si on ne fait rien de bon pour son pays.

GUILLAUME DURAND
Vous savez que ça c'est écrit aussi sur Emmanuel MACRON, il y a un livre de Corinne LHAIK qui dit à peu près la même chose.

BRUNO LE MAIRE
Mais, c'est ce cynisme que je combats, que nous voulons combattre avec le président de la République, pour porter autre chose, ce n'est pas évident dans une période, c'est une des interrogations fondamentales du livre, où, dans le fond, le mensonge vaut la vérité, où un mensonge répété 10 fois, 15 fois, 150.000 fois sur un réseau social, vaut plus que la vérité. Il y a un combat qui est engagé, pour la démocratie, pour la politique, qui est un combat pour la vérité, pour rétablir la réalité des faits, et ensuite prendre des décisions, on peut être pour, on peut être contre, mais au moins sur la base de la même évaluation de la réalité, c'est ce dont on est en train de s'éloigner. Regardez ce qui s'est passé à Washington, le président sortant vous explique que cette élection de Monsieur BIDEN est un mensonge, et que la vérité c'est que lui, Donald TRUMP, a eu une majorité des suffrages, eh bien quand la démocratie s'engage dans cette confusion entre le mensonge et la vérité, l'engagement politique devient plus que jamais nécessaire.

GUILLAUME DURAND
Vous racontez d'ailleurs dans le livre que vous avez rencontré TRUMP, à un moment à la Maison-Blanche, qu'il vous avait dit beaucoup de bien de MACRON et beaucoup de mal de MERKEL. Dernière question, elle concerne votre domaine, c'est évidemment l'investissement, l'investissement a plongé, notamment dans les pays industrialisés, -42% l'année dernière. « Choose France » est là, est-ce qu'il y a des arguments profonds ce matin, ce sera ma dernière question, pour que justement les capitaux qui circulent dans le monde, réinvestissent en France, dans la France d'aujourd'hui, touchée par la pandémie ?

BRUNO LE MAIRE
L'argument essentiel pour dire aux investisseurs "venez en France", c'est ce que nous avons fait avec Emmanuel MACRON hier, avec Franck RIESTER, avec "Choose France", nous n'avons rien modifié de notre politique d'attractivité, nous avons maintenu les baisses d'impôts sur les entreprises, nous venons d'engager 10 milliards d'euros de baisses d'impôts sur les impôts de production pour que les industriels viennent, nous maintenons tous nos dispositifs favorables à la recherche, comme le Crédit Impôt Recherche, donc la France est le lieu où il faut investir aujourd'hui en Europe. Nous sommes devenus, depuis 2017, le pays le plus attractif pour les investissements étrangers en Europe, c'est décisif de garder cette place. Dans la grande bascule du monde, que je décris dans mon livre, l'un des éléments qui montrent cette bascule, des Etats-Unis vers la Chine, c'est que désormais il y a plus d'investissements étrangers qui vont en Chine, plutôt qu'aux Etats-Unis.

GUILLAUME DURAND
La dernière fois que nous nous sommes vus vous disiez BIDEN ça ne changera pas grand-chose, vous maintenez ça ce matin alors qu'il est président des Etats-Unis ?

BRUNO LE MAIRE
Je maintiens que les fondamentaux des choix politiques américains sur le commerce, un certain nombre de sujets, n'évolueront pas fondamentalement dans les années qui viennent, et que l'Europe doit prendre son destin en main.

GUILLAUME DURAND
Vous allez quand même lui demander un retour en arrière sur les taxes, sur le vin, sur l'aéronautique ?

BRUNO LE MAIRE
On est très heureux de voir que l'Administration Biden revient dans l'Accord de Paris, nous espérons que l'Administration Biden mettra fin à la guerre commerciale entre les Etats-Unis et l'Europe, ce sera un de mes premiers sujets de discussion dans les jours à venir avec l'Administration Biden, mais que l'Europe ne s'y trompe pas, il est temps qu'elle prenne son destin en main, et qu'elle ne remette pas son destin dans les mains des Etats-Unis, nous sommes indépendants, nous sommes souverains, nous sommes dans un grand continent, nous avons tout pour réussir, n'attendons pas de BIDEN des miracles qui ne peuvent venir que de nous.

GUILLAUME DURAND
Il est 8h31, nous étions avec Bruno LE MAIRE, le livre s'appelle donc, on va redonner le titre, " l'Ange et la bête", il s'agit d'une réflexion en marchant, c'est le cas de le dire, sur la vie politique qui démarre au moment de l'incendie de Notre-Dame, c'était le 15 avril 2019, vous aviez ce jour-là 50 ans


Source : Service d'information du Gouvernement, le 27 janvier 2021