Entretien de M. Clément Beaune, secrétaire d'Etat aux affaires européennes, avec France Inter le 1er février 2021, sur l'Union européenne et l'épidémie de Covid-19.

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Texte intégral

Q - Bonjour à vous, Clément Beaune.

R - Bonjour.

Q - Merci d'être avec nous ce matin. Il y a encore quelques semaines, quelques mois, à Marine Le Pen qui demandait la fermeture des frontières, Olivier Véran répondait : "cela ne sert à rien, de fermer les frontières, un virus circule, il se moque des frontières, il ne s'y arrête pas". "Fermer les frontières, cela n'a aucun sens scientifiquement" disait Gabriel Attal ; Emmanuel Macron lui-même disait : "ce virus n'a pas de passeport". Et finalement, finalement, vous y arrivez. Depuis ce matin, on ne peut plus voyager, sauf motif impérieux, à l'étranger, hors Union européenne. La France se barricade, elle ferme ses frontières... Donc, quoi ? Finalement, le virus a un passeport ?

R - Non, le virus n'a pas de passeport. Et il ne s'agit pas de se barricader comme si c'était le remède miracle, comme si le fait d'être plus dur à nos frontières nous dispensait d'autres efforts par ailleurs, ce qui est parfois le discours un peu facile que tient le Rassemblement national : le virus est étranger, fermons tout, et on n'a pas d'effort à faire. Ce n'est pas vrai. C'est un outil parmi d'autres. Et d'ailleurs, on l'a mobilisé dès le départ. Je rappelle qu'il y a un an, exactement, les vols étaient déjà suspendus à l'égard de la Chine. Je rappelle que depuis le 17 mars 2020, c'est une mesure que la France a initiée : toute l'Europe a fermé ses frontières pour la première fois avec les pays hors espace européen, hors Schengen. On a encore durci ces mesures, à l'égard des pays extérieurs à l'Europe, en exigeant depuis le 18 janvier un test PCR négatif. Les derniers cas de personnes qui peuvent circuler, cela fait maintenant presqu'un an, ce sont nos ressortissants. Donc, ce n'est pas rien. Il est normal de prendre un peu de sérieux et de pragmatisme pour nos compatriotes. Et nous avons encore renforcé....

Q - ...depuis vendredi, eux aussi...

R - ...eux aussi, et il faut un motif impérieux pour sortir ou pour entrer dans l'espace européen.

Q - Doc, Marine Le Pen qui a tweeté vendredi : "que de temps perdu pour se décider finalement en catastrophe à la maîtrise des frontières et des contrôles renforcés. Depuis le début, sans être écoutés, nous disons que c'est l'un des moyens les plus efficaces pour ralentir l'épidémie", elle ment ?

R - Oui, je crois qu'elle sait très bien ce qui s'est passé. Ou alors elle ne le sait pas et c'est encore plus grave. Le 17 mars - j'insiste, cela fait presqu'un an -, et d'ailleurs je rappelle que avant cela, puisque les vols étaient suspendus à l'égard de la Chine, quand nos compatriotes avaient été, une opération exceptionnelle, rapatriés, on les mettait en quatorzaine pour 14 jours. Vous vous souvenez sans doute de ces images où ils étaient isolés dans des centres de vacances, etc... Donc, il faut rappeler la réalité : on a utilisé l'outil des frontières pour se protéger. Mais c'est un outil de protection, ce n'est pas une baguette magique. Et donc, il faut des frontières renforcées quand c'est nécessaire, on le fait face aux variants, on le fait aussi en coordination européenne, c'est toujours notre politique, parce que si vous barricadez tout seul, ça ne sert à rien...

Q - En coordination européenne, pardon... Pas tellement ! Chaque pays fait ce qu'il veut, c'est un peu "open-space". Par exemple, l'Allemagne a fermé ses frontières à cinq pays seulement, là où le variant circule le plus fortement ; nous, en France, nous avons fermé à tout le monde, en dehors de l'Union européenne ; le Portugal a encore fait autrement, la Belgique encore autrement... Il n'y a pas de concertation. Pourquoi vous n'arrivez pas...

R - Ce n'est pas vrai...

Q - Est-ce que ce n'est pas une faiblesse européenne de ne pas prendre une décision qui s'applique à tous les pays ?

R - Ce n'est pas exact. Il y a un socle commun qui est cette fermeture des frontières hors espace Schengen. Il y a quelques exceptions qui sont communes pour, essentiellement, nos ressortissants. Et ensuite, il y a quelques modalités pour ces quelques pourcents de voyageurs qui se maintiennent, qui sont un peu différentes : pour nous, c'est ce que l'on appelle le "motif impérieux" pour justifier même quand vous êtes français que vous circuliez par exemple entre la France et le Brésil. Et l'Allemagne a suspendu des vols avec quelques pays, et pour les autres, exige un motif impérieux.

Q - C'est quoi, les motifs impérieux ?

R - Eh bien, c'est par exemple, si vous avez un décès dans votre famille, que vous êtes résident au Brésil ou aux Etats-Unis, vous avez évidemment le droit, en prouvant par ce certificat de décès et par l'attestation que vous rentrez pour cette raison - on ne va évidemment pas empêcher les gens dans ce genre de moment de regagner le territoire. Si vous avez un sujet de garde d'enfant, une convocation judiciaire, etc...Donc ce sont des motifs très précis qui sont précisés en ligne.

Q - Par contre, un voyage d'affaire prévu cette semaine à Londres, par exemple, on l'annule ?

R - Oui, on annule. Sauf si c'est vraiment, il peut y avoir quelques souplesses, un impératif professionnel, - votre job est lié à ça -, on ne va pas vous empêcher de le faire. Il y a un examen quasiment au cas par cas par les compagnies aériennes. Mais il y a une liste très précise qui est en ligne sur le site du ministère de l'intérieur, qui liste la plupart des motifs aujourd'hui.

Q - Que se passe-t-il s'il y a infraction ?

R - S'il y a infraction, tout simplement, vous ne pouvez pas embarquer. Si le motif n'est pas reconnu comme impérieux, vous ne pouvez pas embarquer.

Q - Donc, c'est aux compagnies aériennes de décider si vous pouvez embarquer ou pas ?

R - Absolument. C'est aux compagnies aériennes de décider. Et vous pouvez faire un recours.

Q - Certaines compagnies aériennes peuvent être tolérantes, on va dire ?

R - Oui, et c'est exactement le sujet. La semaine dernière on a déjà eu le cas avec les tests PCR. On s'est aperçus que certaines compagnies internationales acceptaient de faux tests, pour être clair, voire ne faisaient pas du tout de contrôle. C'est le cas d'Ethiopian Airlines, par exemple, que nous avons suspendu. Et sans doute cette semaine nous suspendrons, encore, les vols de compagnies aériennes.

Q - Quelles compagnies ?

R - Je ne peux pas encore vous le dire. Il y a plusieurs compagnies qui ont été convoquées par le ministère des transports. Une, Ethiopian Airlines, a déjà fait l'objet d'une suspension complète.

Q - Cette interdiction de voyager à l'étranger, c'est jusqu'à quand ?

R - C'est jusqu'à nouvel ordre, si je puis dire, on verra en fonction des besoins. Et là aussi, on essaiera de le faire en coordination européenne pour lever les mesures, quand cela sera possible. Mais c'est très important. On a aussi des restrictions internes à l'Europe, le plus limitées possible, parce que ce n'est pas pareil de circuler entre l'Europe et l'extérieur, ou à l'intérieur de l'Europe, où les frontaliers, par exemple, ont besoin de se déplacer, pour tout simplement gagner leur vie, et là, on préserve les choses. Donc vous voyez les frontières c'est un outil. Ce n'est pas la baguette magique, ce n'est pas un remède miracle, mais on l'utilise.

Q - Clément Beaune, le vaccin, maintenant, si vous le voulez bien. Hier soir, la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, s'est réjouie de la décision du laboratoire AstraZeneca de finalement livrer neuf millions de doses supplémentaires de vaccins au premier trimestre. Ce qui fait 40 millions de doses en tout, pour l'Union européenne, ce qui veut dire moins que ce qui était prévu initialement parce qu'on devait avoir 80 millions. Donc c'est un peu mieux mais cela reste drastiquement moins que ce qui était prévu. On reçoit 40 millions au lieu des 80 millions prévues. Cela veut dire quoi, que le bras de fer, que la pression européenne, peut marcher ?

R - Oui moi je défends, et je continue à le défendre mordicus, le cadre européen. Qu'est-ce qu'il se serait passé si on n'avait pas le cadre européen d'achat commun ? Aujourd'hui, chaque gouvernement, imaginez, l'Allemagne, la France, l'Italie, serait en train d'appeler les laboratoires pour essayer de se refaire des livraisons sur le dos du voisin, ce qui ne serait pas une très belle image.

Q - Cela n'aurait pas été mieux ? Pardon d'être un peu cash. Mais quand on voit les chiffres, quand on voit que, ce matin, neuf millions de personnes ont été vaccinées en Grande-Bretagne et seulement 1,5 million aujourd'hui en France. Pardon d'être un peu cash, mais la gestion européenne des vaccins, n'est-elle pas la meilleure publicité pour le Brexit ?

R - Alors, vous avez tout à fait raison d'insister parce que tout cela n'a rien à voir avec le Brexit, d'abord. Mais je vois bien évidemment le point de comparaison. Je veux dire, les Britanniques sont dans une situation sanitaire extrêmement difficile. Ils prennent, dans cette campagne de vaccination, je peux le comprendre, beaucoup de risques. Beaucoup de risques. Ils ont espacé, chez nous les scientifiques disent qu'il ne faut pas le faire, ils ont espacé massivement les délais entre les deux injections. Jusqu'à 42 jours, comme vous le savez. Ils se reposent principalement sur un seul vaccin qui est AstraZeneca, dont on verra demain, la Haute autorité de santé nous le dira, mais la Haute autorité allemande l'a déjà dit, qu'on a des doutes sur l'efficacité pour les personnes de plus de 65 ans. Et au Royaume-Uni, il est utilisé pour ce public-là. Je crois que, comme ils ont une situation sanitaire difficile, ils prennent ce risque supplémentaire, je ne pense pas que nos concitoyens accepteraient que l'on prenne tous les risques contraires aux avis de nos scientifiques pour cette campagne de vaccination.

Q - Vous ne répondez pas, vous parlez de la Grande-Bretagne, mais vous ne parlez pas de nous. La question est simple, est-ce que l'on n'aurait pas été plus efficace...

R - Je ne crois pas.

Q - ... si chacun, chaque pays, faisait de manière nationale, de commander ses propres doses ?

R - Je vais vous dire ce qu'il se passerait : aujourd'hui, chacun effectivement serait en compétition avec le voisin. Est-ce que la France s'en sortirait mieux, qu'est-ce que l'on dirait si l'Allemagne avait deux fois plus de doses que nous ? Et le premier vaccin, je vous rappelle qu'il est américano-allemand, que la France a un lien privilégié avec un laboratoire qui est Sanofi. Son vaccin arrivera très tard. Donc, si on disait aux Français, si ce matin, je disais, on attend Sanofi à la fin de l'année, on n'a pas négocié parce que l'on a misé sur l'option française, avec moderna, avec Pfizer, avec AstraZeneca, je pense que l'on ferait une faute politique et sanitaire surtout.

Q - L'économiste Nicolas Bouzou estime que l'Union européenne a commis une erreur gravissime dans sa gestion des commandes de vaccins en mégotant sur les prix des vaccins, alors que nous aurions dû faire primer le " quoi qu'il en coûte ", comme les Israéliens, par exemple, sur la commande des vaccins. C'est un mauvais argument ?

R - C'est une critique qui est totalement absurde, si je peux expliquer les choses : quand vous signez un contrat avec un prix, d'abord on n'a pas mégoté sur le prix, on a négocié, c'est normal quand on achète à peu près dix fois plus de vaccins que les Britanniques on ait un prix inférieur, c'est plutôt bien, sinon on nous aurait dit : " comment avez-vous négocié, vous, Européens ? Vous êtes fous ". Par ailleurs, quand vous signez un contrat, vous achetez un appartement, il y a un prix, vous achetez, vous entrez dans l'appartement. La personne qui vous a vendu l'appartement ne revient pas, deux semaines plus tard, en vous disant : " finalement, j'ai bien réfléchi, j'ai trouvé une personne qui paie plus cher, vous sortez ". Quand vous avez un contrat, avec un prix, avec les livraisons, il doit être honoré.

Q - Donc, on n'a pas mégoté sur les prix, c'est ce que vous dites.

R - On n'a pas mégoté sur les prix, absolument pas

Q - Les Israéliens n'ont pas payé plus cher leurs vaccins ?

R - Si, je pense que les Israéliens, - on n'a pas cette information, donc on ne peut que le supposer- ont sans doute payé plus cher, là aussi, j'insiste, c'est une population de neuf millions d'habitants, beaucoup plus petite, ils ont négocié avec un seul laboratoire, Pfizer, et ils donnent les données médicales des personnes vaccinées. Est-ce que les Européens l'accepteraient ? Je ne crois pas.

Q - Clément Beaune, quand va commencer la vaccination à l'AstraZeneca en France ?

R - Justement, cela fait partie de la négociation, moi je défends le cadre européen, mais il faut défendre ses intérêts. On a augmenté le nombre de doses par rapport aux annonces. On va continuer cette négociation, puisque vous avez raison, il y a encore une baisse, et on va accélérer les livraisons, dès la fin de la semaine, tout début de semaine prochaine au plus tard, nous aurons les doses AsttraZeneca qui commenceront à arriver en France et partout en Europe.

Q - Donc, on commence à vacciner à la fin de la semaine, début de semaine prochaine ?

R - On pourra commencer à vacciner, comme prévu d'ailleurs, à la fin de la semaine. Je rappelle aussi, parce qu'il y a des bonnes nouvelles, qu'il y a d'autres vaccins qui arrivent, je pense à Johnson&Johnson, donc dès le mois de février nous pourrions avoir les autorisations et les doses.

Q - Dernière question, sur la Russie, où Vladimir Poutine a choisi la force pour réprimer les manifestations pro-Navalny. Cinq mille personnes ont été arrêtées hier. Que fait l'Union européenne, à part condamner ? Concrètement, allez-vous prendre des sanctions contre les dirigeants russes ? Allez-vous suspendre le gazoduc Nordstream 2, ou rien de cela n'est sur la table ?

R - Des sanctions, on en a déjà prises, on pourrait en prendre, il faut être lucide, cela ne suffit pas. Il y a des protestations, il y a des sanctions, il faut aller plus loin. On l'a fait dès hier, cela ne suffit pas.

Q - Qu'est-ce que cela veut dire, plus loin ?

R - Je pense que l'option Nordstream est une option qui se regarde. Vous savez, c'est une décision qui est aujourd'hui une décision allemande, puisque c'est un gazoduc qui est en Allemagne, et nous avons toujours dit que nous avions les plus grands doutes sur ce projet, en effet, dans ce contexte.

Q - Vous êtes favorable pour abandonner Nodstream ?

R - On l'a déjà dit, en effet.

Q - Merci beaucoup, Clément Beaune, d'avoir été avec nous ce matin, en direct, sur France Inter.


Source https://www.diplomatie.gouv.fr, le 9 février 2021