Entretien de M. Franck Riester , ministre du commerce extérieur et de l'attractivité, dans "Business Insider Polska" le 2 février 2021, sur les relations économiques franco-polonaises, le plan de relance européen et les droits des femmes.

Texte intégral

Q - Vous venez en Pologne dans une période très mouvementée. L'ensemble de l'Europe est confronté aux conséquences socio-économiques d'une pandémie. Cependant, comme nous le savons, les symboles jouent un rôle extrêmement important dans la diplomatie. Un an vient de s'écouler depuis la dernière visite du président Emmanuel Macron à Varsovie. Quel est le but de votre déplacement en Pologne ?

Lors de sa visite officielle en Pologne, il y a un an jour pour jour, le Président Macron a rappelé la force des liens politiques, culturels, économiques et humains qui unissent nos deux pays. C'est le fruit d'une proximité historique, mais aussi d'un dialogue constant, sans cesse renouvelé, qui s'inscrit désormais dans un partenariat stratégique fructueux. Dans le contexte si particulier de crise sanitaire et économique que nous traversons, je souhaite que nous approfondissions encore notre relation économique, que nous développions de nouvelles coopérations, que nous renforcions les liens entre nos milieux d'affaires afin d'encourager le retour à la croissance. C'est tout l'objet de mon déplacement aujourd'hui en Pologne.

Q - Comment se porte la relation économique bilatérale franco-polonaise ?

Les liens économiques qui nous unissent sont solides et dynamiques. En 2019, les échanges de biens et services entre nos deux pays étaient deux fois plus importants qu'en 2009, et la France est aujourd'hui le 4e partenaire commercial de la Pologne. Les entreprises françaises implantées en Pologne y emploient 200 000 personnes, et la France se place au 4e rang des investisseurs étrangers. Bien sûr, la crise a eu un impact sensible sur cette bonne dynamique. C'est pourquoi il est plus important que jamais de renforcer nos liens au service de la relance de nos économies, en approfondissant nos partenariats dans des secteurs stratégiques. Je pense en particulier au secteur des télécoms, du transport ou de l'énergie, où la qualité de l'offre française est mondialement reconnue.

Q - On sait que la France est l'un des leaders européens en matière de transformation énergétique. La Pologne est à la traîne dans ce domaine. Notre secteur, malgré d'énormes efforts en faveur des sources de production renouvelables et de la réduction des émissions, est et restera pendant des années encore dépendant du charbon, pour lequel les entrepreneurs polonais paient déjà des factures de plus en plus élevées. Paris soutiendra-t-il les efforts de notre gouvernement en faveur de la transition énergétique ?

Bien sûr ! Nous pensons que seule une économie décarbonée peut garantir une croissance pérenne et durable. C'est l'une de nos priorités pour la relance. Nous investissons 30 milliards d'euros pour atteindre la neutralité carbone à l'horizon 2050. Nous sommes convaincus que la question énergétique est majeure pour atteindre ces objectifs, en France comme à l'échelle mondiale : 70% des émissions de gaz à effet de serre proviennent des énergies fossiles. Réussir la transition énergétique est essentiel pour assurer une croissance durable, dans tous les sens du terme, et cela exige de trouver un équilibre entre les énergies renouvelables, et l'énergie nucléaire.

Comme le Président Macron l'a réaffirmé le 8 décembre dernier lors d'un déplacement sur un site industriel de Framatome, un des acteurs clefs de notre filière, le nucléaire est un atout majeur pour la transition énergétique : c'est une énergie décarbonée, fiable, compétitive, et non intermittente – une énergie essentielle pour notre avenir économique et écologique, mais aussi pour notre indépendance stratégique, au niveau européen.

Q - Parlons de la manière dont l'Europe se remettra de la crise causée par la pandémie. La Commission européenne prévoit que dans votre pays, par exemple, après une chute de 9,4 % du PIB en 2020, il y aura une croissance, mais elle sera inférieure aux estimations précédentes (+5,4%). Dans l'ensemble de l'UE, après une baisse de plus de 7%, l'économie devrait croître d'un peu plus de 4 %, ce qui signifie que nous mettrons des années à compenser les pertes. Je me demande comment cela affectera la qualité de vie des Européens et notre sécurité économique et sociale ?

La crise que nous traversons est un défi sans précédent pour nos économies et pour nos sociétés. C'est la raison pour laquelle nous avons déployé des moyens sans précédent pour la résorber. Avec le plan de relance européen de 750 milliards d'euros, le soutien monétaire de la BCE, et les plans de relance nationaux, nous disposons d'outils d'une ampleur inégalée dans notre histoire récente pour sortir de la crise. Jamais auparavant la solidarité qui unit les Etats membres n'avait trouvé une traduction financière aussi éclatante qu'à travers le financement mutualisé du fonds de relance NextGenerationEU. Nous avons franchi une étape historique. L'Union fait la force.

Q - En janvier dernier nous avons dramatiquement franchi la triste barrière des 100 millions d'infections par COVID-19. Plus de 2,2 millions de personnes sont mortes dans le monde à cause de la pandémie. Ce sont des statistiques qui évoquent des rapports de guerre. Tout le monde, mais je pense surtout aux entreprises, se demande si et quand le vaccin s'avérera être l'arme pour arrêter ce drame. La réponse à la crise passe par les vaccins. Comment évaluez-vous l'action de l'UE en la matière ?

Sans l'Union européenne, nous n'aurions pas eu accès aussi vite, aussi massivement et à un tarif aussi avantageux aux différents vaccins. Cela n'exclut malheureusement pas des frictions et des retards en matière d'approvisionnement, mais j'ai toute confiance dans la Commission européenne pour les résoudre, en s'appuyant notamment sur le nouveau mécanisme, temporaire et conforme aux règles de l'OMC, de transparence et de contrôle des exportations de vaccins anti-COVID hors de l'Union. Nos fournisseurs doivent jouer le jeu.

Q - Vous arrivez en Pologne quelques jours après l'entrée en vigueur de la loi restrictive sur l'avortement. Dans le langage diplomatique nous parlons de « vifs débats sur les droits des femmes ».Quelle est la position de la France sur cet enjeu de société majeur ?

La France est attachée au droit des femmes à disposer de leur propre corps. Nous appuyons pleinement l'action de la Commission européenne, car notre Union est une communauté de valeurs, fondée sur le respect des droits fondamentaux et de la liberté.

Q - La crise favorise l'exacerbation des inégalités. C'est un carburant pour des eurosceptiques de tout poil et des nationalismes. Les mouvements centrifuges sont devenus évidents lors des récentes négociations budgétaires et des discussions sur la forme du Fonds de relance (Next Generation UE). A votre avis, à quel point le mécanisme qui conditionne le déboursement de cet argent au respect des principes de l'État de droit est puissant ? Le fait que les tribunaux et les parquets polonais aient été politisés peut-il couper notre pays de ces fonds ? Il s'agit de près de 60 milliards d'euros sous forme de subventions non remboursables et de prêts préférentiels.

Le respect des principes de l'Etat de droit est un point important et fait partie des valeurs de l'Union européenne. Je crois que le compromis trouvé est le bon. Le lien entre état de droit et déblocage des fonds sera appliqué pour garantir une utilisation appropriée des fonds européens "Next Generation EU" – et non pas dans le but de sanctionner des pays qui font l'objet de procédures distinctes, relatives à l'état de droit.


Source https://pl.ambafrance.org, le 16 février 2021