Entretien de M. Jean-Baptiste Lemoyne, secrétaire d'Etat au tourisme, aux Français de l'étranger et à la francophonie, à RCF Lyon Fourvière le 12 février 2021, sur la crise sanitaire, les départs pendant les vacances scolaires et les aides accordées aux travailleurs saisonniers et le changement de comportement des Français dans le choix de leur destination de vacances.

Texte intégral

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R - Alors les deux, mon Général ! On peut à la fois partir et en même temps se préserver de l'épidémie. Donc c'est le signal que nous avons donné avec le Premier ministre il y a quelques jours. Oui il est possible de partir. Il est très important lorsqu'on va voir les grands-parents de se tester. Il est très important de maintenir les gestes barrières, de s'organiser.

Ces vacances ne sont pas comme les vacances de février d'il y a un an ou d'il y a deux ans. Il faut s'adapter à cette donne, mais il y a cette volonté, vous l'avez vu, de desserrer l'étau, de tout faire pour éviter un nouveau reconfinement. Les Français d'ailleurs ont entendu ce message puisque, depuis une semaine, on voit une accélération des réservations, une accélération des départs au fur et à mesure que les zones sont en vacances. C'est par exemple la SNCF qui nous signale qu'ils sont à 800.000 billets vendus la dernière semaine contre un million, il y a un an.

Donc, on voit que c'est en train de rejoindre, alors qu'il y a quinze jours on était à moins 50% de façon générale sur à la fois les hébergements, les transports, etc. Donc il y a un effet rattrapage. Je crois que les Français ont besoin d'oxygène, ont besoin de changer d'air, de s'aérer, mais il faut le faire avec prudence et vigilance parce que le virus, lui, ne nous prévient pas. Redoublons de vigilance, mais profitons de ces moments en famille, de ces moments importants.

Q - Dans les Alpes justement, des saisonniers étaient hier dans la rue pour manifester, privés pour certains d'activité, en chômage partiel ou sans aide. Les saisonniers font face à une grande détresse. Comment est-ce qu'on peut aujourd'hui arriver à les aider ?

R - Alors, on a aidé les saisonniers de l'été dernier et naturellement nous aidons les saisonniers de cet hiver. D'ailleurs, il y a plusieurs façons pour cela : d'une part ceux qui ont été embauchés. Il y en a qui ont été embauchés par les entreprises et à ce moment-là, nous faisons en sorte que l'activité partielle soit avec un reste à charge de 0 pour l'entreprise. Donc, cela permet à ces saisonniers déjà de garder et charger leurs droits pour le chômage éventuellement, et donc surtout d'avoir un salaire malgré tout.

Et puis, pour ceux qui, hélas, n'ont pas été embauchés, on a mis en place un filet de sécurité, d'un minimum de 900 euros, qui permet en tous les cas de faire face à des revenus qui, sinon, seraient descendus au niveau du RSA. Donc, vous savez, on a mis le paquet, si je puis dire, pour accompagner tous les publics.

Je prends comme exemple les moniteurs de ski : ces gens-là ont naturellement beaucoup moins de cours à donner, c'est bien normal. On le voit compte tenu de la situation. Eh bien on les a rendus éligibles au fonds de solidarité jusqu'à 10.000 euros par mois. Donc cela veut dire que celui qui faisait 7.000 euros de chiffre d'affaires sur un mois, il va être compensé à hauteur. Et de la même façon, lors des réunions avec les acteurs du tourisme de la montagne, on a mis en place des aides spécifiques pour les commerces des stations, mais également des vallées. Parce que la caractéristique de la montagne c'est qu'elle fait parfois sur quatre mois en chiffres ce qui permet de tenir toute l'année. Et donc, il était important, aussi, de tenir compte de ce modèle, de tenir compte du fait qu'aussi beaucoup de communes dans les vallées vivent de ces touristes qui viennent profiter du bon air et des paysages magnifiques de la montagne. Et c'est pourquoi, on a fait des dispositifs ad hoc, un peu sur mesure, mais il y a besoin parce que la montagne française c'est une pépite, c'est un joyau et on a besoin de la préserver pour rebondir.

Q - Cette crise sanitaire, on le comprend, elle touche durement l'économie du tourisme au sens large, montagne, ou pas montagne d'ailleurs, et on réalise d'un coup, même si on le savait déjà un petit peu, que le tourisme en France c'est un vrai poumon économique.

R - Oui, cette crise a été un révélateur. Alors très clairement, on a vu avec cette crise que justement c'étaient des hôtels, des restaurants mais au-delà, c'est aussi un secteur en amont qui est touché. Des producteurs qui n'ont plus le débouché des restaurants. C'est également des services associés, les autocaristes, les guides conférenciers. Donc on voit que ce secteur innerve totalement l'économie française.

Et donc la bonne nouvelle, c'est qu'il a vraiment été déterminé comme secteur stratégique et le Président de la République en a fait une priorité nationale. Dès le 14 mai dernier, c'est un plan de 18 milliards d'euros qui a été annoncé, à la fois en mesures de soutien immédiates, mais également en mesure d'investissement pour l'avenir. Parce que vous savez qu'on est aussi, comment dire, poursuivi de près, par exemple, par nos voisins espagnols. Nous étions à 90 millions de touristes internationaux venant en France avant la crise. Les Espagnols à 83.

Et donc, il est nécessaire aussi d'investir, de se réinventer, de rester je dirais simplement à la pointe. Et donc le président a souhaité ce plan d'ampleur. On a besoin de réparer, c'est le soutien immédiat, et on a besoin aussi de se préparer pour la reprise, le rebond, parce que la concurrence sera féroce.

Q - Justement parce que jusque-là la France, vous l'avez dit, occupait une place de choix à l'échelle mondiale. Alors, comment est-ce qu'on réfléchit à la suite ? Est-ce que vous échangez, vous, avec les acteurs du tourisme pour voir comment on peut garder ce rang et ce qui fait notre attractivité ?

R - Bien sûr. Alors, j'ai mis en place, il y a un an, justement, un comité de filière tourisme qui réunit tout le monde. C'est-à-dire il y a les élus, il y a les représentants des filières professionnelles, l'Etat naturellement et les différents ministères. Et donc l'idée justement, c'était de travailler à un contrat de filière. Alors on a très vite basculé en mode aussi gestion de crise, hélas, avec la Covid. Mais pour autant nous levons les yeux du microscope parfois pour prendre la longue-vue et, effectivement, imaginer le tourisme de demain.

Alors pour qu'il y ait un tourisme de demain, il faut encore sauver celui d'aujourd'hui. Donc c'était l'objectif effectivement des mesures de soutien. Mais pour demain, il y a plusieurs axes. D'une part, je crois que l'on a pris conscience aussi du rôle du moteur français, du moteur national ; ce que je veux dire, c'est que les Français sont une composante essentielle du tourisme tricolore et ils ont redécouvert la France l'été dernier.

Q - Ce sont des consommateurs comme les autres à attirer, à venir toucher.

R - C'est vrai que jusqu'à maintenant, on mettait beaucoup d'emphase sur l'objectif : 200 millions de touristes internationaux, pour les recettes que cela générait. Mais avec les Français, je veux faire des vacances bleu-blanc-rouge vraiment un axe fort, parce que finalement en faisant le tour de France, vous pouvez faire le tour du monde. Parce que la France, c'est la montagne, c'est le littoral, c'est la ruralité, ce sont les Outre-mer... Et donc, en fait, il y a tout, encore une fois, pour trouver toutes les sensations, voir tous les paysages, etc... Et puis un patrimoine d'une grandeur que vous connaissez. Donc, ce tourisme tricolore, je pense qu'il faut continuer à le stimuler parce que beaucoup de Français, aussi, avaient fait le choix de partir sur d'autres destinations. Et puis, je crois qu'il est important aussi de travailler sur ce qu'on appelle du tourisme durable. On voit qu'avec la Covid, il y a aussi des changements de comportement.

Q - Plus doux, plus écologique, plus humain. Cela fait partie des objectifs.

R - Voilà. Avant la Covid, on embarquait de plus en plus nombreux dans des avions de plus en plus gros pour aller de plus en plus loin. Et aujourd'hui, on voit que les comportements évoluent, qu'on va peut-être privilégier des destinations plus petites, où on se retrouve plus en famille. Et donc, tout cela, nous avons souhaité le développer. Dans le plan de relance, on a d'ailleurs mis une ligne, on a créé un fonds de tourisme durable doté de 50 millions d'euros pour aller sur des expérimentations avec des destinations. Et puis, on a vu aussi la transformation du mode de consommation, c'est-à-dire que le digital prend une importance très importante ; et donc, il faut aider les acteurs du tourisme à totalement prendre en compte cette dimension-là comme canal de distribution, etc... Faute de quoi, ce sont des acteurs "pure players", comme on dit en mauvais français, qui vont prendre cette valeur ajoutée.

Donc, voilà, transformation de ce point de vue-là. Et puis enfin, nous sommes ici à Paris en Ile-de-France, on nous écoute partout en France, mais le studio est ici. C'est une région qui est très liée au tourisme d'affaires. Et l'événementiel aussi, il va falloir le faire repartir et repartir peut-être un peu différemment parce que, là aussi, les façons de se réunir ont évolué. Maintenant, on parle d'événements hybrides. Donc, pour tout cela, on est à la tâche avec les acteurs pour inventer ce tourisme de demain.

Q - On est un petit peu à la croisée des chemins. Au milieu de tout ça, Jean-Baptiste Lemoyne, on dit souvent que l'union fait la force. Est-ce qu'aujourd'hui vous échangez avec vos homologues européens sur ces perspectives d'avenir, sur les problématiques, des bonnes pratiques peut-être à ressortir ?

R - Alors, effectivement, en fait, c'est la crise qui a permis de mettre autour de la table les ministres du tourisme européens. Parce que jusqu'à maintenant, la vérité c'est qu'on était tous un peu en compétition. Voilà. Je veux dire la Grèce, l'Italie, la France, l'Espagne. Et donc c'était un peu à qui allait avoir la meilleure campagne de promo, etc...

Aujourd'hui, on a vu que face au choc, face aux frontières qui sont fermées, face à tous les défis de la Covid, effectivement, au niveau européen, on a eu les premières réunions des ministres du tourisme. C'est la première fois depuis quatre ans. C'est vous dire que cela a été l'occasion aussi de travailler ensemble sur la mobilité, pour trouver la façon de lever à un moment ces blocages. Et au 15 juin, on a réussi dans l'Union européenne à remettre de la mobilité, de la circulation. C'est essentiel.

Et on continue à se réunir désormais régulièrement. Et ce qui est bien, c'est qu'il y a aussi cette idée, maintenant, de promouvoir ensemble la destination Europe, et puis, de faire en sorte que les flux puissent rebondir d'un pays à l'autre. Alors c'est vrai quand vous avez justement des touristes chinois, américains, etc... souvent, l'Europe, pour eux, c'est un continent qui est petit. Et donc, on voit que l'on peut travailler ensemble aussi pour construire des circuits, en tous les cas, de belles découvertes.

Q - Pour terminer toujours, regardons hors de nos frontières. La situation est toujours très compliquée pour les binationaux qui ne peuvent pas retrouver leur compagne ou leur compagnon, parfois même un enfant. Où en est-on ? Comment va évoluer la situation ?

R - Alors on a mis en place au mois d'août une procédure qui permet par exemple aux personnes qui sont séparées, mais qui n'étaient pas mariées, pas pacsées, de pouvoir se retrouver. Hélas, on a dû la suspendre depuis la mise en place des motifs impérieux et des nouvelles restrictions à la mobilité internationale. Parce que là, la priorité, c'est d'éviter l'importation des variants, c'est de lutter contre cela. Et donc, d'ailleurs, tous les Français sont concernés par ces listes de motifs impérieux. Donc, c'est vrai que c'est souvent compliqué, mais en cas de pépin très grave, on le sait, la liste des motifs impérieux permet aux Français établis hors de France, aux binationaux, de pouvoir revenir sur le sol national. Mais c'est vrai que dans ces quelques semaines, en ce moment, il faut au maximum rester dans son pays de résidence, le temps de gagner cette course contre la montre contre le virus.

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Retrouver le plaisir du voyage, c'est peut-être ce qu'il faut que l'on ait en tête, Jean-Baptiste Lemoyne ?

R - Oui. Retrouver, - c'est vrai que cela a été pendant quelques mois cette suspension du temps et cette suspension d'un certain nombre de loisirs, de plaisirs - mais ce qui est intéressant dans l'évolution - parce que là, on a eu aussi un panorama historique que nous a adressé Jean Pruvost - c'est qu'au début, c'était le fait d'une petite minorité de gens qui pouvaient prendre le temps comme cela, de faire ces découvertes, et puis, petit à petit la démocratisation, 1936, etc... et puis donc, c'était le départ des grandes vacances.

Désormais, on le voit, il y a un fractionnement. Souvent on part plus souvent dans l'année. Et regardez maintenant, on parle d'un nouveau concept parce qu'il y a eu le télétravail et maintenant on parle, aussi, du "télé-travel". C'est-à-dire que des gens se disent : puisque je télétravaille, je vais le faire peut-être de certains endroits que je ne connais pas, et donc, voilà, on voit que, tourisme, travail, tout cela s'imbrique de plus en plus, et on voit que les évolutions ne sont pas terminées.


Source https://www.diplomatie.gouv.fr, le 16 février 2021