Extraits d'un entretien de M. Clément Beaune, secrétaire d'Etat aux affaires européennes, à "France Info" le 15 février 2021, sur la décision de l'Allemagne de fermer ses frontières, l'éventualité d'un passeport vaccinal, la vaccination et le manque de lisibilité des contrats avec les laboratoires pharmaceutiques.

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Q - Bonjour, Clément Beaune.

R - Bonjour.

Q - Depuis hier, l'Allemagne a donc fermé une partie de ses frontières, il est désormais interdit aux étrangers en provenance d'Autriche ou de République Tchèque d'entrer dans le pays, même avec un test PCR négatif. Est-ce que c'est une bonne décision face au virus ?

R - Ecoutez, c'est une décision dure dans tous les sens du terme, je pense qu'elle est douloureuse pour les autorités allemandes, elle a des conséquences très négatives ; je pense qu'à chaque fois qu'on parle de fermeture des frontières au sein de l'Europe, ce qui est très rare aujourd'hui, au sein de l'Europe, il faut voir quel est l'impact sur le plan économique. Cela veut dire que l'on perturbe le trafic routier, ce sont les travailleurs qui, parfois, ne voyagent pas, mais simplement travaillent, font quelques kilomètres de l'autre côté d'une frontière, c'est très compliqué. Donc, moi, je souhaite qu'on n'en vienne pas à ce genre de mesure. Les autorités allemandes l'ont dit elles-mêmes, elles ne l'ont pas souhaitée. C'est un dernier recours provisoire, le plus court possible. Et cela ne s'applique, vous avez raison de le préciser, pour l'instant, aux voisins qui ne sont pas la France, qui sont l'Autriche et la République tchèque.

Q - Est-ce que l'Allemagne avait prévenu ses partenaires européens avant de faire cela, est-ce que vous l'avez appris en lisant la presse ce week-end ?

R - Non, cela faisait quelques jours que l'Allemagne avait pris des mesures de restriction supplémentaires, notamment avec la République tchèque. Donc, c'était une mesure que l'Allemagne avait préparée, et qu'elle a je crois, puisque cela ne concerne pas directement la France, mais l'Autriche et la République tchèque, annoncée, quelques jours à l'avance, à ses partenaires directement concernés.

Q - Mais pas à l'ensemble des partenaires européens, donc si je vous suis bien ?

R - Je ne crois pas qu'il y ait eu un débat avec la Commission européenne par exemple, et d'ailleurs, la Commission européenne a rappelé, puisque nous avons passé un certain temps à coordonner nos mesures européennes, à définir des règles communes, après, il peut y avoir des petites différences, mais des règles communes, un cadre, et que cela n'était pas conforme au cadre européen, et il y a eu un échange hier entre la commissaire européenne concernée et le ministre de l'Intérieur allemand pour s'en expliquer.

Q - Alors, pour le moment, la situation n'est pas la même, vous l'avez dit, avec la France, pourtant, le gouvernement allemand a laissé entendre hier qu'il était possible qu'ils appliquent la même chose avec la France, puisque de l'autre côté de la frontière, il y a la Moselle, et les variants sont très présents en Moselle. Qu'est-ce qui se passe ? Comment la France réagit si l'Allemagne décide de fermer sa frontière ?

R - D'abord, on fera tout en discussion. Ce matin encore, j'aurai un échange avec les ministres-présidents des Länder, c'est-à-dire des régions allemandes frontalières, il y en a trois frontalières avec la France, en ce qui concerne la Moselle, la Sarre, en particulier, pour qu'il n'y ait aucune décision qui ne soit pas coordonnée, d'abord. Moi, je ne souhaite pas que l'on ferme, que l'Allemagne ferme complètement la frontière, quand je dis "fermer", cela voudrait dire que même le transport routier, qui livre des médicaments...

Q - Mais là, avec l'Autriche et la République tchèque, il y a quand même le transport routier qui est maintenu, avec un test PCR négatif...

R - Oui, absolument, exactement. Donc, pour être très clair : concertation, éviter une fermeture de frontières, si l'Allemagne devait par l'application de ses règles, parce qu'elle a un certain nombre de seuils sanitaires, etc, restreindre encore la circulation, je souhaiterais que l'on définisse ensemble des exceptions, les plus larges possibles ; et nous avons évidemment deux préoccupations majeures, le transport routier, parce que ce sont nos aliments, nos médicaments notamment qui, de part et d'autre, circulent, et puis, bien sûr, les travailleurs frontaliers avant tout, parce que pour ces personnes-là, c'est une question de capacité à travailler, de capacité à une meilleure vie...

Q - Si l'Allemagne décide d'imposer des tests PCR et à nos travailleurs français, qui travaillent donc en Allemagne, que faites-vous ?

R - Ecoutez, s'il y avait un dispositif de renforcement, aujourd'hui, pour être clair, il n'y a pas de test PCR obligatoire quand vous faites un trajet qui est votre travail, vous pouvez le justifier par une attestation de l'employeur, etc...

Q - Et si l'Allemagne décide de l'imposer ?

R - Si c'était le cas, je ne le souhaite pas, parce que je pense que ce ne serait pas une bonne idée, mais si c'est pour des raisons sanitaires, politiques, l'Allemagne doit le faire, j'aimerais qu'on le définisse ensemble et qu'on restreigne le plus possible les contraintes pour les frontaliers ; concrètement, ce n'est pas la même chose de devoir faire un test tous les matins et de devoir faire un test une fois par semaine, quand on est frontalier, ce qui n'est pas agréable et ce qui n'est pas facile, mais qui est une contrainte un peu plus supportable. Donc, on va travailler ensemble, ce matin même, en vous quittant, je reparlerai aux trois ministres-présidents des régions frontalières avec la France, pour qu'il n'y ait pas de mauvaise surprise, qu'il y ait une concertation et que l'on prenne en compte la nécessité, j'allais dire, les contraintes, mais la vie quotidienne de nos travailleurs frontaliers, de ceux qui vivent tout près de la frontière et qui ont besoin de cet accès pour faire leurs courses et pour travailler.

Q - Côté français, il n'y a pas aujourd'hui dans les cartons l'idée de fermer certaines frontières, que ce soit avec l'Espagne, avec l'Italie ou avec l'Allemagne ? On subit celle des autres, on s'y prépare éventuellement, mais, nous, on...

R - Non, on ne subit pas celle des autres, je tiens à être très précis, on a défini un cadre européen qui aujourd'hui est appliqué par nos voisins.

Q - Et qui ne l'est plus, en ce qui concerne les frontières sud de l'Allemagne depuis...

R - Frontières sud, mais pas avec la France. Donc, je le regrette, mais ce en ce qui nous concerne, principalement, moi, je défends les intérêts avant tout de nos travailleurs frontaliers qui sont particulièrement concernés, avec les autres pays, le Luxembourg, l'Italie, l'Espagne, aujourd'hui, les mêmes obligations s'appliquent des deux côtés, c'est-à-dire une obligation de test PCR, sauf quand vous travaillez, quand vous passez la frontière pour exercer votre activité professionnelle et pour le transport routier.

Q - Mais si l'Allemagne aujourd'hui, Clément Beaune, qu'est-ce qui empêche un autre pays légalement, en respectant les traités, les textes, de le faire à son tour ?

R - Pour être très clair, légalement, c'est possible, donc là, maintenant, c'est une question de bonne coopération...

Q - Donc, on a entrouvert la porte, et tout le monde risque de le faire...

R - Ce n'est pas qu'on a entrouvert la porte, c'est que c'est possible, et on l'a vu d'ailleurs au mois de mars, il y a exactement un an, il y a des pays, qui, la République Tchèque d'ailleurs l'avait fait, l'Autriche, à l'époque, qui avaient complètement fermé pendant quelques jours. Je note d'ailleurs que ces pays qui avaient complètement fermé sans prévenir le voisin, sans respecter, pour le coup, les règles européennes à l'époque, ont rouvert quelques jours plus tard, parce qu'elles se sont aperçues que c'était intenable de fermer complètement. Donc, il faut aussi...

Q - Mais nous, ça veut dire quoi, on applique le principe de réciprocité : ils ferment, on ferme ?

R - En général, on applique le principe de réciprocité, mais il ne faut pas que ce soit, si je puis dire, une sorte d'oeil pour oeil, dent pour dent, il faut que ce soit justifié sanitairement et que cela n'empêche pas la vie économique, professionnelle des travailleurs...

Q - Ce n'est pas un problème, là, tout ce manque de coordination pour les frontières au sein même de l'Union européenne ?

R - Mais bien sûr, c'est une difficulté. Je vais vous dire, pour être très franc, bien sûr, c'est une difficulté. Depuis un an, cela a été notre combat de coordonner au maximum, je crois que cela s'est beaucoup amélioré, ce qu'on a vécu en mars 2020, c'est-à-dire pas d'annonce à son voisin, on ferme, on ferme tout, même pour les frontaliers, on ne prend pas en compte tout cela, ça, s'est terminé, on ne le fait plus. Aujourd'hui, il y a des variants, il y a des zones où les situations sanitaires restent difficiles, la France a d'ailleurs une situation sanitaire qui par rapport à ses voisins est plutôt meilleure aujourd'hui en moyenne, et on coordonne mieux qu'avant, ce n'est pas encore parfait, et je tiens à dire aussi qu'en termes de coordination européenne, sur les frontières extérieures à l'Europe, qui est le point clé pour nous, nous avons les mêmes mesures, avec parfois des modalités différentes, mais les mêmes mesures de fermeture, aujourd'hui, en Europe, vis-à-vis du reste du monde.

Q - Il y a un autre point, Clément Beaune, qui divise en ce moment les Européens, c'est la mise en place d'un éventuel passeport vaccinal. La Grèce, par exemple, qui est l'une des principales destinations touristiques en Europe, a déjà conclu un accord avec Israël, accord qui dit que les Israéliens qui ont reçu les deux doses, qui sont donc, si tout va bien, protégés du virus pourront venir dans le pays sans restriction ; est-ce que c'est une bonne idée, ce qu'a fait la Grèce, et est-ce qu'il faut l'étendre, est-ce qu'il faudra l'étendre par exemple l'été prochain ?

R - Alors, ce n'est pas une bonne idée de le faire de manière isolée, non plus ; la coordination européenne, c'est un combat, nous avons dit, il y a eu une réunion des chefs d'Etat et de gouvernement il y a quelques semaines sur ce sujet notamment, où l'on a dit : il faut que l'on repose ce débat un peu plus tard, non pas par passion de remettre les décisions, mais pourquoi ? Parce qu'aujourd'hui, si vous vous dites aux Françaises, aux Français, aux Européens : écoutez, avec la vaccination, il y aura plus de droits, de voyager, peut-être d'accéder à des activités sociales, etc., je crois que c'est aujourd'hui un discours qui n'est pas entendable. Pourquoi ? Parce que notre priorité absolue, cela doit être de faire accéder le maximum de gens à la vaccination...

Q - Ce n'est pas entendable parce qu'on n'a pas les doses en fait...

R - Eh bien, parce qu'on n'a pas encore l'accès, mais c'était défini comme cela, c'est une campagne de vaccination progressive. Aujourd'hui, pour le grand public, pour les gens, disons, qui ont une quarantaine d'années, une cinquantaine d'années même, qui ne sont pas directement exposés, qui ne sont pas personnes soignants, il n'y a pas encore l'accès aux vaccins nulle part en Europe, d'ailleurs...

Q - Israël a vacciné aujourd'hui la moitié de sa population...

R - Alors, oui, j'y viens...

Q - Donc, la question, elle se pose pour ce pays en tout cas dès aujourd'hui...

R - Je pense qu'il faut que l'on ait ce débat, une fois que la vaccination est généralisée, une fois que cela devient un choix personnel, si vous faites le choix dans deux ou trois mois de vous faire vacciner ou de ne pas vous faire vacciner, ce qui restera votre choix, après, ce n'est pas tout à fait pareil si je vous dis : si vous êtes vacciné, vous avez la possibilité de voyager, parce que vous êtes mieux protégé, bon, ça, c'est différent ; aujourd'hui, on est dans une phase où on a une seule priorité, faire accéder le plus vite possible le maximum de gens aux vaccins. J'ajoute, il y a un point scientifique qu'il faut clarifier, qui est quand même très important...

Q - Est-ce que l'on se contamine encore quand on est vacciné...

R - Exactement, on sait qu'on est protégé quand on est vacciné avec une forte efficacité, on ne sait pas si on est moins contaminant ou plus contaminant ; et donc, il faut régler ce problème scientifique avant de donner d'éventuels droits dont on ne sait pas exactement quel est l'impact sur la santé des autres.

(...)

Q - Clément Beaune, 15 millions de personnes ont reçu au moins une dose du vaccin en ce moment au Royaume-Uni alors que l'Europe dans son ensemble, les 27 pays ont reçu 26 millions de doses, c'est-à-dire de quoi vacciner environ treize millions de personnes. Quand vous mettez côte à côte ces deux chiffres, qu'est-ce que vous vous dites ?

R - Je vois bien ce qu'on se dit spontanément, c'est qu'ils vont plus vite au Royaume-Uni. Et c'est vrai à certains égards. Je veux quand même qu'on regarde toute la situation. Les Britanniques, ils vont plus vite d'abord parce qu'ils ont beaucoup misé sur la première injection. Si vous regardez d'ailleurs le nombre de personnes qui, au Royaume-Uni et dans l'Union européenne, y compris en France, ont reçu deux doses, c'est-à-dire sont complètement vaccinés, vous avez moins de personnes qui ont reçu les deux doses au Royaume-Uni que dans l'Union européenne.

Q - Cela fait quand même 15 millions de vaccinés à une dose au Royaume-Uni pour 26 millions de doses pour le reste de l'Europe.

R - C'est vrai, mais d'abord, regardons cette image. Il faut expliquer pourquoi. Ils ont misé énormément sur la première dose et ils ont espacé considérablement le délai entre les deux injections. Il y a des scientifiques qui disent qu'on peut le faire, ce n'est pas la recommandation de notre Haute Autorité de santé, ce n'est pas du coup la décision qu'a prise en France le ministère de la santé parce que, je crois que c'est normal, on doit cela aux Français, on l'a dit, on est prudent, précautionneux parce qu'on respecte les recommandations de notre Haute Autorité de santé. Notre Haute Autorité de santé dit qu'il vaut mieux éviter le vaccin Astrazeneca pour les personnes de plus de 65 ans, ce n'est pas le choix qu'ont fait les Britanniques. Je veux dire, je le dis factuellement, les Britanniques ont pris plus de risques, ce qui leur permet aussi effectivement d'aller plus vite, à certains égards. Mais on verra dans la durée, en gros, la période de vaccination massive, elle va s'étaler sur le premier semestre jusqu'à l'été 2021, et on a besoin de plusieurs vaccins. Pour l'instant ils utilisent massivement AstraZeneca...

Q - Le leur.

R - ...qui est un laboratoire anglo-suédois, le vaccin de Pfizer aussi. Ils ont beaucoup moins de commandes que l'Union européenne pour les vaccins suivants. Donc, je ne dis pas que tout va bien, je dis que quand on regarde la comparaison, ce qui se passe au Royaume-Uni, ce n'est pas une situation que j'envie parce que par ailleurs c'est aussi une stratégie d'accélération massive en prenant plus de risques parce que leur situation sanitaire est beaucoup plus dégradée. Et tant que l'on est dans une période où la vaccination monte partout en puissance, on aura deux piliers dans la stratégie principalement, c'est-à-dire la précaution, les mesures de restriction, les masques, les distanciations, les couvre-feux etc, et la vaccination que l'on cherche évidement à accélérer le plus possible. Je dis aussi que nous sommes dans une phase d'accélération en Europe, les mois de février et mars, il faut être sincère, seront les plus difficiles, parce que l'on a encore des mesures de restrictions importantes, parce qu'on a la question des variants qui suscitent de l'inquiétude et parce qu'industriellement la production, la livraison des vaccins montent en puissance.

Q - Toutes les commandes passées, prévues seront respectées pour les mois de février et mars ?

R - Oui, alors, il y a eu des problèmes avec certains laboratoires. J'en prends trois pour être très rapide, mais très concret : avec Pfizer, parce que nous nous sommes mobilisés en Europe, il y avait quatre semaines de retard, nous avons réduit à une semaine, la production, cette semaine même, va augmenter suite à la pression que nous avons mise, on passe de 500.000 par semaine à 700.000. Donc c'est une accélération importante.

Q - Donc, c'est pour Pfizer qui est le principal aujourd'hui.

R - Moderna, il y avait un problème au mois de février, il sera intégralement rattrapé au mois de mars. AstraZeneca, il y a eu un problème important, sérieux, nous avons haussé le ton avec AstraZeneca parce que l'on ne comprenait pas ce qui se passait, il y avait des retards massifs.

Q - Ils privilégiaient les Britanniques.

R - ...et peut-être privilégiait les Britanniques. Donc, on a dit non et on s'est défendu, moi je ne défends une Europe qui protège nos intérêts.

Q - On n'est toujours pas sûr de ce point qu'AstraZeneca ait favorisé le marché britannique sur l'Europe.

R - On est en train de faire une vérification en inspectant sur site et on a mis, surtout, parce que regarder le passé, c'est important, mais c'est l'avenir qui nous intéresse, on a mis en place un mécanisme de contrôle des exportations. Il y a déjà 35 livraisons par des entreprises basées en Europe qui nous ont demandé l'autorisation d'exporter ou non et nous sommes en train de vérifier que cela ne se fait pas au détriment des Européens. Donc on protège mieux nos intérêts, on a réduit considérablement tous les retards avec Pfizer et Moderna, et on est en train de les réduire avec AstraZeneca. Mais le sujet, c'est d'accélérer la production et c'est ce à quoi on s'emploie maintenant.

Q - Pourtant, il reste une critique contre la Commission européenne, le manque de transparence sur les contrats signés avec les laboratoires, écoutez ce qu'en dit Manon Aubry, députée européenne de la France insoumise, c'était lors de l'audition d'Ursula von der Leyen, la présidente de la Commission européenne au Parlement européen, la semaine dernière, écoutez.

(Manon Aubry, députée européenne) - " C'est l'opacité à tous les étages, aucune information sur les négociations malgré les demandes de notre Parlement, seulement trois contrats rendus public grâce à notre pression citoyenne. Et voilà à quoi ils ressemblent pour ceux qui ne l'ont pas vu, toutes les informations les plus importantes, comme le prix, le calendrier de livraison, ou même le détail des clauses de responsabilité, sont masquées. "

Q - Le groupe des Verts au Parlement européen va envoyer la Commission européenne devant la Cour de justice pour l'absence de transparence sur les contrats, est-ce que c'est justifié ?

R - Je veux d'abord dire que nulle part ailleurs qu'en Europe, il y a ce type de débat et l'accès des députés européens, notamment, aux contrats ; donc, tant mieux, l'Europe est plus transparente qu'ailleurs.

Q - Vous avez vu la feuille pour ceux qui nous écoutent à la radio, tout est...

R - J'y viens. D'abord la transparence qui a commencé à faire, on va l'améliorer, elle est la demande de la France, c'est nous qui avons demandé, Agnès Pannier-Runacher et moi, en particulier, que l'on voit les contrats. Les députés européens, ils peuvent aller regarder trois contrats et progressivement les autres vont être disponibles.

Q - Et la version où on voit les eurodéputés, elle est vierge de tout, ce sont les vrais contrats ou c'est la feuille que vient de brandir Manon Aubry, c'est-à-dire avec du noir partout ?

R - Non alors là je pense pour être honnête il y a un peu de mise en scène, il y a un certain nombre de mentions, que je n' ai pas vues parce que je ne suis pas député européen. Il y a un certain nombre de mentions qui sont rayées parce qu'il y a aussi des secrets industriels, des choses qui sont normales de ne pas mettre dans la nature.

Q - Sauf que là, elle dit qu'il n'y a même pas le prix, il n'y a rien, il n'y a même pas les quantités.

R - J'y viens il y a, si il y a les prix, les quantités, mais est-ce qu'on peut améliorer la transparence, venons-en au débat de fond : oui. Je souhaite que tous les contrats puissent être en accès et peut-être qu'on regarde s'il y a plus d'informations qui peuvent être rendues disponibles notamment aux députés européens. Moi je me félicite que toutes les sensibilités politiques du Parlement européen puissent avoir accès à ces contrats et qu'on leur donne accès à plus de contenu de ces contrats, de tous les contrats. Il y a un autre point...

Q - Clément Beaune, vous dites que vous, vous ne les avez pas vu les contrats, Agnès Pannier-Runacher les a vus, est-ce que quelqu'un au gouvernement français a vu ces contrats ?

R - Il y a une discussion, oui, mais c'est les choses sont très encadrées, c'est normal aussi, il y a une task force pour les vaccins en France, qui est en relation avec la Commission européenne et dans ce cadre-là les personnes qui ont à en connaître pour garantir nos intérêts financiers et sanitaires le voient évidemment et notamment les autorités de santé.

Q - Donc, ni vous, ni Agnès Pannier-Runacher ?

R - Pas personnellement, mais nous avons accès à cette information autant qu'elle est nécessaire. Il y a un point qui est très important...

Q - Qu'est qu'il y a de si secret sur ces contrats pour qu'on n'ait pas loin de les voir ? Vous voyez le formidable accélérateur de complot que cela peut constituer, les contrats, c'est l'argent des contribuables européens ces contrats-là.

R - C'est pour cela que je fais, moi une proposition...

Q - Oui.

R - Je fais une proposition, parce que vous mettriez les centaines et milliers de pages de tous les contrats sur cette table, honnêtement ni vous ni moi, ni avec tout le respect que je dois, un parlementaire...

Q - On a bien fait voter les Français sur la Constitution européenne qui faisait des centaines de pages, tout le monde s'est passionné, faisons confiance à l'intelligence collective pour qu'on se passionne aussi sur les vaccins.

R - Mais bien sûr, mais bien sûr, mais je dis qu'il y a aussi et c'est parfois produit en Europe, c'est même très majoritairement produit en Europe, il faut protéger aussi un certain nombre de secrets industriels, c'est la loi qui le prévoit dans beaucoup de cas. Mais je souhaite qu'on aille plus loin de la transparence : d'abord tous les contrats, plus d'informations, et je souhaite qu'il y ait une mission indépendante, par exemple la Cour des comptes ou la Cour des comptes européenne, qui puisse regarder, avec les autorités sanitaires, sur le plan financier, sur le plan scientifique, si les contrats protègent bien nos intérêts. Je pense qu'il n'y a aucun complot à voir mais vous avez raison, levons les doutes, et donc, cette mission indépendante me paraît une bonne garantie, pourquoi, parce que là vous aurez des scientifiques, des personnes qui sont habituées, qui diront objectivement à tout le monde, au Parlement, aux citoyens : " Eh bien je pense qu'en comparaison avec d'autres contrats internationaux, en comparaison et les contrats précédents, nous avons, ou pas, bien défendu nos intérêts ". Voilà, je crois que c'est le plus pragmatique, essentiel, en tout cas, nous sommes pour la transparence et je rappelle que c'est la France qui, en premier, a publié mois par mois, pour elle-même et maintenant les autres pays européens y viennent, par exemple, les livraisons de doses partout sur le territoire.

Q - Vous pensez qu'Emmanuel Macron les a lus, ces contrats ?

R - Je ne sais pas, honnêtement, s'il les a lus mais je peux vous dire qu'il a eu des échanges plusieurs fois par semaine avec la présidente de la Commission, non pas sur...

Q - Qui, elle, les a lus ?

R - Qui, elle, est en charge...

Q - Qui a pu les lire, à part la Task force qui les a négociés... ?

R - Il y a une équipe de négociations qui a accès aux contrats. La présidente de la Commission, je ne peux vous dire si personnellement elle a lu les milliers de pages, mais elle en est responsable devant le Parlement européen et donc elle a une équipe qui lui rend compte et j'espère qu'elle regarde, oui, évidemment, les prix, les délais de livraison. D'ailleurs, c'est très utile la transparence, vous avez raison, parce que quand AstraZeneca a dit " on doit vous livrer uniquement à partir des sites européens ", nous avons publié les contrats, il était écrit qu'on devait être livrés aussi depuis les sites de production britanniques.

Q - Comme quoi parfois la transparence a du bon.

R - Mais je suis totalement un convaincu de la transparence. Je suis un convaincu de la transparence et nous nous battons pour.

( ...)

Q - Cette crise a révélé nos carences, notamment dans le domaine de la production de médicaments en France, à ce sujet, Bruno Retailleau, le patron des sénateurs Les Républicains, vous fait une proposition. Ecoutez.

(Bruno Retailleau, sénateur) - " Ce que je propose, c'est que, avec l'Europe, pas seulement avec la France, on puisse relocaliser des médicaments, et que dans les appels d'offres des hôpitaux, mais aussi pour nous pharmacie, on se met d'accord avec les labos, eh bien, la Sécurité sociale ne rembourse que ce type de médicaments faits en France ou en Europe, l'argent de la Sécurité sociale, c'est les cotisations des français, eh bien, cela doit aller ou à la production française ou européenne. "

Q - C'était donc dans "Dimanche en politique" sur France 3 : que la Sécurité sociale ne rembourse que les médicaments français ou européens, cela permettrait de retrouver une souveraineté nationale dans ce domaine ?

R - Moi, je me félicite d'abord que Bruno Retailleau soutienne aussi la souveraineté européenne, puisqu'il dit "produit en France et en Europe", c'est assez nouveau, mais honnêtement, cette proposition-là, ce n'est pas très sérieux, parce que 80% des principes actifs, parfois élémentaires, du paracétamol, je le regrette, mais c'est un fait aujourd'hui, sont produits en dehors de l'Europe.

Q - Ils viennent de Chine...

Q - Ce n'est pas ce qui coûte le plus cher à la Sécu aujourd'hui, le paracétamol...

R - Non, d'accord, mais c'est vrai aussi pour beaucoup de principes, d'antibiotiques ou de médicaments assez quotidiens et essentiels surtout. Est-ce qu'on va dire aux Français, là, tout de suite : on ne vous donne plus d'accès, plus de remboursement pour ces médicaments ? Je crois que cela ne serait pas protecteur, moi, je veux que l'on soigne les gens. La réindustrialisation, cela ne se fait pas en un claquement de doigts. Nous l'avons engagée. Quand les équipes, les amis de monsieur Retailleau étaient au pouvoir, sur les 15 dernières années, on a divisé par deux la production de médicaments en Europe. Elle est allée en Chine et en Inde, maintenant, il faut relocaliser, mais on relocalise d'abord, et on ne fait pas payer la facture du décrochage industriel aux Français aujourd'hui en les soignant moins bien, ou plus cher. Je crois qu'il faut être sérieux, mais la relocalisation française, et donc européenne, tant mieux si M. Retailleau s'y rallie, faisons-là, c'est ce qu'on fait par exemple dans le cadre du plan de relance avec des appels à projets très concrets, pour que des start-up, des biotechs, des grands laboratoires, on le fait même déjà pour ce vaccin, je rappelle que les trois premiers vaccins, tout est produit en Europe, tout est produit en Europe, pour accélérer cette relocalisation industrielle.

Q - Nous sommes sept mois après la décision des 27 pays sur le plan de relance européen, les 750 milliards d'euros qui doivent servir à relancer la machine, pendant cette épidémie. Les députés européens ont donné leur feu vert à ce plan, il y a quelques jours, il faut maintenant que l'ensemble des Parlements, à l'exception d'une poignée, dont la France, qui l'ont déjà voté, le fassent ; quand l'argent arrivera dans les pays concernés ?

R - Très concrètement, moi, je me bats pour que ce soit, dès le mois de mai. C'est ce qu'on peut viser aujourd'hui de plus ambitieux...

Q - Vous pensez qu'en trois mois, on peut faire voter les 25 Parlements qui ne l'ont pas encore fait...

R - D'abord, vous avez raison de le dire, parfois, c'est frustrant, je suis le premier à le dire, on ne va pas assez vite en Europe ; mais on a quand même construit ce plan de relance en trois mois, on l'a négocié, c'est la démocratie, avec le Parlement européen, ensuite, jusqu'à la fin de l'année. Il y avait un blocage de deux pays qui disaient : "moi, ne je veux pas de l'Etat de droit"...

Q - La Hongrie et la Pologne...

R - Donc la Hongrie et la Pologne, on l'a surmonté en quelques semaines, et maintenant, vous avez raison, c'est la démocratie aussi, c'est compliqué en Europe, mais c'est la beauté de notre système politique et démocratique, les parlements nationaux doivent ratifier, dernière étape, ce plan de relance, d'habitude...

Q - Parfois même les Parlements régionaux...

R - Absolument, cela dépend des pays, nous, on respecte cette démocratie organisée dans chaque pays comme on l'entend. Et donc, d'habitude, ça prend deux ans, là, je crois qu'on va le faire en quatre ou cinq mois. La France a été dans les tout premiers, le cinquième pays, à le faire la semaine dernière. Donc, on accélère là-dessus, premier élément ; après, il ne faut pas qu'on reperde du temps dans des procédures bureaucratiques bruxelloises pour évaluer en détail chaque plan de relance, faisons-le en parallèle, et donc, on peut être prêt dès le mois de mai si chacun fait un effort pour accélérer...

Q - Alors, là, vous êtes ultra-optimiste, parce qu'on fait quoi si un pays comme la Hongrie ou la Pologne bloque, c'est-à-dire, ne réunit même pas son Parlement ?

R - Ecoutez, c'est possible, mais je ne crois pas que cela arrivera. Pourquoi ? Parce qu'on a eu ce débat deux fois à 27, à l'unanimité, y compris avec la Hongrie et la Pologne, on a trouvé un accord politique. Je rappelle aussi que la Hongrie et la Pologne sont parmi les premiers bénéficiaires du plan de relance, donc je pense qu'ils verront aussi leur intérêt. Chacun va prendre ses responsabilités, et je crois qu'on peut y arriver, c'est un combat encore à mener d'ici le mois de mai, d'ici la fin du printemps, pour avoir les premiers fonds. Je dis un dernier mot, puisque c'est très important pour nos citoyens qui disent : "on est impatient, on a raison, il faut relancer", il y a un plan de relance français, 100 milliards d'euros. Il y a déjà plus de 10 milliards d'euros qui ont été dépensés, il a commencé avant la fin de l'année 2020, c'était très important notamment pour l'emploi des jeunes, pour l'apprentissage, la rénovation thermique, etc. Dans ces 100 milliards, il y aura, c'est sûr, plus de 40 milliards d'euros qui viendront de l'Europe. Et donc, d'ores et déjà, ce plan de relance européen, en fait, il produit ses effets, parce que sans cette garantie, nous n'aurions pas pu avoir un plan de relance aussi fort et aussi rapide en France. Donc allons vite, mais d'ores et déjà, il y a un effet économique de cette relance européenne.

(...)

Q - Clément Beaune, merci et bonne journée à vous.

R - Merci à vous.


Source https://www.diplomatie.gouv.fr, le 16 février 2021