Interview de M. Cedric O, secrétaire d'Etat à la transition numérique et aux communications électroniques, à Radio J le 24 février 2021, sur les cyberattaques, TousAntiCovid, le vote anticipé à l'élection présidentielle, les réseaux sociaux et le "numérique vert".

Intervenant(s) :

Prononcé le

Temps de lecture 15 minutes

Texte intégral

CHRISTOPHE BARBIER
Cédric O, bonjour.

CEDRIC O
Bonjour Christophe BARBIER.

CHRISTOPHE BARBIER
Secrétaire d'Etat à la Transition numérique et aux Communications électroniques. Une réaction à la Une de Libération ce matin : 500 000 dossiers, jusqu'à 500 000 dossiers auraient été piratés dans des laboratoires pharmaceutiques, peut-être par des pirates turcs. Est-ce que c'est un danger qui nous menace tous ?

CEDRIC O
Alors, évidemment, et cela montre bien, mais ce n'est pas, malheureusement pas le premier exemple, on a vu les attaques des hôpitaux de Dax, des hôpitaux de Villefranche-sur-Saône ces dernières semaines. La cybersécurité ou en tout cas les cyberattaques sont devenues un véritable problème endémique dans notre société, elles ont été multipliées par 4 entre 2019 et 2020, et ça nous concerne tous aujourd'hui, particuliers, entreprises, système hospitalier, collectivités territoriales…

CHRISTOPHE BARBIER
Personne n'est à l'abri.

CEDRIC O
Personne n'est à l'abri, et il faut surtout avoir en tête que la meilleure manière de se prémunir de ce genre d'attaques, c'est d'avoir un certain nombre de gestes barrières, éviter de télécharger une pièce jointe de quelqu'un qu'on ne connaît pas, changer son mode passe, télécharger ses mises à jour. Ce genre de réflexe extrêmement basique, doit permettre d'éviter 99% des problèmes. Il faut que tout le monde en soit conscient, parce que c'est devenu un énorme problème depuis quelques mois et quelques années.

CHRISTOPHE BARBIER
Les deux hôpitaux qui ont été piratés, est-ce que l'Etat a payé la rançon pour récupérer les données et soigner les gens ?

CEDRIC O
Non, on ne paie jamais la rançon, pour une raison simple, d'abord quand vous payez la rançon, vous n'avez aucune certitude d'avoir accès à vos données. Vous n'êtes pas en train de débattre avec des gentlemen cambrioleurs, ce sont la plupart du temps des mafias, dans les pays de l'Est, éventuellement dans d'autres pays, donc le premier élément, c'est que vous n'êtes jamais sûr d'avoir accès à vos données, et surtout, payer c'est entretenir cette cybercriminalité, et donc il ne faut pas le faire, c'est pour cela qu'il faut avoir les bons réflexes et les gestes barrières, ça évite de se retrouver dans des situations extrêmement compliquées. Je rebondis quand même sur ça, c'est que par exemple quand on n'a pas fait de sauvegarde ou quand la sauvegarde est compromise, on l'a vu dans le cas de certains hôpitaux, pas les deux derniers mais d'autres hôpitaux, c'est 25 années de données médicales qui sont perdues, ça peut être la même chose pour une TPE-PME, donc les conséquences peuvent être extrêmement graves.

CHRISTOPHE BARBIER
Est-ce que nous devons nous inquiéter pour nos données, si nous avons téléchargé TousAntiCovid ?

CEDRIC O
Non, il n'y a aucun problème si vous avez téléchargé TousAntiCovid. Le niveau de sécurité que nous avons mis dans l'application TousAntiCovid est extrêmement élevé. L'ANSSI a travaillé sur le sujet, donc il n'y a aucun danger. Avec TousAntiCovid.

CHRISTOPHE BARBIER
Où en est-on d'ailleurs de TousAntiCovid ?

CEDRIC O
Alors, nous sommes aujourd'hui à un peu plus de 13 millions de personnes qui ont téléchargé l'application, 85 000 ou 86 000, de mémoire, qui ont reçu une notification. Donc il y a déjà, on peut estimer scientifiquement qu'il y a un certain nombre de vies qui ont été sauvées, et on travaille à des futurs développements de l'application, notamment pour permettre de rouvrir les restaurants en toute sécurité, mais comme vous l'aurez compris, ce n'est pas pour tout de suite.

CHRISTOPHE BARBIER
C'est-à-dire que l'application prouvant qu'on n'a pas été contaminé, qu'on n'a pas été confronté à quelqu'un de contaminé, pourrait donner accès à des lieux aujourd'hui fermés ?

CEDRIC O
Non, c'est un petit peu différent, c'est quelque chose qu'on a vu, qui a été développé en en Grande-Bretagne, qui selon l'université d'Oxford a permis d'éviter 600 000 contaminations. C'est quand vous arrivez dans un restaurant, à la place d'un cahier de rappel, vous avez un QUR Code qui vous flashez, et si le lendemain, le surlendemain, quelqu'un qui a été sur la même plage horaire que vous, se déclare positif, alors vous êtes automatiquement prévenu, vous allez vous faire tester, et c'est un système qui a marché en Grande-Bretagne, qui a marché en Nouvelle-Zélande, et donc qu'on voudrait dupliquer dans le cadre de la réouverture du restaurant.

CHRISTOPHE BARBIER
Israël, dans le cadre de sa politique vaccinale, a ouvert ses données aux laboratoires, pour avoir plus vite des doses. Est-ce que c'est quelque chose que l'opinion française aurait pu accepter ?

CEDRIC O
Je ne pense pas. Je pense qu'il y a une sensibilité spécifique en France sur la question des données de santé, qui est assez légitime. Je pense par ailleurs que les données de santé en France sont quelque chose qui nous procure un avantage concurrentiel, parce qu'elles sont centralisées, elles sont sous la surveillance, en tout cas sous la protection pour une bonne partie de l'Assurance maladie, et je ne pense pas qu'il était nécessaire de le faire pour avoir accès aux vaccins. En tout cas je pense qu'il faut être toujours très prudent sur la question des données de santé.

CHRISTOPHE BARBIER
Il faudra probablement un passeport vaccinal pour voyager dans certains pays à l'été prochain, est que le numérique pourra nous y aider, est-ce que l'Etat pourrait développer une application pour que les vaccinés puissent montrer qu'ils le font sans qu'on soupçonne un faux ?

CEDRIC O
Alors, à ce stade, comme vous l'aurez compris, le gouvernement français, mais d'autres gouvernements européens, estiment que c'est trop tôt pour le passeport vaccinal, il n'y a pas assez de doses disponibles. Nous n'avons pas encore commencé à discuter de la manière dont le passeport vaccinal se présenterait, s'il venait. Une option numérique pourrait évidemment faire partie de la solution, il faudrait qu'elle soit européenne, à tout le moins, pour être interopérable avec les autres pays. Mais à ce stade, on n'en est pas encore là.

CHRISTOPHE BARBIER
Alors, les partisans de la modernité ont subi un revers avec le rejet du vote par anticipation au Sénat. Est-ce que le gouvernement n'a pas été un peu maladroit dans la manière de présenter les choses aux parlementaires ?

CEDRIC O
Non, écoutez, je pense qu'il y a eu un petit peu de politique qui a été fait par le Sénat sur le sujet. Il n'y avait pas non plus un bouleversement de la manière de voter qui était proposé, on continuait à se rendre dans des lieux, c'était des machines électroniques qui permettaient de voter une semaine avant. C'est un peu dommage cette attitude de la Chambre haute, parce qu'on voit qu'on a une baisse de la participation, il faut essayer un certain nombre de choses pour augmenter la participation. On n'était pas sur ce qui aurait pu poser vraiment problème, c'est-à-dire le vote par Internet, qui lui pose des vrais problèmes de sincérité du vote, parce qu'il peut y avoir des interférences de puissances étrangères. Je trouve que c'est un peu une occasion manquée, pour être très honnête, j'espère qu'on déposera l'amendement à l'Assemblée nationale. Voilà. Je pense qu'il faut qu'on modernise les processus électoraux, que ça en faisait partie.

CHRISTOPHE BARBIER
Il est encore temps pour 2022, ce que vous nous dites ce matin, c'est que si l'Assemblée récupère la chose, on aura peut-être des machines à voter dans des bureaux de vote en 2022.

CEDRIC O
Alors, il y a des procédures législatives, notamment la procédure de l'entonnoir qui, je ne suis pas certain, comme n'étant pas spécialiste du projet de loi en question, que l'on puisse revenir à l'Assemblée nationale, mais en tout cas ce serait je pense une bonne chose.

CHRISTOPHE BARBIER
Alors, le numérique ce sont aussi les réseaux sociaux. Jordan BARDELLA, du Rassemblement national, s'est plaint : Facebook a bloqué son compte, parce qu'il a fait des commentaires notamment en soutenant Génération identitaire. Alors, de quel côté êtes-vous ? De l'homme politique élu national ou bien du côté du GAFA ?

CEDRIC O
Je pense qu'il faut être très clair sur ce sujet. J'avais eu l'occasion, lorsqu'il y avait la censure de Donald TRUMP, de m'étonner ou en tout cas de m'opposer à cette capacité des réseaux sociaux à unilatéralement censurer des hommes politiques, d'ailleurs, ou des journalistes ou de simples citoyens. Mais il y a une très grande hypocrisie dans la position de Jordan BARDELLA. Aujourd'hui, que se passe-t-il. Quelle est la base légale sur laquelle nous agissons ? Aujourd'hui, lorsque vous publiez un contenu sur un réseau social, vous êtes dans un espace privé, qui ne répond qu'à ces seules conditions générales d'utilisation qu'il applique ou pas. Et si vous n'êtes pas content, vous pouvez aller en justice, face à ces constructions générales… l'application de ces conditions générales d'utilisation. Nous avons, pour modifier cela, introduit dans le projet de loi confortant les principes républicains, un amendement qui dit qu'on mettait sous supervision du CSA, la politique de modération des grandes plateformes, précisément pour éviter ce genre de chose. Qu'a fait le Rassemblement national ? Il n'a pas voté cette disposition. Donc on ne peut pas, lorsqu'on est dans les médias, lorsqu'on fait une lettre publique, prendre une position, et être complètement inconséquent lorsqu'on vient à voter la loi. Donc, soit il y a une forme d'incompétence de Jordan BARDELLA, soit il y a une forme de très grande hypocrisie. Je ne sais pas, en tout cas s'il veut être conséquent, il fallait qu'il vote cette disposition.

CHRISTOPHE BARBIER
Est-ce que les réseaux sociaux peuvent avoir une responsabilité dans les faits divers tragiques de l'Essonne, comme le ministre de l'Intérieur l'a suggéré, réseau social + bandes, ça donne cette violence ?

CEDRIC O
Moi, je me garde de jeter systématiquement la responsabilité sur les réseaux sociaux. Il peut y avoir une accélération et une diffusion plus forte de la part des réseaux sociaux. Je n'ai pas en tête exactement l'exemple précis que vous évoquez. Ce qui est certain, c'est que les réseaux sociaux ont une responsabilité dans l'accélération de la haine en ligne, au-delà des phénomènes de bandes et des phénomènes de communication facilités, et qu'ils doivent répondre à cette responsabilité, c'est ce qu'on cherche à faire dans le projet de loi confortant les principes républicains.

CHRISTOPHE BARBIER
Vous avez également décidé d'écologie le numérique, d'aller vers un numérique vert. Alors, apparemment vous voudriez que l'on n'achète plus des smartphones, mais qu'on les loue, de manière à chaque fois, à rendre le vieux pour qu'il soit recyclé.

CEDRIC O
Non, on n'en est pas encore là. Alors, d'abord dire une chose sur le numérique, c'est qu'il n'y aura pas de transition environnementale sans numérique. On a besoin des BlaBlaCar pour pouvoir faire du covoiturage, on a besoin d'un certain nombre, de ce que font un certain nombre de start-up comme Back Market, pour avoir plus de reconditionnés ou de recommerce, on a besoin d'avoir de l'innovation pour réussir la transition environnementale. Donc tous ceux qui cherchent à opposer numérique et transition environnementale, se trompent. Il faut néanmoins que le numérique fasse des efforts et soit plus efficace environnementalement parlant. Les 4/5ème de la pollution générée par le numérique, ce sont les équipements électroniques, les télés, les ordinateurs, les téléphones portables, qui sont trop souvent renouvelés. C'est pour ça que dans les propositions que nous avons mises sur la table avec Barbara POMPILI, la plupart des propositions se focalisent sur cette question des équipements électroniques. Il faut qu'on renouvelle moins souvent nos téléphones portables, on le fait tous les 2 ans, c'est une aberration environnementale. Ce que nous avons dit, c'est que nous souhaitons regarder l'ensemble des leviers qui nous permettent de renouveler moins souvent les téléphones, et qu'il y a la question effectivement des téléphones subventionnés qui est sur la table. C'est très compliqué cette question, parce qu'il peut y avoir des sujets d'équilibre économique, il peut y avoir des sujets sociaux, et donc à ce stade, que nous avons demandé, c'est que nous avons demandé à l'ARCEP d'aller récupérer un certain nombre de données, pour objectiver le débat. Je rappelle…

CHRISTOPHE BARBIER
C'est l'Autorité de régulation.

CEDRIC O
Exactement. Je rappelle que cette demande, c'est-à-dire d'interdire la subvention des portables par les forfaits, est une demande de la Convention citoyenne, donc nous l'étudions de près, nous voulons peser l'ensemble des entrants, et puis nous prendrons une décision dans les mois qui viennent.

CHRISTOPHE BARBIER
Dans un autre domaine, vous avez cosigné hier dans Le Monde, avec d'autres membres du gouvernement et des élus de la majorité, une tribune sur la polémique autour de l'islamo-gauchisme à l'université. Cette tribune est intitulée « Le retour d'un clivage stérile et délétère ». Est-ce que ce n'est pas plutôt une polémique féconde ?

CEDRIC O
Non, je veux dire, j'ai une forme de malaise par rapport à la manière dont le débat se déroule. On ne peut pas nier qu'il y ait une forme de sédimentation des discriminations. On ne peut pas nier qu'il y a une forme historique, d'ailleurs qui naît sur la question israélienne, de proximité malsaine entre une partie de l'extrême gauche et des mouvements de l'islam politique, qui souvent dérivent d'ailleurs vers l'antisémitisme. Ces éléments…

CHRISTOPHE BARBIER
…islamo-gauchisme…

CEDRIC O
… ce sont des faits sociaux, des faits historiques qui sont prouvés. Ce qui me gêne dans le débat entre les pourfendeurs de l'islamo-gauchisme et les martyrs de l'intersectionnalité, c'est qu'il y a une forme d'injonction comminatoire à se positionner dans ce débat et d'opposition binaire qui me semble réduire complètement le débat et empêcher l'action publique. A travers ce qu'on a fait avec En Marche, c'est qu'on a voulu sortir des conceptualisations sémantiques entre la droite, la gauche, avec des termes qui étaient de droite ou de gauche et qui empêchaient l'action publique, parce qu'il y avait de bonnes solutions, à droite et à gauche, et des vrais problèmes auxquels il fallait répondre, et que je me refuse à me positionner obligatoirement dans ce cadre, et dans ce débat. Je ne dis pas qu'il n'y a pas des problèmes, je pense qu'il faut agir, il faut agir sur la discrimination, il faut agir sur une forme de séparatisme, c'est ce que nous faisons à travers le projet de loi récemment, mais je me refuse à des oppositions binaires sémantiques qui enferment le débat et qui empêchent qu'on puisse traiter les problèmes.

CHRISTOPHE BARBIER
Est-ce que vous ne courez pas le risque de minorer l'impact de certaines de ces thèses qui sont fort peu républicaines, le décolonialisme ou le privilège blanc ?

CEDRIC O
Non, parce que ce qu'on fait à travers le projet de loi confortant les principes républicains, c'est qu'on agit. Et j'entends, c'est toujours le reproche qui est fait dès lors qu'on dit, c'est un petit peu plus compliqué, on nous dit vous êtes naïfs, etc. Non, je ne crois pas. Je crois au contraire que l'enfermement sémantique empêche de traiter les problèmes. J'ai commencé par vous dire qu'il y avait un problème avec une proximité philosophique, politique, d'une partie de l'extrême gauche, avec cette forme d'islam politique. Mais ce n'est pas pour cela que je valide un terme que j'estime à titre personnel fourre-tout, on ne comprend plus exactement, bien sûr qu'il y a une définition scientifique qui est donnée par Pierre-André TAGUIEFF etc. etc., mais je trouve que l'on va au-delà et que ; à trop rentrer dans ce genre de débat, on oublie ce qu'on doit faire et qu'on empêche l'action publique.

CHRISTOPHE BARBIER
Cédric O, merci, bonne journée.

CEDRIC O
Merci beaucoup.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 25 février 2021