Interview de Mme Barbara Pompili, ministre de la transition écologique, à RTL le 12 février 2021, sur l'abandon du projet d'extension de l'aéroport de Roissy-Charles de Gaulle, le projet d'écotaxe régionale et la prévention des inondations.

Texte intégral

ALBA VENTURA
Bonjour Barbara POMPILI.

BARBARA POMPILI
Bonjour.

ALBA VENTURA
Vous avez annoncé hier dans le journal Le Monde l'abandon du projet d'extension de l'aéroport de Roissy-Charles de Gaulle, le fameux terminal 4. Pourquoi ? On n'a plus besoin d'avions ?

BARBARA POMPILI
Bien sûr que si. On aura toujours besoin d'avions. Simplement, on a besoin maintenant de repenser le transport aérien en fonction des enjeux du développement de demain. Et le développement de demain, ce ne sont plus des aéroports qui s'étendent à l'infini avec le trafic aérien. Et donc dans la loi que j'ai présentée avant-hier au Conseil des ministres, on prend des mesures pour soutenir le développement d'un avion qui sera moins polluant, qui sera avec des autres carburants pour proposer des alternatives pour faire en sorte qu'on ne prenne plus l'avion quand on peut prendre le train pour une distance ou un temps qui est raisonnable de deux heures et demie. On propose aussi d'arrêter justement d'étendre les aéroports. Et donc c'est logique que dans ce cas-là, le plus gros projet d'extension d'aéroport qui était celui de Roissy-Charles de Gaulle on le réinterroge et on dise : ça, ça n'est plus possible. Donc on abandonne le projet mais on demande à AEROPORTS DE PARIS de réfléchir à ce que va devenir Charles-de-Gaulle et comment Charles-de-Gaulle va s'adapter au monde de demain.

ALBA VENTURA
Parce que je vous lis, vous dites que vous avez demandé à AEROPORTS DE PARIS d'abandonner son projet et de lui en présenter un nouveau, plus cohérent, avec ses objectifs de lutte contre le changement climatique et de protection de l'environnement. Donc ça veut dire quoi exactement un nouveau ?

BARBARA POMPILI
Ça veut dire qu'on demande à AEROPORTS DE PARIS de s'adapter aux avions qui vont arriver demain.

ALBA VENTURA
Demain, c'est 2035 nous dit AIRBUS pour un avion à hydrogène. Si on est optimiste j'imagine.

BARBARA POMPILI
C'est ça, même si il y aura d'autres types de carburant avant l'hydrogène. Il peut aussi y avoir des biocarburants, enfin des carburants plus verts, moins polluants et puis, oui, on investit. On met 1,5 milliard dans le plan de relance justement pour travailler à un avion moins polluant, pour demander aussi à AEROPORTS DE PARIS de travailler sur un aéroport qui serait plus intermodal, c'est-à-dire où on puisse arriver en train, en métro, de manière pratique. Qu'on ait moins de problèmes pour transvaser ses bagages par exemple parce que si vous arrivez en TGV et qu'après vous voulez prendre un avion, il faut que ce soit pratique et donc de travailler. Le projet, il doit être là-dessus. Il doit être sûr accueillir des nouveaux avions et sur faire en sorte que les voyageurs ne soient pas obligés de prendre un avion pour arriver à l'aéroport. Ils doivent pouvoir prendre d'autres transports.

ALBA VENTURA
Ce que je voudrais savoir c'est : il n'y a pas d'augmentation de capacité d'accueil ? Parce que le projet, c'était pour 450 vols, 40 millions de passagers à horizon 2037 donc ça, c'est fini tout ça.

BARBARA POMPILI
On voit bien qu'on n'en est plus là. On voit bien qu'on n'en est plus là. Prévoir maintenant des extensions sur des immenses capacités et sur une explosion du trafic, on voit bien qu'on n'en est plus là.

ALBA VENTURA
D'accord.

BARBARA POMPILI
Donc il faut d'abord s'adapter au monde de demain.

ALBA VENTURA
Il faut se faire à l'idée qu'il n'y aura pas de retour à la normale dans l'aérien, jamais plus ? Il faut se faire à cette idée, Madame la Ministre ?

BARBARA POMPILI
Alors je le tournerais autrement. Moi, je le tournerais sur le fait que maintenant il faut que l'aérien se tourne vers l'avenir et donc on aura toujours besoin d'avions pour faire des grandes distances. Bien sûr qu'on aura besoin d'avions. Maintenant, a-t-on besoin d'avions pour faire des plus courtes distances et pour faire ce qu'on appelle des vols domestiques ? Non, on peut le faire en train et donc améliorons l'offre de trains, faisons en sorte que ce soit pratique de prendre un train puis un avion. Faisons en sorte qu'on puisse acheter des billets où ce soit marqué sur le billet le trajet en train, le trajet en avion. Qu'on n'ait pas besoin de prendre plusieurs billets différents. Et puis faisons en sorte que les aéroports soient aussi vertueux sur le plan environnemental en se chauffant avec de la géothermie par exemple, comme ce qu'on demande à ADP.

ALBA VENTURA
Barbara POMPILI, ce projet de T4 c'était quand même 50 000 nouveaux emplois directs, 225 000 nouveaux emplois indirects. On va faire quoi de toutes ces personnes ?

BARBARA POMPILI
Alors d'abord, il va y avoir des emplois si l'aéroport s'adapte justement à ces nouveaux enjeux. Et puis ensuite, on est sur le Val-d'Oise, on est sur le Val-d'Oise. Le Val-d'Oise c'est un territoire qui est un territoire qui a besoin de se développer. Il a connu d'autres objets puisque nous avons décidé aussi…

ALBA VENTURA
D'abandonner EuropaCity.

BARBARA POMPILI
D'abandonner EuropaCity, oui, mais abandonner EuropaCity c'était pareil. C'était un projet complètement du passé où on met un grand centre commercial dans des champs. Ça, c'est aussi des choses qu'on interdit dans la nouvelle loi climat et résilience qu'on a présentée cette semaine mais ça ne veut pas dire que ce territoire ne doit pas se développer. Travaillons sur le développement…

ALBA VENTURA
Mais pas avec des grands projets si on vous comprend.

BARBARA POMPILI
On peut faire des grands projets mais ne les faisons plus en bétonnant les sols. La bétonisation des sols, c'est hyper dangereux pour l'environnement et pour notre avenir. Là, on a des friches. On met de l'argent, un fonds friches pour aider justement les aménageurs à aller plutôt sur des friches que sur des terres naturelles ou agricoles, et on travaille aussi pour aider le développement de ce territoire qui a besoin de perspectives économiques.

ALBA VENTURA
Effectivement. Il y a d'autres extensions qui pourraient être remises en cause ? Je pense à tous ces projets en cours dans les aéroports de Nice, Marseille, Lille, Montpellier, La Réunion, La Guadeloupe, La Martinique, Bâle-Mulhouse et Nantes.

BARBARA POMPILI
Oui. Je ne vais pas vous faire des annonces une par une sur chaque aéroport. Là on a posé la base, on a posé le fait qu'on ne pouvait plus faire d'extension d'aéroport parce que sur des prévisions de trafic qui n'ont plus lieu d'être. Maintenant, on va regarder au cas par cas. Il y a des aéroports…

ALBA VENTURA
Mais parmi ceux que je vous ai cités, est-ce qu'il y en a, c'est sûr, qui n'auront pas d'extension ?

BARBARA POMPILI
On regarde au cas par cas. Moi je ne vais pas vous donner des réponses comme ça. On regarde au cas par cas chaque aéroport comme vous le disiez justement. C'est une activité économique, c'est aussi des emplois donc il faut vraiment qu'on s'adapte et qu'on regarde au cas par cas si les projets sont en adéquation ou pas avec les enjeux environnementaux. Et là on parle de projets en cours ; les projets à venir, c'est terminé.

ALBA VENTURA
Barbara POMPILI, dans le projet de loi climat que vous avez présenté mercredi en Conseil des ministres figure la mise en place d'une écotaxe pour les camions. Est-ce que vous êtes sûre que ça va passer ? Parce qu'en 2014, François HOLLANDE avait dû reculer, vous vous en souvenez. Vous n'étiez pas encore sa ministre mais il y avait eu les Bonnets rouges et derrière les Bonnets rouges se cachent souvent les Gilets jaunes.

BARBARA POMPILI
Le pari qu'on fait dans ce projet de loi, et d'ailleurs on le fait dans plein de domaines, c'est de voir avec les élus locaux ou les élus régionaux dans ce cas, qu'est-ce qui est le plus adapté pour leur territoire.

ALBA VENTURA
Valérie PECRESSE dit déjà banco, la présidente de l'Ile-de-France.

BARBARA POMPILI
Eh bien banco ! Si Valérie PECRESSE considère que sur son territoire c'est intéressant d'instaurer une écotaxe qui lui permettra de financer d'ailleurs de la réparation de routes ou d'autres choses, eh bien très bien. Justement on demande aux élus de pouvoir… On leur propose de se saisir d'une possibilité. Soit ils s'en saisissent, soit ils ne s'en saisissent pas, mais au moins ils pourront.

ALBA VENTURA
Mais on taxe les camions qui passent, les camions en transit ou les camions tout court, donc tous les camions ?

BARBARA POMPILI
Non, ce sont les camions qui circulent sur certaines routes du territoire. Mais encore une fois, je vous le dis, c'est une opportunité qu'on donne aux régions. On leur dit : si vous voulez vous saisir de cette opportunité, faites-le et faites-le après avec votre méthode et à votre manière.

ALBA VENTURA
Qui va négocier avec les transporteurs ?

BARBARA POMPILI
Eh bien ce sera chaque région qui regardera ce qui est possible. C'est déjà instauré en Alsace. L'Alsace a décidé de le faire, ils l'ont fait parce qu'effectivement ils ont un transit notamment avec l'Allemagne qui nécessite ce genre de mesure. Si l'Ile-de-France considère qu'ils doivent le faire, qu'ils le fassent. Il y a d'autres régions qui ne le feront pas parce qu'ils considéreront que ça n'est pas nécessaire.

ALBA VENTURA
Barbara POMPILI, vous avez peut-être vu les images de cette petite commune de Seine-et-Marne, Esbly, qui enregistre sa quatrième crue en cinq ans. On peut parler aussi du sud-ouest, on peut parler de Saintes en Charente-Maritime touchée récemment. Alors il y a les effets du dérèglement climatique mais il y a les effets de l'aménagement des sols. A quoi ça sert de nous faire la leçon sur la protection de la planète si on continue de construire en zone inondable en fait ?

BARBARA POMPILI
Alors déjà, moi j'ai demandé à mes services, mes services n'ont jamais vu ça, un tel niveau d'alerte qui couvre presque la moitié du territoire sur les crues. C'est énorme et ça prouve que les choses bougent et malheureusement pas forcément dans le bon sens, donc à cause du réchauffement climatique bien évidemment mais ça nous pose des questions sur ce que vous dites, c'est-à-dire sur comment on aménage les sols. Il faut qu'on arrête d'artificialiser parce que le sol doit jouer un rôle d'éponge. Et là, il ne peut plus jouer un rôle d'éponge quand il est bétonné de partout. Donc c'est aussi pour ça que dans la loi, on divise par deux le rythme d'artificialisation des sols, c'est très important.

ALBA VENTURA
Mais est-ce que vous allez interdire aux maires de construire en zone inondable une bonne fois pour toutes ?

BARBARA POMPILI
Alors c'est interdit de construire en zone inondable, Madame VENTURA. C'est interdit.

ALBA VENTURA
Ça reste des zones inondées. Vous avez vu ce que les assurances ont dit ces dernières semaines : qu'elles n'en pouvaient plus, qu'il leur fallait d'autres dispositifs.

BARBARA POMPILI
Alors on va tester. Vous avez vu ce qui s'était passé dans les Alpes-Maritimes. On met en place là un dispositif expérimental pour aider les gens à reconstruire. Donc en complément de leur assurance, on va les aider en finançant par le fonds Barnier à reconstruire de manière résiliente. Alors ça veut dire quoi ? De reconstruire différemment. C'est-à-dire- qu'on arrête de construire pareil, qu'on construise avec des étages surélevés, avec éventuellement même des pièces de sécurité si jamais il y a des inondations et en essayant aussi de repousser, de ne pas reconstruire dans des endroits où manifestement on va se reprendre une inondation. Donc on essaye de travailler à un nouveau mode de construction qui tienne compte de ces inondations.

ALBA VENTURA
Vous parliez de l'artificialisation des sols. Que faut-il faire avec AMAZON ? Parce que les opposants dénoncent la fragilité des sols quand ils mettent en place de grands entrepôts. On l'a vu récemment près du Pont du Gard, 38 000 mètres carrés. En même temps, le géant du e-commerce annonce qu'il va recruter 3 000 personnes en France, du préparateur de commande à l'ingénieur, des recrutements qui s'appuieront sur la diversité et l'égalité des chances. On fait quoi avec AMAZON ? Vous vouliez un moratoire sur les entrepôts du e-commerce. Vous le voulez toujours ?

BARBARA POMPILI
On a de plus en plus de gens en France – et pas qu'en France d'ailleurs – qui utilisent le e-commerce. C'est un fait et donc il faut qu'on puisse s'y adapter. Mais ça ne veut pas dire qu'on doit faire n'importe quoi sur les sols. Donc on a mis dans la loi le fait qu'on ne pouvait plus artificialiser quand il y avait des possibilités d'aller sur des friches. Donc ça, ça va s'appliquer y compris pour tous les entrepôts. Et après, on est en train de réfléchir à comment faire en sorte pour que le e-commerce s'adapte et puisse vivre en relation aussi avec les enjeux environnementaux. Donc c'est un travail qu'on est en train de faire.

ALBA VENTURA
Donc pas de moratoire pour l'instant.

BARBARA POMPILI
Mais ce qu'on a mis dans la loi, c'est de facto un moratoire. On est même au-delà du moratoire puisqu'on ne peut plus artificialiser quand on peut faire autrement.

ALBA VENTURA
Barbara POMPILI, est-ce que vous confirmez que le Covid ralentit la maintenance des centrales nucléaires et est-ce que ça peut avoir une incidence sur la production d'électricité ? Des coupures d'électricité ?

BARBARA POMPILI
Non, non. Il y a eu un sujet lors du premier confinement. Le premier confinement, on n'a pas pu faire les maintenances de centrales et comme les maintenances de centrales sont obligatoires, on a dû les repousser et c'est ça qui a posé des questions d'adaptation sur cet hiver. Mais en revanche aujourd'hui, toutes les maintenances sont assurées. Je peux vous rassure forcément.

ALBA VENTURA
Et là aussi, j'aimerais avoir votre religion. Vous avez vu ce qu'il se passe en Suède, pays exemplaire en théorie en matière de protection de l'environnement, sauf que la Suède a fait le choix de l'éolien mais elle arrête ses centrales à charbon. Elle n'a conservé que trois centrales nucléaires et avec le froid et l'absence de vent, l'éolien ne produit pas suffisamment. Résultat, la Suède a dû mettre en route sa vieille centrale au gasoil, a dû acheter à l'Allemagne, à la Pologne et à la Lituanie de l'électricité produite par leurs centrales à charbon. Vous croyez toujours possible une France sans nucléaire ?

BARBARA POMPILI
Alors je le crois d'autant plus possible que nous avons publié la semaine dernière ou il y a deux semaines une étude qui a été faite par RTE – c'est le réseau d'électricité – et par l'AIE, l'Agence internationale de l'énergie donc des gens sérieux, qui disent que c'est possible à horizon 2050 de passer aux énergies renouvelables totalement mais…

ALBA VENTURA
Totalement ? A 100% ?

BARBARA POMPILI
Oui, à 100% à l'horizon 2050. Alors c'est un peu après 2050.

ALBA VENTURA
Donc la Suède est un mauvais exemple.

BARBARA POMPILI
Non. Mais à partir du moment où on prend certaines mesures et où on le fait de manière progressive. Nous, on a le temps de prendre cette décision. Est-ce qu'on garde du nucléaire ou est-ce qu'on passe au 100% renouvelables ? Maintenant on sait qu'on peut faire le choix entre les deux mais il y aura des investissements à faire, il y aura un certain nombre de contraintes et le choix sera évidemment un choix qui sera fait démocratiquement.

ALBA VENTURA
Merci beaucoup Barbara POMPILI.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 15 février 2021