Interview de Mme Élisabeth Borne, ministre du travail, de l'emploi et de l'insertion, à Europe 1 le 23 février 2021, sur la vaccination contre le coronavirus en entreprise, la réforme de l'assurance chômage et la prolongation des mesures de chômage partiel.

Texte intégral

MATTHIEU BELLIARD
Mon invitée, Elisabeth BORNE, la ministre du Travail, de l'Emploi et de l'Insertion, bonjour Elisabeth BORNE.

ELISABETH BORNE
Bonjour.

MATTHIEU BELLIARD
La vaccination en entreprise ça commence, je parle sous votre contrôle, jeudi, jeudi matin.

ELISABETH BORNE
Ça commence vendredi très précisément, mais c'est une première étape dans laquelle les salariés vulnérables, très vulnérables, c'est-à-dire ceux qui ont des pathologies chroniques, par exemple des problèmes cardiovasculaires, respiratoires, des problèmes d'obésité, vont effectivement pouvoir être vaccinés par la Médecine du travail.

MATTHIEU BELLIARD
Est-ce qu'on a déjà des chiffres, enfin on sait combien d'entreprises, dans combien d'entreprises, on pourra demander à se faire vacciner ?

ELISABETH BORNE
Alors, c'est vraiment les services de santé au travail qui vont être mobilisés, parce qu'il y a un enjeu important de confidentialité, comme ça s'adresse à des salariés vulnérables, il ne s'agit pas que l'employeur soit effectivement au courant des problèmes de santé que peut avoir le salarié, donc ce qu'on demande aux entreprises c'est de prévenir les salariés que ceux qui sont très vulnérables pourront être vaccinés par la Médecine du travail et les salariés pourront contacter directement la Médecine du travail.

MATTHIEU BELLIARD
A quoi ça sert, puisque je peux appeler mon médecin généraliste déjà, si je suis un salarié vulnérable ?

ELISABETH BORNE
Eh bien écoutez, je pense que… on sait qu'en entreprise on pratique déjà largement la vaccination contre la grippe, les entreprises souhaitaient s'impliquer, notamment pour sensibiliser les salariés à l'importance de la vaccination, c'est ce qu'on rend possible à partir de la fin de la semaine, c'est vraiment une première étape et puis ça va monter en puissance.

MATTHIEU BELLIARD
Vous demandez en fait aux entrepreneurs, aux chefs d'entreprise aussi, quelque part de relayer cet appel à la vaccination.

ELISABETH BORNE
Absolument, de relayer cet appel à la vaccination, je pense qu'ils sont, enfin je suis sûre, qu'ils sont prêts à le faire, les organisations syndicales aussi, donc c'est une autre façon de pouvoir se faire vacciner, mais je vous dis, là c'est une première étape, quand on permettra de, enfin quand on donnera accès au vaccin à tous les adultes, alors les entreprises pourront vraiment monter en puissance et faire ce qu'elles font avec la vaccination contre la grippe.

MATTHIEU BELLIARD
Oui, et puis première étape, parce que pour démarrer là, les médecins feront une dizaine de doses seulement.

ELISABETH BORNE
En fin ça démarre avec quelques doses par médecin, et puis ensuite on va monter en puissance, c'est le vaccin, vous savez, ASTRAZENECA, qui n'est pas, en tout cas aujourd'hui, recommandé pour les plus de 65 ans, donc il va pouvoir concerner les salariés, avec ces pathologies chroniques, de 50 à 64 ans.

MATTHIEU BELLIARD
Vous réitérez également votre appel au télétravail généralisé, enfin vous ré-ré-réitérez Elisabeth BORNE, est-ce que vous êtes entendue sur ce point-là, est-ce qu'aujourd'hui, par exemple, parce qu'on a beaucoup de chiffres sur le télétravail, mais est-ce qu'on est capable d'observer son impact sur les données épidémiologiques ?

ELISABETH BORNE
Alors, on a des chiffres précis, on a des études qui ont été faites, qui montrent que quand on est en télétravail on réduit de 20 à 30 % le risque de contamination, donc c'est vraiment important, à un moment où on voit bien que les chiffres sur l'épidémie ne sont pas bons, de se remobiliser pour le télétravail, c'est ce qu'on a demandé. On a eu une érosion, depuis novembre, sur le télétravail, là on a réussi à arrêter cette érosion, on a une légère augmentation, il reste des marges de manoeuvre, donc moi je le dis vraiment aux entreprises, aux salariés, on souhaite tous éviter des mesures plus restrictives, un confinement, et le télétravail est une bonne réponse.

MATTHIEU BELLIARD
Oui, parce que l'idée, et là aussi je parle sous votre contrôle, ça a été de maintenir autant que possible les écoles et le cadre du travail quand c'est nécessaire, ce que j'entends aussi dans ce que vous dites, c'est que le scénario d'un confinement du travail, à la façon du printemps 2020, est toujours sur la table.

ELISABETH BORNE
Ecoutez, on prend les mesures appropriées en fonction de l'évolution de l'épidémie, ces derniers jours les chiffres ne sont pas bon, on voit qu'on a à nouveau une augmentation du nombre de cas positifs, qu'on a une forte pression sur nous hôpitaux, donc il faut qu'on fasse tous le maximum pour ralentir la propagation du virus, et moi je réunirai vendredi prochain, à nouveau, vous savez, les secteurs dans lesquels l'érosion avait été le plus marqué, notamment la banque, l'assurance, l'ingénierie, le conseil, pour faire le point sur ce qu'ils ont pu faire depuis que nous nous sommes rencontrés. On sait que les situations sont assez contrastées, par exemple dans le secteur bancaire, il y a des banques qui jouent très bien le jeu, il y en a qui le jouent moins, et elles font l'objet de contrôles par les services de l'Inspection du travail, et on pourra leur dire vendredi si c'est en train de s'arranger, ou pas.

MATTHIEU BELLIARD
Oui, il y a des bons élèves, des moins bons élèves dans…

ELISABETH BORNE
Je vous confirme qu'il y a des bons et des moins bons.

MATTHIEU BELLIARD
Mais vous ne donnez pas nom encore ?

ELISABETH BORNE
Pas encore.

MATTHIEU BELLIARD
Pas de « name and shame » ce matin dans le secteur bancaire. Il y a d'autres secteurs en particulier qui attirent votre attention ?

ELISABETH BORNE
Enfin, c'est vraiment des secteurs, enfin sans stigmatiser…

MATTHIEU BELLIARD
Où on peut télétravailler.

ELISABETH BORNE
La banque et l'assurance, c'est des secteurs où on peut télétravailler, où ça avait été fait largement au mois de novembre, où on voit que certaines ont continué, et d'autres pas, celles qui n'ont pas continué sont contactées par l'Inspection du travail, qui va faire des inspections encore en cette fin de semaine, et on fera le point en fin de semaine.

MATTHIEU BELLIARD
Quels types de sanctions est-ce qu'il faut attendre ?

ELISABETH BORNE
Vous savez, il y a des mises en demeure, dans 90 % des cas, quand on a une mise en demeure, l'entreprise se remet sur des bons rails, et puis parfois on est obligé de passer par des sanctions plus fortes, ça peut aller jusqu'à des référés judiciaires. Je crois que chacun peut être responsable, on fait, enfin moi je suis consciente que tout le monde commence à trouver que ça fait longtemps, ce télétravail, mais là on a vraiment un enjeu d'éviter un nouveau confinement, donc chacun doit jouer le jeu au maximum.

MATTHIEU BELLIARD
Le « quoi qu'il en coûte », combien de temps Elisabeth BORNE ? C'est presque la question obligatoire. Le chômage partiel et les aides qui vont avec sont-ils garantis tant que le virus ne sera pas vaincu ?

ELISABETH BORNE
Moi je le dis très clairement, tant qu'il y aura des restrictions sanitaires, des établissements, des entreprises, qui sont fermés totalement, voire partiellement, alors on continuera à maintenir une prise en charge à 100 % de l'activité partielle pour ces entreprises, donc ça veut dire que l'Etat continue à assurer la rémunération des salariés quand ils ne peuvent pas travailler. On l'a fait jusqu'à près de 9 millions de salariés au printemps, encore plus de 3 millions pendant le confinement de novembre et on fera…

MATTHIEU BELLIARD
Aujourd'hui ils sont combien soutenus par le chômage partiel ?

ELISABETH BORNE
De l'ordre de 2 millions de salariés qui sont encore soutenus par le chômage partiel, dans ces secteurs précisément qui ne peuvent pas travailler, c'est très important parce que, vous savez, ça a permis de contenir assez largement l'augmentation du chômage, on n'a pas du tout eu les chiffres qu'on avait eus dans la crise de 2008-2009, où on avait une augmentation de 25 % du chômage, là on est autour de 8 % et, évidemment, comme la crise continue, on va continuer à accompagner les entreprises, notamment avec l'activité partielle.

MATTHIEU BELLIARD
Et combien d'entreprises font encore appel aujourd'hui à l'activité partielle ?

ELISABETH BORNE
Alors, il y en a beaucoup, puisqu'on a près de 2 millions de salariés qui sont en activité partielle. La bonne formule, quand on a une activité qui baisse durablement, c'est l'activité partielle de longue durée, vous savez, c'est des accords au sein des entreprises pour partager l'activité entre tous les salariés, et l'Etat prend en charge la partie qui n'est pas travaillée, et ça permet aussi de se former. L'objectif c'est vraiment de ne pas faire ce qu'on avait pu faire en 2008-2009, où des entreprises avaient licencié des salariés, ce qui est tout d'abord traumatisant pour le salarié, et puis au moment où l'activité économique repart, eh bien on se rend compte qu'on n'a plus des compétences dont on a besoin, donc il faut garder les salariés, les former, pour que l'entreprise soit plus forte en sortie de crise.

MATTHIEU BELLIARD
Olivier DUSSOPT, le ministre des Comptes publics, estime que le niveau des dépenses publiques n'est pas soutenable dans le temps, et vous, vous me dites que tant qu'il y aura l'épidémie, tant qu'il y aura le virus, le « quoi qu'il en coûte », le chômage partiel, sera maintenu ?

ELISABETH BORNE
Je dis que, évidemment, tant qu'il faut protéger les emplois, on le fera, c'est-ce qu'on a fait jusqu'à présent et qu'on va continuer à faire tant qu'il y aura des restrictions sanitaires.

MATTHIEU BELLIARD
Autre point, Elisabeth BORNE, sur lequel votre parole est attendue, la réforme de l'assurance chômage. Alors, petit rappel succinct, autant que possible, les partenaires sociaux en désaccord, le gouvernement qui tranche, personne n'est content, la crise reporte son application. Cette réforme elle est remise sur la table, est-ce que vous y croyez, est-ce qu'il y a de l'espace politique, là, dans le débat, pour remettre la réforme de l'assurance chômage sur la table ?

ELISABETH BORNE
Ecoutez, moi je pense que cette réforme de l'assurance chômage elle est nécessaire, avec deux objectifs, d'abord lutter contre la précarité, notamment le recours excessif aux contrats courts, c'est le système de bonus-malus qu'on propose pour les entreprises, un malus quand elles font plus appel que les autres à des contrats courts, et puis c'est aussi un enjeu d'équité, vous savez qu'aujourd'hui si vous travaillez à mi-temps tous les jours, ou un jour sur deux à temps plein, in fine vous avez travaillé le même nombre d'heures, et vous n'avez pas du tout la même allocation chômage, donc il faut aller au bout de cette réforme, on a eu beaucoup de discussions avec les organisations patronales et syndicales, moi je suis aussi consciente…

MATTHIEU BELLIARD
Que vous vouliez aller au bout, c'est une chose, mais au-delà du fond-même de la réforme, on parle d'assurance chômage, j'aurais pu vous parler de la réforme des retraites, il n'y a pas un petit côté méthode Coué, comment est-ce qu'on peut imaginer, là, le 23 février, qu'on va passer ces réformes avant la présidentielle ?

ELISABETH BORNE
Eh bien écoutez, moi je réunis les organisations patronales et syndicales la semaine prochaine, le 2 mars…

MATTHIEU BELLIARD
Qui vous disent qu'ils n'en veulent pas.

ELISABETH BORNE
Et on pourra faire le point sur tous les échanges qu'on a eus.

MATTHIEU BELLIARD
Je peux déjà vous dire, ils vous disent qu'ils n'en veulent pas.

ELISABETH BORNE
J'ai bien compris, moi je pense qu'il faut tenir compte du contexte, de la situation du marché du travail, c'est ce qu'on a proposé, on est prêt à adapter le calendrier, on est prêt aussi à adapter les règles, en tenant compte de la situation du marché du travail, et c'est ce que je présenterai mardi prochain aux organisations patronales et syndicales.

MATTHIEU BELLIARD
Vous avez une botte secrète, un argument, qui va les faire plier ?

ELISABETH BORNE
Vraiment je pense que les organisations patronales et syndicales pourront constater qu'on a écouté, qu'on a pris en compte des remarques, qu'effectivement tout le monde n'est pas forcément d'accord, à la fin effectivement c'est le gouvernement qui tranche, mais qu'on a vraiment adapté cette réforme, et qu'on est prêt à l'adapter pour tenir compte de la conjoncture, de la situation du marché du travail.

MATTHIEU BELLIARD
Nous avons parlé des aides, parlons des jeunes plus spécifiquement. Hier matin sur Europe 1, à votre place, le grand patron Louis GALLOIS vous appelait à changer d'avis sur le RSA des 18-25 ans, c'est la position du gouvernement qui est contre l'idée que les jeunes commencent dans la vie active par des aides sociales, avis que partageait Louis GALLOIS dans un premier temps, écoutez-le.

LOUIS GALLOIS
J'ai changé d'avis parce que la situation des jeunes s'est dégradée, quand vous n'avez aucune ressource vous ne pouvez pas chercher de travail, je pense qu'il faut leur donner les ressources qui leur permettent de s'engager dans une véritable recherche d'activité, et pour cela je pense que le RSA c'est le minimum qu'on puisse leur accorder.

MATTHIEU BELLIARD
Est-ce que votre position n'est pas simplement dogmatique, Elisabeth BORNE ?

ELISABETH BORNE
Non, mais pas du tout. Qu'il faille aider financièrement les jeunes qui ne s'en sortent pas, évidemment, il n'y a pas de doute là-dessus et c'est bien ce qu'on fait.

MATTHIEU BELLIARD
Mais il y a un tabou, cette question du RSA chez les moins de 25 ans ?

ELISABETH BORNE
Par contre, un certain nombre de groupes politiques veulent le RSA pour les jeunes, moi je dis qu'on doit plus que ça aux jeunes, on leur doit d'abord un accompagnement vers l'emploi, c'est ce qu'on fait par exemple avec la Garantie jeunes, vous savez, c'est un dispositif qui marche très bien, dans lequel le jeune est accompagné, il y a des ateliers collectifs, il y a du coaching, il y a de l'immersion en entreprise, et il y a une allocation, de près de 500 euros par mois, on a doublé le nombre de places en Garantie jeunes, on est passé de 100.000 à 200.000 cette année, on a systématisé ce principe d'une aide financière quand on a un accompagnement vers l'emploi, et c'est ça qu'on veut, c'est répondre à la situation des jeunes, là, dans l'immédiat, avec une aide financière, mais c'est surtout les accompagner vers un emploi durable, et c'est ce qu'on appelle la Garantie jeunes universelle, moi je suis convaincue que c'est la bonne réponse. Les jeunes ils ne veulent pas juste une allocation, ils veulent gagner leur autonomie, dans la durée, en arrivant sur un emploi.

MATTHIEU BELLIARD
Et cette question du RSA ne reviendra pas sur la table, pas de changement d'avis ?

ELISABETH BORNE
Ecoutez, moi je pense qu'avec la Garantie jeunes universelle, ce qu'on propose c'est mieux, je vous dis, c'est répondre immédiatement aux difficultés financières, mais c'est accompagner les jeunes pour qu'ils trouvent un emploi, et moi je suis convaincue, vous savez que les jeunes, on en a un certain nombre qui sont sortis du système scolaire, du système éducatif, qui n'ont pas de projet professionnel, ce qu'on doit faire c'est les aider à bâtir un projet professionnel et à le mettre en oeuvre, et c'est bien ça qu'on veut faire pour chaque jeune.

MATTHIEU BELLIARD
Un dernier mot, les jeunes toujours, la question de l'apprentissage. On s'est réjoui des bons chiffres 2020, 500.000 jeunes, +40 % en un an, enfin des bons chiffres sur l'apprentissage, et là, six mois après la rentrée, on a le problème de ceux qui n'ont pas de contrat en entreprise, ils sont 30.000 au 15 février, est-ce que c'est lié au Covid, est-ce qu'on les a envoyé au casse-pipe ?

ELISABETH BORNE
Non. Ecoutez, moi je suis évidemment attentive à la situation de ces quelques milliers de jeunes, vous l'avez dit, on a plus de 500.000 jeunes qui ont un contrat d'apprentissage, quelques milliers qui n'en n'ont pas, on va les accompagner individuellement, pour que là aussi chacun puisse avoir une réponse, les préfets, les recteurs, les entreprises, sont mobilisés, et je n'ai pas de doute qu'on va trouver une solution.

MATTHIEU BELLIARD
On vous réinvitera pour reparler de la solution de ces 30.000 jeunes, merci Elisabeth BORNE.

ELISABETH BORNE
Merci.

MATTHIEU BELLIARD
Merci beaucoup d'être venue répondre à nos questions ce matin, ministre du Travail, de l'Emploi et de l'Insertion.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 24 février 2021