Interview de Mme Élisabeth Borne, ministre du travail, de l'emploi et de l'insertion, à BFM Business le 16 février 2021, sur les chiffres du chômage et la prolongation des mesures de chômage partiel.

Texte intégral

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Je suis avec Elisabeth BORNE, la ministre du Travail, de l'Emploi et de l'Insertion. Bonjour Elisabeth BORNE.

ELISABETH BORNE
Bonjour.

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Vous avez de la chance, parce que le chiffre qui est tombé à 07h30 est quand même bon, on va voir qu'il y a sans doute un effet trompe-l'oeil, même l'INSEE le dit, 8 % de chômage fin 2020, c'est une très bonne surprise, on était à 9,1 % fin octobre, fin septembre pardon. Qu'est-ce qui s'est passé ?

ELISABETH BORNE
Il y a un effet trompe-l'oeil, je crois qu'il faut en être conscient, notamment dans le mode de calcul du chômage au sens…

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Du BIT.

ELISABETH BORNE
… du BIT. On demande aux gens s'ils étaient prêts à retravailler, s'ils étaient immédiatement disponibles, et donc on a une partie…

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Parce qu'ils étaient confinés, du coup ils ne faisaient pas la recherche d'emploi.

ELISABETH BORNE
Voilà. On avait eu le même effet, on se souvient, au deuxième trimestre, on avait un taux de chômage de 7 %, qui n'était pas représentatif. Mais c'est vrai aussi qu'avec les mesures d'urgence, avec le plan de relance, on a réussi jusqu'à présent à contenir relativement l'impact de la crise sur l'emploi. Vous savez que l'on avait eu une très forte poussée du chômage au printemps, et en fin d'année on a une hausse effectivement du nombre de demandeurs d'emploi, qui est de l'ordre de 8 %, c'est-à-dire que ça n'a rien à voir avec ce qu'on avait pu voir par exemple dans la crise de 2008/2009, on était à 25 % d'augmentation du nombre de chômeurs de catégorie A, c'est-à-dire ceux qui n'ont aucune activité.

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
On était avec un économiste, Philippe WAECHTER, tout à l'heure dans le journal, qui nous disait qu'effectivement quand il regardait les chiffres, notamment de l'INSEE la semaine dernière, sur les demandeurs d'emploi et les créations d'entreprises, ce n'était pas si mal, c'est-à-dire que les entreprises continuaient quand même à croire en l'avenir et surtout à ne pas se séparer de leurs salariés trop rapidement.

ELISABETH BORNE
Ecoutez, c'est bien l'objectif de tous les dispositifs qu'on met en place, notamment l'activité partielle, qui a protégé près de 9 millions de salariés au printemps, et encore plus de 3 millions au mois de novembre.

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Du coup, est-ce qu'il faut la débrancher, là ? Vous aviez dit qu'on la débrancherait fin février, compte tenu de ce bon chiffre, est-ce que vous dites ce matin : on va faire ce qu'on a prévu, c'est-à-dire on va arrêter le 100 % pour les secteurs les plus fragiles et pour les autres secteurs, c'est plus 85 % mais 60 % ?

ELISABETH BORNE
Non, on va prolonger…

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Ah…

ELISABETH BORNE
Je vous le dis ce matin, au mois de mars, des taux actuels d'activité partielle. Donc effectivement aucun reste à charge pour les secteurs qui sont les plus frappés par la crise, et on maintient ce taux de 15 % sur le mois de mars, pour répondre aussi à l'incertitude qu'on a sur la situation sanitaire, et donc les difficultés que ça peut créer dans certains secteurs. Donc on va maintenir ces taux au mois de mars, mais moi je le redis à toutes les entreprises, signez des accords d'activité partielle de longue durée, vous savez que ces accords ils peuvent durer jusqu'à 2 ans, et ils permettent de garantir à l'entreprise de la visibilité ainsi qu'à ses salariés, avec effectivement un taux très protecteur d'activité partielle.

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Ça c'est l'autre mécanisme, il y a le celui de chômage partiel j'ai envie de dire au jour le jour, et puis celui à longue durée. Est-ce que vous avez les chiffres là de cette mise en chômage partiel de longue durée ? Combien d'entreprises l'utilisent ?

ELISABETH BORNE
On a 7 000 entreprises qui se sont emparées de ce dispositif qui protège aujourd'hui plus de 530 000 salariés…

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Donc un demi-million de salariés qui sont dans le mécanisme.

ELISABETH BORNE
Absolument, qui sont dans un dispositif qui leur donne de la visibilité, je vous dis jusqu'à 2 ans. Et puis ce qui est important aussi, c'est que pendant le temps où les salariés ne travaillent pas, ils peuvent se former, vous savez qu'on prend en charge…

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Ça marche moins bien ça pour le coup, la formation pour les salariés en chômage de longue durée, les entreprises n'ont pas eu le temps de s'organiser.

ELISABETH BORNE
Alors, les entreprises elles ont d'abord protégé les emplois, ce qui est une bonne nouvelle, et ce qui a certainement un impact sur les chiffres du dommage. Il faut aussi qu'elles se saisissent de l'autre volet de cette activité partielle de longue durée, qui est de former des salariés pour que les entreprises, les salariés aient pu prendre en compte dans leurs compétences tous les enjeux de la transition écologique, de la transition numérique, et que les entreprises soient plus fortes en sortie de crise.

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Il y a aussi un autre mécanisme qui devait permettre aux salariés des secteurs extrêmement sinistrés, à long terme, alors je pense aux transports, je pense au tourisme, à se reconvertir mais dans le cadre de bassins d'emploi assez déterminés, mécanismes de convention collective.

ELISABETH BORNE
… collective, absolument.

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Ça marche ou pas, ça ?

ELISABETH BORNE
Alors, ce dispositif, on vient de mettre en place, ça permet effectivement à des salariés dont l'emploi est menacé, de se former pour rebondir dans d'autres secteurs. Vous savez que l'Etat prend en charge jusqu'à 100 % de la rémunération et de la formation du salarié…

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Mais ça, il faut que les entreprises qui doivent se séparer malheureusement de leurs salariés, soient partie prenante.

ELISABETH BORNE
Il faut que les entreprises anticipent, et donc on va les accompagner. Et l'objectif c'est bien de permettre aux salariés, dont l'emploi est menacé, de pouvoir retrouver un emploi, à proximité, dans le même bassin d'emploi, en ayant les compétences qui sont nécessaires pour ces nouveaux emplois. Moi je visiterai prochainement des entreprises qui permettent notamment, il s'agit de femmes en l'occurrence, qui étaient caissières ou qui étaient dans le nettoyage, de se former sur des métiers notamment d'aide-soignante, et c'est effectivement des métiers dont on a énormément besoin, et ce mécanisme il a cet objectif : permettre à des salariés, quand leur emploi est menacé, que ça ne soit pas une catastrophe, mais au contraire de rebondir vers d'autres secteurs.

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Il faut combien de temps, effectivement, quand on est caissière, de devenir aide-soignante avec ce type de mécanisme ?

ELISABETH BORNE
Les formations, elles vont durer 18 mois. C'est vraiment un accompagnement important pour…

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Ah oui, très qualifié en fait.

ELISABETH BORNE
… les salariés en question.

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Compte tenu de tout ça, des chiffres plutôt positifs quand même qu'on a eus aujourd'hui, 8 % de chômage à fin 2020, vous pensez qu'on pourra contenir en. 2021 la progression du chômage ? Est-ce que l'ensemble des mécanismes qu'on vient de décrire vous permet d'espérer qu'on ne franchisse pas les 10 % par exemple ?

ELISABETH BORNE
Ecoutez, c'est bien notre objectif, c'est pour ça qu'on déploie tous ces outils : l'activité partielle, l'activité partielle de longue durée, le mécanisme qu'on a élaboré avec les partenaires sociaux, les organisations patronales et syndicales, transition collective, c'est aussi pour ça qu'on a un Plan jeunes, parce qu'on est aussi très attentif à l'augmentation du chômage des jeunes, et là aussi je le dis, parce que je crois qu'il y a beaucoup d'inquiétude chez les jeunes et chez leurs parents, on a permis grâce notamment aux aides à l'embauche, d'avoir près de 1,2 million de jeunes recrutés en CDD de plus de 3 mois ou en CDI, entre août et décembre 2020…

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Par rapport à l'an dernier ?

ELISABETH BORNE
Eh bien c'est autant, quasiment autant qu'en 2018 et en 2019. Donc ça c'est aussi l'effet des aides à l'embauche, l'aide de 4 000 € pour les entreprises qui engagent effectivement un jeune en CDD de plus de 3 mois ou en CDI, les aides à l'alternance, à l'apprentissage, au contrat professionnalisation, de 5 000 à 8 000 €. Vous savez qu'on a battu tous les records sur l'apprentissage avec plus de 500 000 apprentis au cours de l'année 2020. Donc est 140 000 de plus que ce qu'on avait eu au cours de l'année 2019, qui était une année record. Donc je pense que c'est important que les Français sachent, que les jeunes sachent qu'on fera tout pour limiter l'augmentation du chômage, pour trouver une solution à chaque jeune, c'est tout l'objet du Plan un jeune une solution.

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Votre position dans le débat qui agite un peu la majorité, sur le fait : est-ce qu'il faut ou pas mettre des mécanismes supplémentaires de soutien, justement aux jeunes, de revenu minimum d'inclusion dans le RSA ?

ELISABETH BORNE
Alors, vous savez, moi je pense que vraiment ce qu'on doit aux jeunes, c'est d'abord de les accompagner vers l'emploi. C'est tout le sens du Plan un jeune une solution. C'est des aides à l'embauche pour effectivement que les entreprises embauchent des jeunes…

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Plus qu'un revenu minimum.

ELISABETH BORNE
C'est de la formation et c'est aussi pour ceux qui sont plus éloignés de l'emploi, un accompagnement, avec une rémunération pouvant aller jusqu'à 500 € si le jeune en a besoin, mais la philosophie c'est vraiment de dire qu'on doit non seulement aider le jeune dans l'immédiat, lui donner une aide financière, mais qu'on doit surtout l'accompagner pour qu'il puisse trouver un emploi, se former, trouver un emploi et donc gagner son autonomie de façon durable.

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Le télétravail, c'est un sujet qui nous passionne ici, parce qu'on a entendu les injonctions du gouvernement, notamment du Premier ministre il y a une dizaine de jours sur le fait que le télétravail ce n'est pas une option, quand ça peut être réalisé, ça doit l'être, mais vous le savez, les chiffres ont baissé, on ne va redonner les chiffres, mais on est passé de 70 à 64 % de télétravail effectif, quand, alors que ça devrait être possible. Est-ce que vous arrivez un peu, vous avez revu les partenaires sociaux hier soir, à convaincre les entreprises d'aller jusqu'au bout du télétravail quand c'est possible ? On a l'impression qu'elles en ont assez les entreprises et qu'elles veulent que leurs salariés soient sur site.

ELISABETH BORNE
Alors, moi je n'ai pas de doute que, rester en télétravail c'est un effort important qu'on demande aux entreprises et aux salariés. Quand on est en en télétravail depuis plusieurs mois, on a envie de retourner au bureau, mais je pense qu'il faut aussi que chacun ait en tête que c'est aussi un outil, une arme, pour lutter contre la diffusion du virus, donc si on veut éviter un confinement, et je pense que chacun souhaite l'éviter, il faut pousser au maximum le télétravail, donc moi j'invite les entreprises à se saisir, et les salariés, à se saisir à nouveau de cet outil. Toutes celles dont les salariés qui peuvent facilement télétravailler, ne télétravaillent pas, il faut que ces salariés se mettent où se remettent à télétravailler…

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Vous les invitez ou vous les menacez ?

ELISABETH BORNE
Ecoutez, d'abord on les accompagne, c'est ce que fait l'Inspection du travail. Moi je me suis rendue dans une PME la semaine dernière, qui était à 20 % en télétravail, avec l'accompagnement de l'Inspection du travail elle est passée à 70 % en télétravail. Donc d'abord on les accompagne, mais j'ai aussi demandé aux services du ministère du Travail, que dans chaque contrôle on regarde ce qui se passe sur le télétravail et donc effectivement d'être très présentes pour accompagner mais aussi pour contrôler, le cas échéant pour sanctionner les entreprises qui ne mettent pas en oeuvre le protocole qui dit bien que la règle c'est : tout ce qui peut être fait en télétravail, doit être fait en télétravail.

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Vous donnerez les noms de ceux qui ne jouent pas le jeu ?

ELISABETH BORNE
Ecoutez, je pourrais aller jusque-là, je sais que par exemple dans le domaine de la banque ou de l'assurance, globalement les entreprises on sait qu'elles peuvent télétravailler, en tout cas qu'il y a beaucoup de salariés qui peuvent télétravailler facilement, moi je constate qu'il y a des écarts importants, certaines banques sont à 80 %, d'autres étaient à 60 %, donc on les invite à se remettre sur les meilleurs standards de leur secteur.

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Les noms sont presque là. Dernière question sur les chômeurs en fin de droits. En a prorogé au fur et à mesure leurs droits, compte tenu du contexte, est-ce que vous allez continuer à le faire ou est-ce que vous allez à un moment donné, arrêter ?

ELISABETH BORNE
Alors, on va prolonger les droits des chômeurs qui arrivent en fin de droits, jusqu'à fin février, et ensuite on avisera en fonction de la situation. On saura aussi accompagner. Vous savez, on l'a fait pour les travailleurs précaires dont l'aide exceptionnelle de 900 € est prolongée jusqu'au mois de mai. Donc pour les demandeurs d'emploi c'est jusqu'à fin février, mais on avisera en fonction de la situation du marché du travail.

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Et la réforme de l'assurance chômage ?

ELISABETH BORNE
Ecoutez, je réunirai dans les prochaines semaines les partenaires sociaux pour leur présenter notre proposition de réforme et y compris le calendrier de mise en oeuvre de cette réforme.

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Une nouvelle mouture que vous nous présenterez. Merci Elisabeth BORNE, ministre du travail, de l'emploi et de l'Insertion, d'avoir été ce matin dans la matinale de Good Morning Business.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 17 février 2021