Interview de M. Éric Dupond-Moretti, garde des sceaux, ministre de la justice, à Europe 1 le 9 mars 2021, sur l'attitude de l'UNEF Grenoble vis-à-vis de professeurs de Science Po accusés d'islamophobie, la création d'un statut du détenu travailleur et la réforme de la justice.

Texte intégral

SONIA MABROUK
Bienvenue à vous et bonjour Eric DUPOND-MORETTI.

ERIC DUPOND-MORETTI
Bonjour Sonia MABROUK.

SONIA MABROUK
On va évoquer évidemment le projet de réforme de la justice que vous portez, que vous incarnez, mais tout d'abord cette question, est-ce qu'il faut dissoudre l'UNEF ?

ERIC DUPOND-MORETTI
Est-ce qu'il faut dissoudre l'UNEF ? D'abord si vous le voulez bien, on va rappeler que dans notre beau pays de liberté on peut caricaturer, on peut ne pas aimer une religion, on peut vouloir quand on est enseignant organiser un débat autour d'une religion et si on n'est pas content quand on est étudiant il y a des recours. Si ce qui est dit par l'enseignant est constitutif d'une infraction pénale, il saisit le procureur de la République. Si ce n'est pas une infraction pénale, il peut aller voir le doyen de l'université ou le président de l'université, mais en aucun cas afficher des noms, des visages sur des murs, " wanted " ce n'est pas dans notre culture et ça ne doit pas le devenir.

SONIA MABROUK
Et comment vous jugez l'attitude de l'UNEF Grenoble puisque c'est de cela dont il s'agit ? Qui par leur complaisance ont donc mis une cible sur le dos de deux professeurs pour leur prétendue islamophobie ?

ERIC DUPOND-MORETTI
Je trouve que c'est un comportement irresponsable et pour le reste je n'en dirais pas plus parce que les autorités judiciaires sont saisies de cette affaire.

SONIA MABROUK
Mais est-ce qu'il y a une mise en danger de ses professeurs sous protection aujourd'hui ?

ERIC DUPOND-MORETTI
Madame, je ne vais pas aller plus avant, la justice est saisie, elle fera son travail et le Garde des Sceaux ne peut pas commenter le travail de la justice quand il est en cours.

SONIA MABROUK
Bien sûr mais le responsable politique après le choc profond que nous avons connu par l'assassinat terroriste de Samuel PATY doit attendre, on imagine, une réaction de grande fermeté.

ERIC DUPOND-MORETTI
Je vous ai tout dit. On ne peut pas jeter des noms en pâture. C'est grave et dans notre société la tolérance, nos règles, nos traditions doivent nous conduire à saisir les autorités compétentes et à exercer les recours idoines, voilà ce que je peux dire avec force et détermination.

SONIA MABROUK
Dans le cadre Monsieur le Garde des Sceaux de l'avant-projet de loi pour la confiance dans l'institution judiciaire qui doit être présenté en conseil des ministres mi-avril, vous avez annoncé la création d'un statut du détenu travailleur. Est-ce que ça veut dire que tout détenu pourra désormais bénéficier ou pourrait bénéficier d'un contrat de travail avec l'administration pénitentiaire bien sûr ?

ERIC DUPOND-MORETTI
Bien sûr, c'est un contrat qui permet d'abord de reconnaître un certain nombre de droits. Je préfère qu'un détenu une fois libéré puisse faire valoir des droits au chômage plutôt que d'aller chercher le RSA. Je pense que le droit au travail, c'est autre chose qu'un symbole même si le symbole est important, ça parle à la dignité des êtres humains qui travaillent et qui sont reconnus dans leur travail. Je veux favoriser l'effort, je veux favoriser le travail et je dois vous dire à ce titre que mon métier de Garde des Sceaux, c'est aussi de faire venir dans les prisons les entrepreneurs, les petites entreprises, les grandes entreprises et je suis en train de le faire avec l'enthousiasme d'Elisabeth BORNE. C'est bon pour l'entreprise, c'est bon pour la société réinsertion, bien sûr, c'est bon pour le détenu qui ne perd pas les codes, qui sait ce que c'est que le travail. C'est bon pour le personnel pénitentiaire et c'est bon pour les victimes parce qu'il y a une partie du salaire qui est versé aux victimes.

SONIA MABROUK
Mais est-ce que la prison ne perd pas sa vocation si le prisonnier a accès au travail, à la formation, à ses droits ?

ERIC DUPOND-MORETTI
Ah non au contraire la prison, c'est trois choses Madame. C'est punir, ce qui n'échappe à personne. C'est mettre un individu dangereux à l'écart de la société et c'est envisager la réinsertion. La prison c'est aussi quelque chose qui peut-être, nous le savons criminogène et désocialisant, je pense en particulier dans le traitement de la petite délinquance.

SONIA MABROUK
On vous entend Monsieur le Garde des Sceaux sur cette dignité finalement les détenus mais est-ce la priorité en ce moment ? Les rixes ultraviolentes entre bandes se multiplient, encore hier à Champigny-sur-Marne affrontements à coups de battes et de couteau, ces derniers jours affrontements, violences à Rillieux-la-Pape, à La Duchère, à Bron, n'est-il pas plus urgent d'avoir une politique pénale dissuasive qui permet un retour à l'ordre républicain ?

ERIC DUPOND-MORETTI
Madame, j'ai du mal à comprendre votre question. D'abord la question de la dignité, c'est une question posée par le Conseil constitutionnel. Je veux vous le dire. Et le Sénat a voté hier un texte sur les conditions indignes, c'est 850 détenus qui dorment au sol dans notre pays. Ce texte, il a été présenté par le président de la commission des lois, un Républicain, le président BUFFET et ce texte il a été voté dans sa très très grande majorité.

SONIA MABROUK
On ne le conteste pas, Monsieur le Garde des Sceaux.

ERIC DUPOND-MORETTI
Maintenant il y a, vous savez c'est protéiforme le travail du Garde des Sceaux, naturellement c'est s'intéresser aux conditions de détention mais c'est aussi s'intéresser à la question des bandes qui nous préoccupent. À ce propos d'ailleurs je voudrais vous dire que je suis un peu surpris évidemment que vous me posiez cette question sans qu'il y ait eu jamais une référence au code de justice pénale des mineurs, c'est passé complètement dessous des radars, j'ai pas vu que vous vous intéressiez à cette question qui permet Madame…

SONIA MABROUK
Je m'y intéresse Monsieur le Garde des Sceaux.

ERIC DUPOND-MORETTI
De répondre pour partie à ces histoires de bandes qui sont en train…

SONIA MABROUK
Il y a une ordonnance, une réforme qui ne rentrera en vigueur qu'en septembre. C'est pour ça que je vous parle d'une urgence avec des affrontements qui se multiplient aujourd'hui, quelle est la réponse pénale ?

ERIC DUPOND-MORETTI
Je vais vous dire. La réponse c'est d'abord étendre le groupement local de traitement de la délinquance qui à Paris, à Paris intramuros a permis de réduire le phénomène de bande du double au simple en quelques années. Dont la première réaction du Garde des Sceaux, c'est de se dire ça, ça fonctionne il faut l'étendre. Et j'ai donc pris une dépêche il y a quelques jours, elle a été signée pour que nous étendions justement ces procédés judiciaires mis en place par le parquet de Paris qui fonctionnent. Je veux également intensifier les décisions qui permettent aux délégués du procureur d'éloigner un jeune d'une bande. Et je veux enfin bien sûr rappeler que le code de justice pénale des mineurs va permettre de régler une partie du problème. Pourquoi, parce que le code de justice pénale des mineurs, c'est une justice qui va se rendre dans la rapidité, alors qu'aujourd'hui dans le système actuel un gamin de 16 ans pouvait être jugé quand il en avait 22.

SONIA MABROUK
Je voudrais vous donner un exemple précis.

ERIC DUPOND-MORETTI
Pardonnez-moi, je voudrais terminer. Pourquoi je dis cela parce que dans les phénomènes de bandes on constate que des gamins ont déjà commis un certain nombre d'infractions et n'ont jamais reçu d'avertissement judiciaire.

SONIA MABROUK
Justement laissez-moi vous donner un exemple précis. Après l'attaque Monsieur Eric DUPOND-MORETTI de policiers à Beauvais où les forces de l'ordre ont été violemment prises à partie aux cris de « tuez- les, tuez-les », les condamnations sont tombées. Pour l'un des individus, il écope de 8 mois de prison ferme sans mandat de dépôt, celui-là même qui a crié cette phrase d'appels au meurtre, est-ce que vous trouvez Monsieur le Garde des Sceaux que c'est proportionné comme condamnation ?

ERIC DUPOND-MORETTI
Madame vous savez que la justice est indépendante. Vous savez que le Garde des sceaux ne donne pas de directives individuelles au procureur, vous le savez ça.

SONIA MABROUK
Mais est-ce qu'il n'y a pas un sentiment d'impunité contrairement à un sentiment d'insécurité ?

ERIC DUPOND-MORETTI
Non mais Madame d'abord il faudrait lire cette décision, il faut la connaître. Le juge qui a rendu cette décision le fait en toute indépendance et il le fait au regard de la personnalité de celui qu'il juge.

SONIA MABROUK
21 condamnations.

ERIC DUPOND-MORETTI
Non mais Madame, c'est un exercice qui n'est pas réglo, permettez-moi de vous le dire, vous prenez une décision, vous ne connaissez rien du dossier, moi pas davantage et je ne peux pas la commenter. Pardon il y a quelques raisons…

SONIA MABROUK
Monsieur le Garde des Sceaux c'est le symbole qui est donné, le signal, c'est une question toute simple.

ERIC DUPOND-MORETTI
Arrêtez, arrêtez, avec ce sentiment que vous diffusez selon lequel la justice serait laxiste.

SONIA MABROUK
Que je diffuse.

ERIC DUPOND-MORETTI
Tous les chiffres Madame, tous les chiffres démontrent le contraire et on ne peut pas s'arrêter sur une décision, je le redis dont vous ne savez rien, dont je ne sais rien dans le détail et sur laquelle je n'ai pas de prise.

SONIA MABROUK
Mais vous voulez rétablir la confiance entre les justiciables et la justice. Je vous donne un autre exemple Monsieur le Garde des Sceaux, quand un multirécidiviste condamné à 8 reprises, agresseur présumé des journalistes photographes de Reims, de nationalité étrangère est encore sur notre sol, est-ce que vous comprenez que ça nourrice ce manque de confiance de la population envers la justice dans lequel je n'ai rien à voir ?

ERIC DUPOND-MORETTI
Alors Madame pardonnez-moi de vous dire que les situations que vous évoquez l0 successivement n'ont rien à voir, ici le Garde des Sceaux vérifie, s'il y a eu des dysfonctionnements dans le traitement judiciaire et dans le parcours de cet homme et si des dysfonctionnements sont avérés vous pourrez compter sur moi pour prendre toutes les mesures, madame MABROUK qui s'imposent.

SONIA MABROUK
Est-ce qu'il y a Monsieur le Garde des Sceaux suffisamment de places de prison ? Emmanuel MACRON avait promis 15000 places, est-ce qu'une politique pénale se fait en fonction finalement de ces places de prison disponible ou pas ?

ERIC DUPOND-MORETTI
C'est un des aspects de la réflexion, ça n'est pas le seul. Il y a en ce moment 7000 places qui sont en cours de construction et je vais annoncer dans les jours qui viennent les sites qui vont permettre d'accueillir 8000 nouvelles places de prison.

SONIA MABROUK
D'ailleurs sur les réductions de peine en prison votre proposition dans le projet de loi que vous portez, il y a 2 types de réductions de peine, on le précise, celle obtenue grâce à l'effort et puis les réductions de peine automatique, est-ce que c'est cette automaticité que vous voulez conditionner ?

ERIC DUPOND-MORETTI
L'automaticité c'est pour les machines, ce n'est pas pour les hommes. Moi je veux remettre l'effort au coeur de cette réflexion, mais pardon un effort mesuré à l'aune des capacités de chacun, vous comprenez bien qu'on ne peut pas exiger d'un homme qui est suicidaire qu'il travaille du jour au lendemain. Mais l'effort, ça peut être par exemple d'apprendre à lire. Les syndicats du personnel pénitentiaire me disent nous avons des hommes aujourd'hui qui rentrent illettrés et qui sort après 5 ans de prison sans connaître les B A ba de la lecture. Eh bien pour moi apprendre la lecture c'est un effort, pour moi se lever le matin quand on est un gamin déshérité et qu'on n'a pas été élevé avec un certain nombre de valeurs, se lever le matin c'est un effort, travailler c'est un effort, bien évidemment se soigner Madame c'est un effort, tenter de mettre un terme à sa toxicomanie, c'est un effort. Je ne veux plus des réductions automatiques de peines parce que c'est en réalité de l'hypocrisie totale. C'est quoi c'est de dire au fond la politique à l'époque, c'était tolérance zéro, il faut taper très fort et puis de façon tout à fait hypocrite il y avait ces crédits automatiques de peines. vous savez qu'un homme qui est condamné à 10 ans bénéficie de 21 mois de réductions automatiques de peines sans avoir rien fait, je veux que ça corresponde à quelque chose moi et je pense que les Français peuvent l'entendre, tous ceux qui sont déjà au boulot, tous ceux qui sont au boulot depuis des heures et des heures savent ce que c'est que l'effort et le sens de l'effort, même en prison, ça n'est pas un sens interdit puisque prêter la prison différemment de l'ensemble de la société, c'est la marginaliser davantage.

SONIA MABROUK
Et c'est le projet que vous portez. Sur le parquet national financier Monsieur Eric DUPOND-MORETTI, François HOLLANDE qui a créé le PNFE ne veut pas qu'on y touche. Le président de l'Assemblée nationale Richard FERRAND dit aussi on ne supprime pas le PNFE et vous ?

ERIC DUPOND-MORETTI
Ce qui peut être déviant ça n'est pas une institution. Des hommes peuvent ne pas faire les choses correctement. Il y a d'ailleurs eu une enquête administrative dont les conclusions seront remises au Premier ministre, mais puisque vous me parlez du président HOLLANDE, il m'a reproché, vous le savez de ne pas avoir…

SONIA MABROUK
Défendu immédiatement et suffisamment l'institution judiciaire.

ERIC DUPOND-MORETTI
Oui. Et alors je pense qu'un ancien président Madame ne devrait pas s'exprimait ainsi. Je veux rappeler qu'il a écrit ceci, « la magistrature ? Une institution de lâcheté, c'est quand même ça tous ces procureurs, tous ces hauts magistrats, on se planque, on joue les vertueux, on n'aime pas le politique » dans un ouvrage désormais célèbre. Alors j'entends les le champ du président de la République, de l'ancien président de la République, mais je dis que charité bien ordonnée commence souvent par soi-même.

SONIA MABROUK
Est-ce que vous le dites également aux opposants politiques ? On sait votre combat contre le Rassemblement national, Marine LE PEN va présenter tout à l'heure un contre-projet sur l'écologie, on l'entend sur ça vous fait sourire ?

ERIC DUPOND-MORETTI
Oui.

SONIA MABROUK
Pourquoi ?

ERIC DUPOND-MORETTI
Je vais vous dire, je vous laisse terminer votre question.

SONIA MABROUK
Alors l'écologie mais aussi d'autres sujets sur laquelle on n'a pas l'habitude d'entendre comme la dette, est-ce qu'elle est crédible sur ces sujets-là comme d'autres opposants ?

ERIC DUPOND-MORETTI
Bon alors sur l'écologie, vous savez, recycler le plastique c'est merveilleux, mais recycler des vieilles lunes, c'est pas la solution. Madame LE PEN en réalité pour régler les questions environnementales elle veut des solutions locales, le localisme. D'ailleurs elle n'a rien inventé puisque vous le savez Julien DENORMANDIE a déjà fait un site frais et locales.fr qui prône le local, mais local ce n'est qu'une solution parmi tant d'autres. Et puis surtout c'est une vision microscopique des problèmes environnementaux pourquoi, je vais vous donner un exemple, les vidéos en streaming génèrent plus de gaz. Effet de serre que l'Espagne tout entière. Alors vous m'expliquerez comment avec du localisme on règle ces questions mais en réalité on sent là l'ADN du Front national, pardon du Rassemblement national.

SONIA MABROUK
Vous croyez que ça va suffire ?

ERIC DUPOND-MORETTI
Laissez-moi terminer. C'est l'autarcie, le repli sur soi, la fermeture, d'accord et la xénophobie n'est jamais très loin de tout ça.

SONIA MABROUK
Vous croyez que ça va suffire.

ERIC DUPOND-MORETTI
Ça commence par le localisme, ça finit par le racisme.

SONIA MABROUK
Monsieur DUPOND-MORETTI, vous croyez que ça va suffire pour constituer un rempart face à Marine LE PEN ce que vous me dites ?

ERIC DUPOND-MORETTI
Ah oui Madame et vous voulez encore un petit exemple de ça ? Sur la dédiabolisation, il y a quelques jours un élu du Rassemblement national à Fréjus, il voit une pub, c'est un couple, un couple mixte, une blanche et une noire. Mon Dieu que c'est hérétique pour lui et il exprime l'idée et les mots " trop c'est trop ", voilà ce qu'est encore le Rassemblement national. Vous pensez que ça ne suffit pas, vous pensez que les Français peuvent accepter ça ?

SONIA MABROUK
A voir dans les urnes, en tous les cas rendez-vous est pris, merci Eric DUPOND-MORETTI de nous avoir accordé cet entretien. Je vous souhaite une bonne journée ainsi qu'à nos auditeurs bien sûr.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 10 mars 2021