Interview de M. Éric Dupond-Moretti, garde des sceaux, ministre de la justice, à BFM TV le 15 mars 2021, sur la Covid-19 dans les prisons, Marine Le Pen, la justice des mineurs, l'inceste et le secret professionnel des avocats.

Texte intégral

JEAN-JACQUES BOURDIN
Eric DUPOND-MORETTI, bonjour.

ERIC DUPOND-MORETTI
Bonjour Monsieur BOURDIN.

JEAN-JACQUES BOURDIN
La crise sanitaire, la justice pénale des mineurs, les violences sexuelles sur mineur, votre volonté de restaurer la confiance envers la justice, nous allons aborder, débattre autour de tous ces sujets. Mais auparavant, juste, vous êtes un homme de théâtre, vous aimez la scène, est-ce que vous avez regardé la cérémonie des César vendredi soir ?

ERIC DUPOND-MORETTI
Non.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Non.

ERIC DUPOND-MORETTI
Et je crois que j'ai bien fait.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Vous avez bien fait. Est-ce que l'occupation des théâtres, des théâtres, va faciliter l'ouverture des théâtres et des cinémas ?

ERIC DUPOND-MORETTI
Vous savez qu'il n'y a pas de solution miracle, ce que je veux dire, moi, Monsieur BOURDIN, c'est que tout le monde est très, très préoccupé par la situation, je pense qu'on peut l'entendre cela. D'accord, et on essaie de faire, Roselyne BACHELOT, que je vois très régulièrement, est très, très attentive à ces questions, on espère tous que tout va reprendre, les restaurateurs, les théâtres, les salles de spectacles, on espère que le printemps va revenir, ce n'est pas simple, regardez, on vient de reconfiner en Italie aujourd'hui même.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Eric DUPOND-MORETTI, un mot encore sur les César, et puis, on va passer à autre chose, on ne va pas s'attarder, est-ce que vous comprenez qu'on puisse rendre hommage à Adama TRAORE ?

ERIC DUPOND-MORETTI
Je pense, voyez-vous, qu'une cérémonie comme celle-là, c'est fait pour que les gens aient des étoiles dans les yeux. Voilà, je n'en dirai pas plus, mais voilà le sentiment qui est le mien.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Bien, le Covid-19, Elisabeth BORNE, ministre du Travail, testée positive, vous n'êtes pas contact Eric DUPOND-MORETTI ?

ERIC DUPOND-MORETTI
Non, Monsieur BOURDIN.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Non, bon d'accord, ça va alors. Combien de prisons touchées aujourd'hui par le Covid-19, est-ce qu'il y a des clusters en prison ?

ERIC DUPOND-MORETTI
Non, c'est 0,03% de la population pénale, grâce aux mesures sanitaires qui ont été prises, grâce à la vigilance du personnel pénitentiaire, et nous sommes sur un taux de vaccination qui est identique à ce qui se passe dans la société civile, si vous me permettez cette expression, on en est à 700 vaccinés aujourd'hui, et ça suit exactement le même chemin que ce qui se fait pour ceux qui ne sont pas en prison…

JEAN-JACQUES BOURDIN
Donc il n'y aura pas de vaccination obligatoire, j'ai lu cela ici ou là, pas de vaccination obligatoire dans les prisons ?

ERIC DUPOND-MORETTI
Nous avons. suivi exactement les règles que celles qui sont les règles qui nous concernent, si j'ose dire, donc on a pris les mêmes tranches d'âge, la question de la co-morbidité, tout cela a été pris en compte, et la vaccination suit son cours, et je le redis, nous avons souhaité maintenir les parloirs par exemple, et c'est grâce à un travail absolument exemplaire du personnel pénitentiaire que nous sommes parvenus à mener encore à ce que la prison continue, si vous me permettez cette expression, et les détenus ont aussi pris leur part de responsabilité dans ces questions, qui sont des questions évidemment qui nous préoccupent, parce qu'il y avait un risque aussi pour le personnel pénitentiaire, pour les détenus et pour les familles. Pour le moment, les choses sont sous contrôle, et je m'en félicite bien sûr.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Bien, Marine LE PEN était jeudi soir face aux journalistes de BFM TV, je ne sais pas si vous avez regardé l'émission. Elle a parlé de vous Eric DUPOND-MORETTI, qu'a-t-elle dit ? Elle a dit : Eric DUPOND-MORETTI, c'est madame TAUBIRA sans la poésie. Vous êtes madame TAUBIRA sans la poésie, Eric DUPOND-MORETTI.

ERIC DUPOND-MORETTI
Pff, écoutez, je n'en sais rien, moi, je revendique une certaine virulence républicaine, et quand je vois qu'elle propose, ce qui m'affole, c'est que des Français puissent la croire, voilà ce qui me dérange, en matière économique, quand madame CHEVRILLON l'interroge, que dit-elle, Monsieur BOURDIN ? Rien, ah, l'économie, c'est une question de bon sens, eh bien, la belle affaire, en matière d'immigration, c'est son coeur de cible, on annonce des chiffres, on est à 400.000 immigrés de plus ou de moins, peu importe, les Français se moquent des chiffres, et en matière de justice, alors là, il faut arrêter les délinquants, voilà ce qu'elle nous propose. Alors, je ne veux pas faire de coup de pub à BFM, mais tous ceux que la question intrigue, je leur suggère de retourner voir cette émission, ils verront que ce qu'elle propose, ce n'est rien…

JEAN-JACQUES BOURDIN
Est-ce que vous…

ERIC DUPOND-MORETTI
Non, mais je voudrais terminer. Ce n'est rien du tout. Mais rien. Et en réalité, madame LE PEN ne veut pas du débat à l'Assemblée nationale, où je ne la vois jamais, elle ne débat pas, Monsieur BOURDIN, et quand il est question de parler de fond, la réalité, c'est celle-là, c'est le délit de fuite.

JEAN-JACQUES BOURDIN
C'est le délit de fuite. Alors, elle ne débat pas. Est-ce que vous accepteriez de débattre avec elle, comme l'a fait Gérald DARMANIN ?

ERIC DUPOND-MORETTI
Mais, moi, j'accepterais de débattre avec elle, mais…

JEAN-JACQUES BOURDIN
Sur les questions de justice, de sécurité…

ERIC DUPOND-MORETTI
Moi, vous savez, j'ai une vraie légitimité sur ces questions, je connais la justice…

JEAN-JACQUES BOURDIN
Donc vous accepteriez de débattre avec elle ?

ERIC DUPOND-MORETTI
Oui, mais elle m'a envoyé sa doublure, vous savez, elle ne veut pas débattre avec moi, elle a dit…

JEAN-JACQUES BOURDIN
Moi, je l'organise, si vous voulez…

ERIC DUPOND-MORETTI
Oui, mais elle ne veut pas, est-ce que vous l'avez entendue ? Elle m'envoie sa doublure, elle ne veut pas débattre de ces éléments qui sont des éléments essentiels, la justice, c'est son coeur de cible.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Mais vous la qualifieriez de molle ?

ERIC DUPOND-MORETTI
Non, mais j'ai dit, pardonnez-moi, à son propos qu'elle était menteuse et incompétente, c'est la raison pour laquelle, je pense, qu'elle ne veut pas débattre.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Dans tous les cas, elle vous rend responsable de la situation actuelle, je parle des rixes par exemple entre bandes, une forme d'impunité, dit-elle. Est-ce que nous vivons dans un monde où l'impunité règne, Eric DUPOND-MORETTI ?

ERIC DUPOND-MORETTI
Non, mais écoutez, c'est ridicule, ces rodomontades de madame LE PEN, elle a sans doute la baguette magique, c'est sûr que si demain elle arrive au pouvoir, il n'y a plus d'infractions dans ce pays, on vit au pays des Bisounours. Ce phénomène des bandes, si on veut être sérieux une seconde, Monsieur BOURDIN, parce que c'est quelque chose de sérieux, d'abord, ça a toujours existé…

JEAN-JACQUES BOURDIN
Sauf qu'aujourd'hui, on se bat à coups de couteau, avant, c'était à coups de poing…

ERIC DUPOND-MORETTI
On y vient. C'est aujourd'hui plus violent, c'est vrai, et ça concerne des plus jeunes, qui sont en train de créer – c'est ça qui est très inquiétant – une espèce de microsociété dans laquelle ils se retrouvent, microsociété avec ses codes, avec une langue particulière. Donc il faut à la fois qu'il y ait bien sûr du répressif, mais aussi de l'éducatif, parce que le répressif sans l'éducatif, c'est une machine à récidives, et on a tout cela évidemment dès à présent, est-ce que vous voulez que je vous dise ce que j'ai fait, moi, pour les mineurs, c'est autre chose que des effets d'annonce à la madame LE PEN, j'ai envoyé davantage de magistrats pour traiter les questions des mineurs, 72 exactement, 100 greffiers de plus, nous construisons 20 centres éducatifs fermés. Nous avons mis en place à Paris quelque chose qui marche bien, je voudrais vous dire qu'à Paris, contrairement à ce qui se passe partout en France, on est passé du double – écoutez-moi – du double au simple, il y a un groupement local de traitement de la délinquance, mais les bandes ne s'arrêtent pas au périph, et c'est la raison pour laquelle j'ai pris dès la semaine dernière une dépêche, des directives, pour simplifier le langage, permettant à ce que ces groupements soient étendus ailleurs qu'en région parisienne.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Eric DUPOND-MORETTI, très bien, construire de nouveaux établissements de détention pour mineurs, c'est bien cela dont il s'agit, ça avait été initié par d'autres gouvernements, on est bien d'accord, ça coûte cher, ces centres, mais c'est utile.

ERIC DUPOND-MORETTI
Il y avait 50 centres depuis leur création, nous en construisons 20, Monsieur BOURDIN.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Bon, est-ce que par exemple, on pourrait fermer dans les prisons les quartiers réservés aux mineurs ?

ERIC DUPOND-MORETTI
Non, mais, la détention des mineurs, elle existe, il y a 1.000 mineurs qui sont incarcérés, l y a une autre piste sur laquelle je travaille.

JEAN-JACQUES BOURDIN
C'est quoi ?

ERIC DUPOND-MORETTI
C'est un travail entre le ministère de la Justice et l'Armée. Je l'avais dit dès le premier jour, dès mon arrivée…

JEAN-JACQUES BOURDIN
Vous en aviez parlé ici d'ailleurs…

ERIC DUPOND-MORETTI
Bien sûr.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Où est-ce que vous en êtes de ce travail justement ?

ERIC DUPOND-MORETTI
Un travail est en cours. Vous savez, ça ne se fait pas… c'est…

JEAN-JACQUES BOURDIN
Comment… expliquez-moi…

ERIC DUPOND-MORETTI
Monsieur BOURDIN, je vais vous expliquer quelque chose que vous savez déjà, le temps médiatique pas le temps judiciaire, le temps médiatique, le temps judiciaire n'est pas le temps politique, on a des phénomènes de bandes, là, maintenant, dont on parle beaucoup, et à juste titre, parce qu'ils sont préoccupants, certains, certaines arrivent, ils ont la solution clef en main, je vais vous dire à quel point on travaille, il y a ce groupement local de traitement de la délinquance, il y a les mesures d'éloignement, prendre un gamin, l'éloigner, c'est quelque chose, c'est quelque chose sur lequel nous travaillons beaucoup, et que j'essaie de multiplier, il y a encore Monsieur BOURDIN le code de justice pénale des mineurs qui a été voté, il y a quelques semaines de cela, et qui rentre en application en septembre, et qui pourra changer le cours des choses.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Adopté le 16 février dernier, c'est bien cela, Eric DUPOND-MORETTI ?

ERIC DUPOND-MORETTI
Oui.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Accélération des jugements, etc., etc. On connaît le texte. Mais je voudrais revenir sur l'armée, vous parliez de l'armée, comment pourrait-elle intervenir, quel rôle pourrait-elle jouer ?

ERIC DUPOND-MORETTI
Mais, là encore, il ne s'agit pas de mettre tous les gamins délinquants dans un bus et de les emmener à l'armée…

JEAN-JACQUES BOURDIN
Non, mais comment faire ?

ERIC DUPOND-MORETTI
Eh bien, écoutez, pour ceux pour qui c'est possible, après une analyse de la protection judiciaire de la jeunesse, qu'il y ait une prise en charge par quelques militaires de quelques gamins, c'est de nature…

JEAN-JACQUES BOURDIN
Mais quels gamins, et quelle prise en charge ?

ERIC DUPOND-MORETTI
Mais vous comprenez bien qu'on ne peut pas systématiser, c'est ça la différence entre vous et moi, vous posez un certain nombre de questions….

JEAN-JACQUES BOURDIN
Je pose des questions qui sont légitimes, qui sont légitimes…

ERIC DUPOND-MORETTI
Et moi, j'essaie de…

JEAN-JACQUES BOURDIN
Eric DUPOND-MORETTI…

ERIC DUPOND-MORETTI
... Le travail, la réflexion et la nuance. On ne peut pas prendre un gamin et dire : la solution miracle, c'est de l'envoyer à l'armée…

JEAN-JACQUES BOURDIN
Ça, on est bien d'accord…

ERIC DUPOND-MORETTI
Mais, pardonnez-moi, mais pour…

JEAN-JACQUES BOURDIN
Mais comment l'armée pourrait-elle intervenir ?

ERIC DUPOND-MORETTI
Mais pour quelques gamins, ça va marcher, ça va marcher, et si ça marche pour quelques gamins, nous n'avons pas perdu notre temps.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Et dans quel cadre ?

ERIC DUPOND-MORETTI
Je viens de vous le dire Monsieur BOURDIN, on est en train d'y travailler, j'ai un amiral et un général, excusez-moi du peu, qui sont en train avec mes services de réfléchir à cette question, et ça n'est pas rien.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Donc l'armée qui va intervenir dans cette… comment dire… pour réinsérer…

ERIC DUPOND-MORETTI
Réinsérer…

JEAN-JACQUES BOURDIN
Pour réinsérer et assurer l'avenir de ces mineurs, de ces jeunes ?

ERIC DUPOND-MORETTI
Oui, Monsieur BOURDIN, oui.

JEAN-JACQUES BOURDIN
C'est l'armée qui va participer, simplement participer…

ERIC DUPOND-MORETTI
Non, mais pas dans tous les cas…

JEAN-JACQUES BOURDIN
Et abaisser la majorité pénale à 16 ans ?

ERIC DUPOND-MORETTI
Nous venons de débattre code justice pénale des mineurs, nous avons redéfini tout ce qui est responsabilité, âge de la responsabilité, c'est un texte tout neuf qui a été très largement voté, Monsieur BOURDIN, par tout le monde, par tout le monde, républicains, la République En Marche, et c'est un texte qui fait consensus, et c'est un grand texte, parce que nous avons modifié la grande ordonnance, l'ordonnance mythique de 45, qui était l'ordonnance du général de Gaulle, qui était devenue avec le temps illisible, et nous allons par exemple en matière de traitement de la délinquance, au lieu d'avoir des délais de 18 mois, nous allons passer à 9 mois maximum, maximum, tout compris, première décision de culpabilité dans les 3 mois, puis, mise à l'épreuve, et puis, une peine prononcée dans les 9 mois ; c'est une avancée considérable, et c'est très curieux que personne n'en parle, voyez-vous, c'est très curieux, parce que c'est une vraie grande réforme que nous avons mise en oeuvre.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Les violences sexuelles sur mineurs, on va en parler aussi, puisqu'il y a une nouvelle loi au printemps, c'est cela, Eric DUPOND-MORETTI ?

ERIC DUPOND-MORETTI
Oui, les débats s'ouvrent aujourd'hui à l'Assemblée nationale.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Voilà, aujourd'hui à l'Assemblée nationale. Proposition de loi renforçant la protection des mineurs face aux violences sexuelles, alors seuil de non-consentement 15 ans ?

ERIC DUPOND-MORETTI
Oui.

JEAN-JACQUES BOURDIN
On est bien d'accord…

ERIC DUPOND-MORETTI
Après avoir recueilli l'assentiment de toutes les associations dédiées à la protection des mineurs, c'est un travail que j'ai fait avec Adrien TAQUET, à la demande du président de la République, et puis, j'avais, moi aussi, une grande expérience en ma qualité d'avocat, j'avais défendu des innocents injustement accusés, des coupables, et j'avais défendu des victimes.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Et plus de discussions sur le consentement parce que c'est important, point très important, Eric DUPOND-MORETTI…

ERIC DUPOND-MORETTI
C'est un point essentiel. Quand un adulte dira : mais le gamin ou la gamine était consentant, eh bien, il ne sera pas entendu, parce que nous mettons un seuil, et c'est une avancée considérable, en deçà de 15 ans, un agresseur sexuel, homme ou femme, ne peut pas soutenir qu'il y a consentement, mais il y a une exception à cela, Monsieur BOURDIN, c'est pour les amours adolescentes, moi, je ne veux pas…

JEAN-JACQUES BOURDIN
Vous y tenez ? Vous y tenez…

ERIC DUPOND-MORETTI
Eh bien, j'y tiens parce que je connais un peu la vie, parce que j'ai eu des enfants, parce que la vie, c'est que, parfois, une jeune femme très jeunes, de 14 ans et demi, a une relation sexuelle consentie avec un jeune homme, parce que, parfois, je l'ai vu dans mon expérience professionnelle, ce sont les parents qui déposent une plainte, garants de la moralité de leur gamine, alors que cette plainte n'est pas fondée, je ne veux pas être le censeur de nos adolescents, et ceux qui nous regardent, il y a des gamins qui nous regardent, le Garde des sceaux…

JEAN-JACQUES BOURDIN
Alors quand il y a une faible différence d'âge, que se passe-t-il ?

ERIC DUPOND-MORETTI
Quand il y a une faible différence d'âge, alors, évidemment on peut discuter de l'existence d'un consentement…

JEAN-JACQUES BOURDIN
Consentement possible, 5 ans la différence d'âge ?

ERIC DUPOND-MORETTI
Oui, c'est ce que l'on envisage, mais les débats parlementaires s'ouvrent cet après-midi.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Bien. En ce qui concerne l'inceste…

ERIC DUPOND-MORETTI
C'est ce que l'on appelle, pardonnez-moi, l'amendement Roméo et Juliette, voyez, c'est l'histoire, on voit ça du jeune homme, moi, je ne veux pas, Monsieur BOURDIN, renvoyer aux Assises un jeune majeur qui a une relation consentie avec une gamine, ou d'ailleurs, une jeune majeure qui a eu une relation consentie avec un gamin.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Pas d'infraction autonome pour l'inceste ?

ERIC DUPOND-MORETTI
L'inceste, écoutez bien, nous avons fixé un seuil à 18 ans, pourquoi, dans la réalité, il n'y a pas un père incestueux qui échappe à la répression aujourd'hui, mais pour ne plus qu'il inflige à sa fille un discours du genre : elle était consentante, on met, là, un seuil à 18 ans. En deçà de 18 ans, le père ne pourra pas dire : ma fille était consentante, en tous les cas, s'il le dit, et c'est sa responsabilité, ça n'aura judiciairement strictement aucune efficacité, comme c'est déjà le cas, et pour le reste, bien sûr, après la majorité, eh bien, si c'est un viol, il sera évidemment sanctionné par la Cour d'Assises.

JEAN-JACQUES BOURDIN
La réforme de la justice que vous portez, Eric DUPOND-MORETTI, l'objectif, c'est restaurer la confiance des Français envers la justice, ce n''est pas évident, je regardais plusieurs sondages, par exemple, 62 % des Français pensent que les politiques sont protégés, sont-ils protégés ?

ERIC DUPOND-MORETTI
Eh bien, écoutez, moi, je ne le crois pas, mais ça fait partie des choses sur lesquelles, il faut avoir un vrai débat, et moi, je n'y suis pas opposé du tout, du tout.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Mais quel débat pourrait-on avoir ?

ERIC DUPOND-MORETTI
Mais, vous m'invitez, je viens répondre, dans mon projet de loi, Monsieur BOURDIN, il y a plusieurs aspects, il y a un aspect qui concerne la pédagogie de la justice, 46 % des Français n'ont pas confiance dans la justice, il y a un vrai souci, bon. Donc plus de pédagogie, ça, c'est filmer la justice, il y a ce que les Français disent depuis très longtemps sur les crédits de réduction de peine, invraisemblable situation, mais je voudrais, tiens, puisque l'occasion m'en est donnée, dire ce que peut faire le Garde des Sceaux en matière de justice. On attend trois choses de la justice, de la justice pénale, qu'elle soit rapide, qu'elle soit systématique, et que les peines soient justes, sur les peines, le Garde des sceaux ne peut pas intervenir, il ne doit pas intervenir, c'est la Constitution. Et d'ailleurs, en matière criminelle, c'est la Cour d'Assises, le jury populaire, qui décide des quantums de peines. Et quand j'entends, par exemple, vous m'en parliez tout à l'heure, madame LE PEN qui dit : la justice est laxiste, mais qu'est-ce qu'elle veut faire, madame LE PEN ? Elle veut donner des ordres aux magistrats, les magistrats, ils sont indépendants, et dans toutes les démocraties…

JEAN-JACQUES BOURDIN
Mais qui n'ont aucun compte à rendre, les magistrats…

ERIC DUPOND-MORETTI
Dans toutes les… ça, c'est autre chose. Mais ça, c'est la question de la…

JEAN-JACQUES BOURDIN
C'est un des problèmes peut-être aussi…

ERIC DUPOND-MORETTI
Ça ne m'a pas échappé, c'est la question de la responsabilité, mais dans toutes les démocraties, les magistrats, ils sont indépendants, vous savez ce qu'il y a dans notre code pénal, ça va du rappel à la loi à la réclusion criminelle à perpétuité, et le Garde des sceaux, sur le quantum, il ne peut pas intervenir, en revanche, là où il peut intervenir, c'est sur la rapidité de la réponse, et j'y travaille, Monsieur BOURDIN. J'ai embauché 1.000 juristes assistants pour que ça aille plus vite, et ça va plus vite.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Mais où va la justice, une justice qui est devenue publique, vous-même, vous êtes avocat, oui, justice sur la place publique…

ERIC DUPOND-MORETTI
Ah, ça, c'est autre chose…

JEAN-JACQUES BOURDIN
Oui, mais oui, mais bon, justice sur la place publique, si vous préférez…

ERIC DUPOND-MORETTI
Oui, mais ça…

JEAN-JACQUES BOURDIN
Plus de secret de l'instruction !

ERIC DUPOND-MORETTI
Non, mais Monsieur BOURDIN, pardon de vous le dire, moi, j'ai beaucoup de sympathie pour vous, mais ça vient un peu de vous, les procès-verbaux…

JEAN-JACQUES BOURDIN
Et des avocats aussi ou des magistrats…

ERIC DUPOND-MORETTI
Oui, mais enfin, les avocats…

JEAN-JACQUES BOURDIN
Ou des policiers…

ERIC DUPOND-MORETTI
Mais les avocats, ils n'ont pas la caisse de résonance d'un journaliste qui tient une émission grand public comme la vôtre, que des procès-verbaux sortent, Monsieur BOURDIN, de certaines poches de policiers ou de certaines poches de magistrats ou d'avocats, vous avez raison, c'est scandaleux, d'ailleurs, d'ailleurs, dans mon projet de loi, ça ne vous a pas échappé, je traite de cette question, c'est insupportable que la justice soit rendue sur les réseaux sociaux, sur les chaînes de télévision, la justice, elle se rend dans les palais de justice avec le temps judiciaire adéquat.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Eric DUPOND-MORETTI, est-ce que Nicolas SARKOZY a été condamné sur un faisceau d'indices ?

ERIC DUPOND-MORETTI
Aucun commentaire, Monsieur BOURDIN.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Aucun commentaire.

ERIC DUPOND-MORETTI
Ni pour cette affaire ni pour une autre, il est interdit au Garde des sceaux d'intervenir dans une affaire en cours…

JEAN-JACQUES BOURDIN
Pourtant, vous aviez commenté cette affaire pendant l'instruction…

ERIC DUPOND-MORETTI
J'avais commenté cette affaire, j'étais avocat, Monsieur BOURDIN, je n'étais pas Garde des sceaux, je ne suis plus avocat, je suis Garde des sceaux, j'ai des nouvelles responsabilités, la Constitution m'interdit d'intervenir dans une affaire en cours et de la commenter. Et je m'en tiendrai strictement à cela…

JEAN-JACQUES BOURDIN
Donc plus d'écoutes téléphoniques des avocats, plus d'accès aux factures téléphoniques détaillées, les fameuses fadettes ?

ERIC DUPOND-MORETTI
Je vous vois venir de très loin, vous faites le lien entre l'affaire SARKOZY et la question du secret de la défense, mais, moi, je n'ai pas attendu l'affaire Sarkozy pour me préoccuper du secret de la défense, il est déliquescent depuis des années, et ça n'a pas attendu l'affaire Sarkozy, c'était bien antérieur, ma réflexion, elle est antérieure, j'ai 36 ans d'exercice professionnel du métier d'avocat. Donc je veux protéger, non pas le secret professionnel des avocats, ce qui n'a aucun intérêt, pardon, mais je veux protéger le secret du justiciable, quand on parle du secret des sources, on ne protège pas les journalistes, on protège les sources…

JEAN-JACQUES BOURDIN
Voilà qui rendra la justice plus accessible et plus acceptée par le grand public.

ERIC DUPOND-MORETTI
Eh bien, écoutez, quand vous allez voir un avocat pour une affaire civile, pour une affaire de filiation, vous devez avoir la certitude que vous êtes protégé par un secret, on ne parle pas du secret des médecins, on parle du secret médical, il protège le patient, c'est important dans la confiance évidemment, et puis, il y a d'autres choses, je veux développer par exemple la médiation, est-ce que vous savez, après divorce, combien il y a de jugements rendus en France dans les affaires de garde par exemple ? 186.000, eh bien, moi, je veux que quand les époux sont d'accord, et c'est plus souvent le cas après le prononcé du divorce qu'avant ou pendant, eh bien, on puisse aller voir un avocat, madame va voir son avocat, monsieur va voir son avocat, et on a immédiatement la décision, ça, c'est une véritable avancée, parce que ça va vite, très vite. Permettre par exemple à une femme de toucher la pension alimentaire par un versement automatique direct de la Caisse d'Allocations Familiales, laquelle a ensuite la possibilité bien sûr de recouvrer l'argent auprès du père qui ne paie pas la pension alimentaire, ça, ça parle aux Français, moi, c'est ça que je veux faire, ce n'est pas du blabla, ce n'est pas des salades, ce n'est pas de la rodomontade, c'est un travail quotidien précis, sérieux pour les Français.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Merci Eric DUPOND-MORETTI d'être venu nous voir ce matin sur RMC et BFM TV.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 16 mars 2021